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BRICH59
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17 mai 2004

Depuis longtemps déjà, la musique...

   

Depuis longtemps déjà, la musique tient une place importante pour moi : piano, orgue, chant choral, composition...

 

Membre de l'Association La Chapelle des Flandres, je suis, depuis 1992, l'un des ténors de l'Ensemble vocal Coeli et Terra (sous la direction de Maurice BOURBON) - et cette pratique de "choeur de chambre" m'incite à écrire pour ensemble vocal de petit effectif.

 

Trois compositions sont à ce jour "montrables". Elles mettent en musique des textes de Dante Alighieri (Nel mezzo del cammin di nostra vita), Tristan Corbière (Le Crapaud) et Arthur Rimbaud (L'étoile)...

 

 

 
 
 

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22 juin 2004

Le déroulement de carrière, troisième période (2004/ - )

Début 2004, à la demande de la Direction de l'Institut CUEEP, je prends en charge une mission de capitalisation de la production pédagogique et d'ingénierie de formation à l'interne, ce qui me permet de faire converger l'ensemble des compétences mises en oeuvre et approfondies depuis le début de ma carrière (à savoir : ingénierie de formation, ingénierie de l'information-documentation et conseil en écriture praticienne).
Cf. la synthèse proposée en mars 2005 suite aux travaux des groupes thématiques internes au CUEEP... et dont on peut lire le début ici.

Je poursuis par ailleurs mes activités d'enseignement universitaire, de formation professionnelle et de conseil en écriture. Ainsi, l'écriture praticienne fait l'objet d'une formation de formateurs dans le cadre de l'offre régionale de qualification des acteurs de la formation (C2RP) ; une formation au traitement documentaire, une autre à la veille professionnelle dans les missions locales est financée par PROMOFAF ; l'enseignement de la pratique de l'analyse documentaire (indexation avec thésaurus) se poursuit à Lille3 ; etc.


24 juin 2004

De la chanson, de la bière et des frites

   

L'association La Chapelle des Flandres nous l'avait promis : bientôt un florilège de chansons locales va voir le jour. Un disque, qui sortira fin 2004, juste pour les fêtes de fin d'année, va réunir ce qui n'a que très rarement ou jamais été enregistré. Il ne leur manque que quelques milliers d'euros et un petit coup de pouce pour enfin presser le disque, pour arriver au bout de ce qui peut s'appeler une aventure. Car il a fallu fouiller et fouiller encore dans une jungle de textes et de partitions rendus en partie illisibles par le temps et oubliés, avec le temps aussi. Il a fallu trier, choisir, puis réarranger ces morceaux recollés de l'histoire ouvrière roubaisienne.

 

Un an pour que Vivat, un bouquet de chansons locales (patoisantes ou d'auteurs roubaisiens) puisse enfin aboutir. Maurice Bourbon, chef de choeur émérite, s'est chargé d'harmoniser ces compositions à la base assez simples et musicalement pauvres. Une fois le travail d'enrichissement terminé, solistes et chanteurs ont pu passer à la phase d'enregistrement (dans une chapelle à l'acoustique parfaite en Belgique).

 

Métamorphoses et Coeli et Terra, accompagnés à l'accordéon par Casilda Rodriguez, signent là un opus premier du genre qui risque de dépoussiérer pas mal de mémoires. Celles qui ont entendu les sirènes décrites par Van der Meersch, celles qui ont chanté du Bodart-Timal ou du Nadaud en sortant de l'usine, celles qui ont vu Roubaix se faire grande et finalement courber le dos quelques années plus tard. Mais Vivat n'est pas qu'un reliquat du vieux Roubaix compacté en disque, ces textes et chansons qui ont bercé une époque explique en partie ce qu'est la ville aujourd'hui. La bière et les frites, les vieilles cheminées et la vie dans les cafés, toute la bonhomie roubaisienne. C'est un résumé un peu réducteur certes, mais qui ressemble bien tout de même à quelques traits de caractère des gars du coin.

 

D'ordinaire confinée dans un registre disons plus « prestigieux » (voyez sa discographie), la Chapelle des Flandres s'est ici penchée sur un répertoire populaire sans pour autant faire montre de snobisme à l'égard de ces textes trempées dans le vécu à la fois beau et misérable des anciens ouvriers et de Roubaix aujourd'hui.

