9782253133117-T

Cet été, j'ai lu avec grand intérêt Dans la bibliothèque privée d'Hitler de Timothy W.RYBACH (Le cherche midi, 2009 ; LGF, 2010). Cet ouvrage est un exemple d'herméneutique documentaire élargie à la pratique de lecture - dont on sait qu'elle est constitutive du sens. Au travail proprement bibliographique et documentaire s'ajoute une tentative de contextualisation historique - qui a l'air ici plutôt réussie. Je dis 'plutôt' parce que je ne suis pas qualifié en histoire et n'ai aucune autorité pour juger. Mais le résultat est vraiment extraordinaire : on voit comment, quasiment au jour le jour, Hitler construit son système de pensée à coup de lectures. Car celui qui commit un vaste et terrifiant autodafé (10 mai 1933) lut énormément quoique superficiellement jusqu'à ses dernières heures.
Sous la houlette de Walter Benjamin ("Unpacking My library : A Talk about Book Collecting", 1969), l'auteur décrit les livres d'Hitler et tente de restituer l'usage qu'il en a fait. Passionnant ! L'observation du livre est poussée au maximum de ce que permet sa matérialité ; les traces de lecture sont pistées. Par ailleurs la situation historique est sollicitée pour la compréhension en même temps qu'explicitée par elle. Magnifique solidarité documentaire !
Bref, les liens tendus entre les livres et leur environnement et entre les livres eux-mêmes permettent l'accès à un monde fantastiquement intime, celui de la lecture privée. Et quand on sait que ce privé-là soumit un temps l'Europe aux soubresauts de sa folie meurtrière, on évalue l'intérêt du travail de T.W.Rybach.

Pour ma part, je retiendrai de cette lecture trois informations d'inégale importance.

  • Au tout début de la première guerre mondiale, sur le front de la Belgique et du Nord de la France, Hitler est caporal-estafette (Meldegänger). En face, le fils aîné de Paul Otlet, Jean, tout juste âgé de 20 ans, est soldat de l'armée belge et trouve la mort. C'est aussi à ce moment que Paul Otlet publie son Traité de paix général, alors qu'Hitler se procure, dans une librairie de Fournes-en-Weppes, un ouvrage d'art (architecture) sur Berlin (Max Osborn, Berlin, Leipzig : Verlag E.A. Seemann, 1909). [À dire vrai, Hitler est sur le front des Weppes, alors que Jean Otlet était sur celui de l'Yser, un peu plus au nord. Mais la mise ensemble de ces quatre faits produit une condensation comme dans le rêve décrit par Freud, avec une sorte de surcharge de signification, avec un surcroît de sens qui me plaît bien.]
  • Progressivement, la bibliothèque d'Hitler va s'enrichir d'ouvrages de tous bords dont deux américains qu'il lit dans leur traduction en allemand. Je veux parler d'Henry Ford, Der internationale Jude. Ein Weltproblem (Leipzig : Hammer-Verlag, 1920) et surtout Madison Grant, Der Untergang der großen Rasse : Die Geschichte der Rassen als Grundlage der Geschichte Europas (Munich : J.F.Lehmann, 1925).
    En effet, la bible d'Hitler est américaine !
    Bien sûr l'antisémitisme est d'abord un phénomène européen. L'allemand Fichte (1762-1814) par exemple était furieusement antisémite et pensait que les juifs formerait toujours "un État dans l'État", qu'il ne s'intégrerait jamais à aucune nation ne serait-ce que linguistiquement, à preuve le yiddish opposé à l'allemand. L'idéologue de l'idéalisme et du nationalisme allemands alla jusqu'à imaginer la création de toutes pièces d'un État juif sur les terres de Palestine. Drôle d'alliance objective entre Sionisme et Nationalisme allemand (cf. De quoi la palestine est-elle le nom ? d'Alain Gresh), non ? Plus tard, un politicien journaliste allemand, Wilhelm Marr (1819-1904) relaiera l'idée de Fichte, notamment dans un essai paru en 1879, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum – Vom nichtconfessionellen Standpunkt aus betrachtet. (La victoire du judaïsme sur le germanisme – Considérée d'un point de vue non-religieux). C'est sous sa plume qu'apparaît, semble-t-il pour la prémière fois, le terme 'antisémitisme' pour dire l'hostilité aux juifs...
    Reste que, concrètement, la bible d'Hitler est américaine ! L'ouvrage de M.Grant développait une sorte de canevas idéologique et politique pour Hitler et ce dernier fut du coup souvent pétri d'émotions contradictoires en pensant aux relations entre son pays et celui d'Henry Ford... Concrètement, on trouve dans l'idéologie d'Hitler deux concepts dont l'association produira ce que l'on sait. Il s'agit du concept d'épuration, compris comme préservation d'une prépondérance démographique (M.Grant pratique une sorte de passage naturel du principe de sélection immigratoire sur fond d'eugénisme au principe d'épuration raciale tout court) et du concept de colonisation sur le modèle américain.
  • Enfin, Hitler développait une vision mondiale de son peuple (Weltvolk) alors que le peuple juif s'autodésigne depuis des siècles "peuple élu"... Autre terrible collusion !

Il y aurait encore beaucoup à dire, à réfléchir après la lecture du travail de T.W.Rybach. J'en reste là et te conseille, lecteur fidèle, de t'y précipiter.