C'est bientôt la saison des épreuves orales du CAPES de documentation, avec sa floraison spontanée d'affirmations péremptoires et de stéréotypes que seule la rumeur confirme. Par exemple ce fameux Marcus-Fabius Quintilianus, que les francophones rebaptisent Quintilien. Ce dernier est vraiment mis à toutes les sauces, même quand ce n'est pas vraiment justifié. Mettre Quintilien dans sa tambouille, ça fait bien et ça ne peut pas faire mal. Alors il est de toutes les cuisines. Le pauvre homme est tellement célèbre qu'on va même jusqu'à faire de son nom un adjectif qualificatif dans l'expression "questionnement quintilien" ! Comme si on parlait de "politique sarkozy" (avec un 's' minuscule donc) pour évoquer une politique gesticulée bling-bling ultra-libérale américanophile etc. N'importe quoi ! Non ?

En fait, on prête à ce Quintilien - qui serait né à Calahorra (Callaguris), ville de l'Espagne Tarragonaise, mais professa la rhétorique à Rome au Ier siècle après JC après une brillante carrière d'avocat - un fameux vers mnémotechnique constitué d'une enfilade de questions dressant une sorte de check-list : "quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando", c'est-à-dire "qui, quoi, où, avec quels moyens, pourquoi, comment, quand". En fait, et quoi qu'on en dise depuis fort longtemps, ce vers n'existe pas chez Quintilien - du moins dans ce qui nous reste de ses écrits attestés et à moins que j'ai manqué quelque chose... Comme quoi il faut TOUJOURS vérifier ses informations et ne jamais croire quiconque sur parole. Le Petit Larousse serait de la partie que cela de changerait rien à l'affaire.

Pour revenir à notre "questionnement", il s'agirait plutôt de ce qu'Hermagoras de Temnos - un grec, professeur de rhétorique exerçant à Rome au Ier siècle avant JC - prônait quand il proposait une liste des éléments à prendre en compte pour l'étude des "cas oratoires", éléments qu'il nommait les "circonstances" : la personne, l’acte, le temps, le lieu, la cause, la manière, le moyen. Quatorze siècles plus tard, Thomas d'Aquin (Summa Theologiae, Iª-IIae q.7 art.3) reprendra l'affaire en élargissant cette structure de questionnement à l'action humaine en générale et en attribuera la paternité à un contemporain bien connu d'Hermagoras, à savoir Cicéron (pour les latinistes : Tullius, in sua rhetorica, assignat septem circumstantias, quae hoc versu continentur, quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. Considerandum est enim in actibus quis fecit, quibus auxiliis vel instrumentis fecerit, quid fecerit, ubi fecerit, cur fecerit, quomodo fecerit, et quando fecerit.).    

Faute d'élément fiable de preuve, on se contentera donc de dire que ce type de questionnement méthodique était dans l'air du temps à Rome au Ier siècle avant JC et qu'il ne trouve pas son origine chez Quintilien, au siècle suivant. Il faut savoir qu'il a de tous temps été utilisé dans le cadre de l'instruction criminelle, par exemple. Il fait également traditionnellement partie de la technique d'écriture journalistique, etc. Voyez dans la biographie que l'infatigable Marie-France Blanquet lui consacre dans Savoirs CDI - et ceci n'est qu'un exemple des nombreuses exploitations de notre check-list - ce qu'en fera Harold Dwight Lasswell.

Plus simplement, la démarche analytique d'un Ranganathan ne relève-t-elle pas de la même volonté de dégager des "catégories fondamentales" de l'information.
Vieux propos qui plonge ses racines dans la pensée grecque, dont témoigne le travail d'Aristote sur les différentes façons d'employer le verbe 'être' (Catégories).

Et si, au lieu de chercher des autorités pour s'autoriser à penser, les documentalistes se mettaient à penser par eux-mêmes ?