 

L'association qui met actuellement en place un système de souscription pour achever le financement du disque. Quelques centaines de commandes de CD feraient l'affaire. Vous aurez tous les renseignements ainsi que le formulaire de souscription ici. En effet, enregistrer demande des moyens qu'aucune maison de disques à l'heure actuelle n'est prête à prendre en charge intégralement. Souscrire, c'est prendre une option à un tarif préférentiel. C'est aussi participer activement à la création et à la diffusion artistiques.

 

[Certains passage de cette dépêche sont extraits d'un article paru dans  Nord-Éclair, le samedi 19 juin 2004]

 

 


 
 
8 octobre 2004

1954

C'était ma fête avant-hier - comme tous les ans.
  Mais cette année est particulière pour moi : je viens de passer le demi-siècle.
  À part ma naissance, que s'est-il donc passé en 1954 ?
 

  1954.

  L'année où la fin d'une guerre coïncide avec le début d'une autre.
  De très nombreux prisonniers des Viêt-minhs sont libérés, notamment en septembre, mois du retour des prisonniers...
  La bataille de Diên Biên Phu (du 3 février au 7 mai) aura fait trois mille morts et disparus dans le camp français et quatre mille blessés. Dix mille hommes sont faits prisonniers et subiront un véritable calvaire dans la jungle... Seulement trois mille trois cents seront libérés, épuisés, en septembre 1954. Juste avant l'armistice a été signée (27 juillet). Juste après c'est la voie de l'indépendance qui s'ouvre pour la Tunisie et les comptoirs de l'Inde... Encore un peu après (1er novembre), c'est l'insurrection du massif des Aurès, "la révolution de 1954"; c'est la guerre d'indépendance algérienne qui débute...
 
  De l'autre côté de l'Atlantique, c'est la triste intervention américaine au Guatemala... Entrée au Guatemala de quelque cent-cinquante insurgés entraînés et armés par la CIA : près de quarante ans d'assassinats, de torture, de disparitions, d'exécutions de masse, et de cruauté inimaginable, totalisant, à ce qu'on sache, plus de deux cent mille victimes.
 
  Le déserteur, paroles de Boris Vian et musique d'Harold Berg, est publié cette année-là, chanté par l'auteur. D'autres interprètes porteront le message : Serge Reggiani, Richard Anthony, Claude Vinci, Mouloudji.
 
 

 
   
11 février 2006

Zéro de conduite pour les enfants de trois ans

Je me permets de reproduire ci-dessous le texte de la pétition très sérieuses sur la question des "troubles de conduites chez l'enfant".


Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans

Appel en réponse à l'expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l'enfant

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Signer la pétition                                       Voir les signataires

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Appel à l'initiative des premiers signataires suivants : Dr Christine Bellas-Cabane (pédiatre, présidente du syndicat national des médecins de PMI), Dr François Bourdillon (président de la société française de santé publique), Dr Marie-Laure Cadart (médecin, anthropologue, syndicat national des médecins de PMI), Michèle Clément (secrétaire générale du syndicat national des psychologues), Dr Yvonne Coinçon (pédopsychiatre, association des psychiatres de secteur infanto-juvénile), Jean-François Cottes (psychologue clinicien, psychanalyste, InterCoPsychos, Institut de Jeunes Sourds de Clermont-Ferrand), Pr Boris Cyrulnik (neuropsychiatre et éthologue), Pr Pierre Delion (chef de service de pédopsychiatrie au CHU de Lille), Danièle Delouvin (psychologue, présidente d'A.NA.PSY.p.e. - association nationale des psychologues pour la petite enfance), Dr Michel Dugnat (pédopsychiatre, unité parents-bébés hôpital de Montfavet), Dr Marie-Thérèse Fritz (pédiatre, syndicat national des médecins de PMI), Sylviane Giampino (psychanalyste, psychologue petite enfance, fondatrice d'A.NA.PSY.p.e.), Pr Bernard Golse (chef de service de pédopsychiatrie CHU Necker-enfants malades, professeur Université Paris V), Pr Roland Gori (psychanalyste, professeur d'université), Pr Catherine Graindorge (chef de service de pédopsychiatrie Fondation Vallée, professeur Université Paris XI), Pr Philippe Gutton (pédopsychiatre, professeur des universités), Alberto Konicheckis (maître de conférences en psychologie clinique, Université de Provence), Dr Evelyne Lenoble (pédopsychiatre, hôpital Sainte-Anne), Pr Roger Misès (professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Université Paris XI), Pr Martine Myquel (présidente de la société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et des disciplines associées), Gérard Neyrand (professeur de sociologie Université Toulouse III), Dr Pierre Paresys (Union syndicale de la psychiatrie), Danielle Rapoport (psychologue clinicienne, association Bien-traitance formation), Dr Pierre Staël (président du syndicat des psychiatres français), Dr Pierre Suesser (pédiatre, syndicat national des médecins de PMI).

