Dans la série "Et si on essayait de comprendre ce qui se passe !", je voudrais vous faire connaître un petit bouquin fort utile à ceux qui, comme moi, veulent comprendre au-delà des apparences... Il s'agit de l'ouvrage d'Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. La moyennisation de la société, publié par les Éditions Labor et les Éditions Espace de liberté, à Bruxelles en 2003.

accardoPrésentation en quatrième de couverture :

L'ordre social repose sur un rapport de causalité circulaire entre structures objectives de la société et structures subjectives des individus. Alain Accardo invite les progressistes à s'interroger sur la part qu'ils prennent à la reproduction de cet ordre qu'en principe ils combattent. Cet ordre étant établi à la fois à l'extérieur et à l'intérieur de chacun, il ne suffit pas de décréter qu'on le refuse pour rompre avec lui: on ne peut en effet changer le monde sans se changer soi-même, d'autant qu'aujourd'hui les valeurs de repli de la classe moyenne tendent à devenir dominantes.

Il y a un passage de cet ouvrage, qui propose un condensé de la démarche de l'auteur. Je me permets de citer. C'est aux pages 56-59. Cet extrait montre assez bien la mécanique qui rend nombre d'entre les petits bourgeois complices malgré eux (?) du libéralisme destructeur d'humanité. Des comme ça, j'en côtoie pas mal, au boulot notamment. Et je peux vous dire que ce que décrit Accardo est criant de réalisme ! Et permet de comprendre pas mal de comportements de gens...


Si, aujourd’hui comme hier, des millions d’êtres humains de par le monde, spécialement dans les pays pauvres mais aussi dans nos sociétés apparemment libres et opulentes, sont exploités, opprimés, humiliés, condamnés à l’enfer sur la terre, à qui, à quoi doivent-ils ces souffrances et ces indignités ? Oui, bien sûr, fondamentalement, à la logique inhumaine de l’économie capitaliste. Mais les logiques objectives des structures économiques et sociales ne s’accomplissent pas toutes seules. Il leur faut nécessairement se matérialiser dans des appareils et s’incarner dans des agents en chair et en os dont le nombre ne se réduit pas aux minorités de grands possédants qui se partagent les richesses de la planète. Que serait la logique du grand capital sans l’intervention zélée, compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés qui, à des échelons divers, encadrent, dirigent, surveillent, contrôlent, entretiennent, expertisent, conseillent et optimisent le fonctionnement de la mécanique à broyer de l’humain, contribuant ainsi à la « banalisation du mal » dont parlait Hannah Arendt.
Certes, toutes ces femmes et tous ces hommes ne sont pas des tortionnaires sadiques ni des bourreaux de leurs semblables. Du moins n’en ont-ils ni l’intention ni le goût. Ils s’efforcent seulement de bien faire le travail don: ils vivent et qui est censé servir au bien de tous. Et pourtant, sans leur concours consciencieux, les rouages de la mécanique se gripperaient instantanément et les grands rapaces du capitalisme seraient réduits à l’impuissance, les ailes rognées. Mais la conscience professionnelle dont les auxiliaires du système font preuve est une conscience à courte vue. Leurs propres investissements dans le champ de leur activité spécifique (la gestion, la communication, la sécurité, la santé, le travail social, la recherche, l’éducation, l’information. etc.) font écran aux solidarités et aux responsabilités qui implique leur appartenance à un champ plus vaste, à des collectivités plus étendues, liées par des intérêts plus fondamentaux. Obnubilés par les objectifs oui leur sont assignés dans et par l’entreprise (publique ou privée), ils travaillent l’œil rivé sur leurs écrans, leurs chiffres, leurs courbes, leurs états des stocks et des personnels, leurs bilans d’activité, leurs règlements internes, leurs tableaux d’avancement et leurs perspectives de carrière, sans s’inquiéter de quelles compromissions morales, ni de quels dégâts matériels, ni de quelles souffrances humaines seront payées à terme leurs performances organisationnelles, technologiques et commerciales.
Pourtant, à la différence de ce qui se passait avant le développement de l’information ubiquitaire, on ne peut plus se retrancher aujourd’hui dans l’asile de l’ignorance, en disant « Hélas, je ne savais pas », comme gémissaient naguère encore des millions d’hommes et de femmes qui avaient prêté la main aux forfaits les plus abominables perpétrés par les régimes fascistes et autres totalitarismes. Aujourd’hui, on sait. Pas tout, mais l’essentiel en tout cas suffisamment pour ne plus pouvoir se permettre de jouer les innocents qui tombent des nues quand on les prend la main dans le sac.  On   sait   ce   qu’est « l’horreur économique », on sait quelles catastrophes elle provoque, jour après jour, sur la planète; on sait à quoi servent la Bourse, les marchés financiers, la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, le G7 et autres institutions du système capitaliste qui orchestrent la mondialisation, gouvernent les gouvernements et imposent, pour le plus grand profit des grands investisseurs, des politiques criminelles qui font du monde terraqué une poubelle physique et un cloaque moral où des millions d’êtres humains sont condamnés à croupir de la naissance à la mort. On sait que RIEN, rigoureusement rien, rien de naturel, rien de rationnel, rien d’universel, ne justifie les inégalités monstrueuses de l’ordre établi mondialement. On sait enfin que le système ne fonctionne pas tout seul et que s’il tue beaucoup de monde, il fait vivre aussi pas mal de gens à qui il donne de la besogne et, au-delà, une raison d’être.
Les classes moyennes savent tout cela, mais c’est un savoir sans conséquences, un savoir qui reste inerte dans la pratique, parce que s’il était agissant, il ferait voler en éclats le confort intellectuel et moral qu’elles s’efforcent de préserver jalousement, comme le savent d’expérience tous ceux, trop peu nombreux, qui ont vraiment regardé la réa¬lité en face et s’en sont trouvés définitivement bouleversés.
À vrai dire, les petits-bourgeois de chez nous ont bien du mal à conserver leur sérénité devant le spectacle du monde tel qu’il va. Outre qu’ils ne sont ni aveugles ni sourds à tout ce qui se passe, ils sont souvent atteints eux-mêmes par les méfaits du système et rendus par là plus attentifs à l’existence de ses innombrables victimes. C’en est assez pour leur donner un commencement de mauvaise conscience, qui peut chez certains dégénérer en malaise profond et entraîner des remises en question radicales et des perturbations profondes de leur existence, pour le plus grand profit des marchands de thérapie et d’orviétan qui prospèrent aujourd’hui sur le marché du mal-être petit-bourgeois. Mais dans leur grande majorité ils parviennent à se protéger des effets les plus destructeurs grâce à tout un travail d’euphémisation idéologique et de rationalisation de la réalité qui a pour résultat d’anesthésier véritablement leur entendement et leur sensibilité, et de les empêcher de mesurer à quel point la malfaisance du système est encore au-delà de tout ce qu’on peut en dire.
La transfiguration de la réalité quotidienne est un travail qui requiert évidemment la participation de chaque individu concerné, mais ce travail serait impossible - ou guère efficace - s’il n’était puissamment orchestré par l’ensemble des institutions qui le soutiennent de leurs appareils matériels et idéologiques. Nous avons déjà souligné un peu plus haut le rôle joué dans la construction du consensus par certaines de ces institutions productrices de sens telles que les médias, l’école, les partis. En fait, il faudrait en l’occurrence évoquer non pas seulement les institutions mais plus largement tout ce qui fait la culture propre des classes moyennes dont ces institutions sont à la fois des effets et des causes, des piliers et des expressions, des ateliers de fabrication et des vitrines d’exposition
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