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L'impact de l'herméneutique sur le travail  documentaliste

      

Pour conclure, je voudrais indiquer quel peut être l'impact de la pratique herméneutique sur le travail documentaliste. Vous aurez compris que les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication auront toute leur efficacité jusqu'au niveau bibliographique de la référence. Les nombreuses banques de données, qu'elles soient accessibles sur le réseau Minitel ou sur le réseau Internet ou qu'elles ne soient que papier imprimé, n'offrent que des références atomisées, des références juxtaposées et juxtaposables.

      

Pratiquer l'herméneutique implique une autre démarche, d'autres procédures. Après le repérage, le pointage bibliographique, il faut passer à la lecture des documents, ou plutôt il faut passer du document (signalé) au texte (à lire), puis du texte au corpus, c'est-à-dire des textes isolément à l'ensemble des textes. C'est à l'intérieur d'un tel corpus (l'ensemble de la production d'un auteur, si l'on continue l'exemple de la bibliographie d'auteur) que se déploiera la pratique herméneutique. C'est dans les limites du corpus que le documentaliste créera non plus seulement une sériation de textes, mais un système de textes, un système où chaque texte s'articule organiquement avec un ou plusieurs autres textes, un système dont les éléments communiquent entre eux.

      

Pour une approche  sémiologique en documentation

      

De fait, la pratique herméneutique s'appuie sur des théories qui relèvent de la sémiologie. C'est dire que le documentaliste ne se contentera plus ici de répéter (ou d'élaborer) les éléments descriptifs des documents, mais s'obligera à présenter les liens intertextuels de façon à rendre visible la circulation du sens à l'intérieur du corpus. Comme s'il s'agissait d'opérationnaliser le concept d'intertexte cher aux sémiologues comme Barthes ou Kristeva, et à condition de faire nôtre leur promesse d'épaississement social de la théorie du texte[1] : la description d'un texte sera incomplète si elle n'aborde pas les conditions de la production du texte en question et si sa « productivité » comme disent Barthes et Kristeva n'est pas approchée et restaurée.

      

Il est intéressant de constater que, par le biais d'une réflexion sur le concept de « référence » qui ouvre sur l'herméneutique, nous en arrivons aux mêmes rivages épistémologiques que ceux auxquels accoste Daniel Warzager, par exemple, par le biais d'une réflexion sur la documentation comme « indiscipline scolaire » - dans les colonnes d'Inter-cdi[2]. Celui-ci va jusqu'à regretter que « les techniques documentaires et l'utilisation élémentaire des technologies nouvelles prennent le pas, faute de temps disponible, sur la réflexion, l'interprétation et la mise à distance de l'information ».

      

La communication  documentaire, une autre navigation

      

Enfin, je souhaiterais établir un parallèle entre deux types de navigation. Vous savez, vous avez forcément lu à maintes reprises que la compétence de navigation est requise aujourd'hui[3], très souvent présentée comme une compétence nouvellement requise car liée à l'usage des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Quant à moi, et sans vouloir fatalement jouer les ringards, je prétends qu'un corpus textuel est un océan systémique où, pour savoir naviguer sans risquer la noyade, il convient de repérer les courants marins, ceux de surface, ceux des profondeurs, les courants intermédiaires, les courants en biais... Ces courants figurent les liens intertextes du corpus, le système d'innervation dont je parlais tout à l'heure. Des liens hypertextes complexes et intelligents, en somme.

      

      

      

 
 
Rouen, le 17 mai 1996
 
 

 

      
      

       
 
 
 

[1] « Épistémologiquement, le concept d'intertexte est ce qui apporte à la théorie du texte le volume de la socialité : c'est tout le langage, antérieur et contemporain, qui vient au texte, non selon la voie d'une filiation repérable, d'une imitation volontaire, mais selon celle d'une dissémination – image qui assure au texte le statut, non d'une reproduction, mais d'une productivité. » (Roland Barthes,  « Théorie du texte », Encyclopædia  Universalis).

   
   
 
 
 

[2]     Warzager Daniel, « La documentation, indiscipline scolaire », Inter-cdi,  n° 135, mai-juin 1995 - p. 6-11.

   
   
 
 
 

[3] Cf., pour exemple récent, la communication  de Sérafin Alava dans RICHARDOT  Bruno (ed.), Pratiques d'autoformation et  d'aide à l'autoformation / Deuxième colloque européen sur l'autoformation,  Lille, 6-7 novembre 1995 ; trigone  graf - Lille : cueep-ustl,  1996 - (les cahiers d'études du cueep;  32-33) (p. 167-173).