Le gouvernement prépare actuellement un plan de prévention de la délinquance qui prône notamment une détection très précoce des « troubles comportementaux » chez l'enfant, censés annoncer un parcours vers la délinquance. Dans ce contexte la récente expertise de l'INSERM, qui préconise le dépistage du « trouble des conduites » chez l'enfant dès le plus jeune âge, prend un relief tout particulier.

Les professionnels sont invités à repérer des facteurs de risque prénataux et périnataux, génétiques, environnementaux et liés au tempérament et à la personnalité. Pour exemple sont évoqués à propos de jeunes enfants « des traits de caractère tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme » et la notion « d'héritabilité (génétique] du trouble des conduites ». Le rapport insiste sur le dépistage à 36 mois des signes suivants : « indocilité, hétéroagressivité, faible contrôle émotionnel, impulsivité, indice de moralité bas », etc. Faudra-t-il aller dénicher à la crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes ?

Devant ces symptômes, les enfants dépistés seraient soumis à une batterie de tests élaborés sur la base des théories de neuropsychologie comportementaliste qui permettent de repérer toute déviance à une norme établie selon les critères de la littérature scientifique anglo-saxonne. Avec une telle approche déterministe et suivant un implacable principe de linéarité, le moindre geste, les premières bêtises d'enfant risquent d'être interprétés comme l'expression d'une personnalité pathologique qu'il conviendrait de neutraliser au plus vite par une série de mesures associant rééducation et psychothérapie. A partir de six ans, l'administration de médicaments, psychostimulants et thymorégulateurs devrait permettre de venir à bout des plus récalcitrants. L'application de ces recommandations n'engendrera-t-elle pas un formatage des comportements des enfants, n'induira-t-elle pas une forme de toxicomanie infantile, sans parler de l'encombrement des structures de soin chargées de traiter toutes les sociopathies ? L'expertise de l'INSERM, en médicalisant à l'extrême des phénomènes d'ordre éducatif, psychologique et social, entretient la confusion entre malaise social et souffrance psychique, voire maladie héréditaire.

En stigmatisant comme pathologique toute manifestation vive d'opposition inhérente au développement psychique de l'enfant, en isolant les symptômes de leur signification dans le parcours de chacun, en les considérant comme facteurs prédictifs de délinquance, l'abord du développement singulier de l'être humain est nié et la pensée soignante robotisée.

Au contraire, plutôt que de tenter le dressage ou le rabotage des comportements, il convient de reconnaître la souffrance psychique de certains enfants à travers leur subjectivité naissante et de leur permettre de bénéficier d'une palette thérapeutique la plus variée.

Pour autant, tous les enfants n'en relèvent pas et les réponses aux problèmes de comportement se situent bien souvent dans le domaine éducatif, pédagogique ou social.

Cette expertise INSERM intervient précisément au moment où plusieurs rapports sont rendus publics au sujet de la prévention de la délinquance. On y lit notamment des propositions visant à dépister dès les trois premières années de leur vie les enfants dont l'« instabilité émotionnelle (impulsivité, intolérance aux frustrations, non maîtrise de notre langue) [va) engendrer cette violence et venir alimenter les faits de délinquance ». On assiste dès lors, sous couvert de « caution scientifique », à la tentative d'instrumen- talisation des pratiques de soins dans le champ pédopsychiatrique à des fins de sécurité et d'ordre public. Le risque de dérive est patent : la détection systématique d'enfants « agités » dans les crèches, les écoles maternelles, au prétexte d'endiguer leur délinquance future, pourrait transformer ces établissements de lieux d'accueil ou d'éducation en lieux de traque aux yeux des parents, mettant en péril leur vocation sociale et le concept-même de prévention.

Professionnels, parents, citoyens, dans le champ de la santé, de l'enfance, de l'éducation, etc. :

  • Nous nous élevons contre les risques de dérives des pratiques de soins, notamment psychiques, vers des fins normatives et de contrôle social.

  • Nous refusons la médicalisation ou la psychiatrisation de toute manifestation de mal-être social.

  • Nous nous engageons à préserver dans nos pratiques professionnelles et sociales la pluralité des approches dans les domaines médical, psychologique, social, éducatif. vis-à-vis des difficultés des enfants en prenant en compte la singularité de chacun au sein de son environnement.

  • Nous en appelons à un débat démocratique sur la prévention, la protection et les soins prodigués aux enfants, dans un esprit de clarté quant aux fonctions des divers acteurs du champ social (santé, éducation, justice.) et quant aux interrelations entre ces acteurs.


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2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [3]

[suite de ...]

Une bibliographie analytique d'auteur

Deux auteurs sont absents de cette bibliographie thématique Formations ouvertes multiressources. Je veux parler de Georges Lerbet et Philippe Carré. C'est qu'ils font l'objet d'une bibliographie spécifique, bibliographie non plus thématique, mais d'auteur (reprises dans les deuxième et troisième parties de ce cahier) [Le lecteur notera dès maintenant que l'ensemble de ce travail bibliographique s'arrête en juin 1994 (à l'exception de quelques « à paraître » qui, le cas échéant, ont été transformés au vu de la publication).]. Ces deux auteurs, qui intervenaient lors de l'Université d'été, ont en effet à leur actif une importante production - ce qui m'a semblé constituer une double raison suffisante pour leur accorder un « traitement de faveur ». Les autres me le pardonnent !   

L'une des thèses universitaires de Georges Lerbet traitait de la latéralité, non seulement parce que le sujet était passible d'un traitement scientifique dans le cadre d'un « engagement pédagogique » dont l'auteur était redevable à Monsieur Fraisse, mais aussi parce que la latéralité a toujours été, pour lui, "une  source de préoccupations" très personnelle : l'auteur est très  maladroit!

C'est du moins ce qu'il prétend, dans un article paru dans l'une  des revues de l'inrp, où il retrace, pour le lecteur d'aujourd'hui, son « itinéraire de lecture ». Ce chemin est parsemé de références à ses propres écrits, nombreux et variés, mais toujours axés sur une problématique en évolution. A le parcourir, il semble que la maladresse n'était pas d'écriture! [« Affronter la complexité  et la construction de l'autonomie en éducation », Perspectives documentaires en  éducation (n° 30, 1993, p. 7-36). Cet article a été abondamment utilisé pour la présentation des écrits de Georges Lerbet, qui m'a par ailleurs fourni des renseignements précieux ainsi que des copies de ses publications les plus récentes.]    

Pédagogiquement engagé, l'auteur le fut, comme il le dit lui-même, à l'orée de sa « carrière ». Il l'est encore aujourd'hui auprès d'étudiants à l'Université François Rabelais de Tours, notamment dans la direction de thèses de sciences de l'éducation. Cet engagement s'accompagne d'un travail méthodologique et heuristique sur la question de l'écriture de travaux universitaires par les étudiants. Cette activité d'encadrement de recherche est une composante importante de l'auteur : aussi, j'ai référencé quelques thèses conduites sous sa direction.

Construire la bibliographie analytique d'un auteur sur un ordre de développement chronologique (en l'occurrence, de 1965 à 1994) pourra sembler par trop linéaire et continu. Sans doute, cette construction tombe-t-elle sous le coup de la condamnation que Pierre Bourdieu instruit à l'encontre de l'histoire de vie. "L'histoire de  vie est [en effet] une de ces notions  du sens commun qui sont entrées en  contrebande dans l'univers savant". Et le fait que je me sois notablement appuyé sur un « itinéraire de lecture » donné par l'auteur lui-même ne semble qu'aggraver mon cas. J'entretiendrais ainsi l'« illusion biographique », « illusion rhétorique » qui prend sa force dans "une représentation  commune de l'existence, que toute une tradition littéraire n'a cessé et ne cesse de renforcer" [Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 81].

J'accepte l'anathème et le récuse en même temps. Je plaide coupable parce que je sais que l'œuvre de Georges Lerbet ne se réduit pas à l'indication bibliographique, cette œuvre-là ni aucune autre. C'est la bibliographie qui est en soi double réduction : réduction du texte en document, puis réduction de ce dernier en série de caractéristiques d'identification. Le travail bibliographique est émiettement de l'œuvre que, texte après texte, l'auteur a patiemment construite. Le documentaliste « déconstruit » l'œuvre (ce qui n'est pas la détruire), substituant à une cohérence d'auteur une atomisation d'informateur. Il est clair qu'il ne pourra jamais restituer l'œuvre, quelle que soit la technique d'ordonnancement utilisée. Le système-œuvre est à jamais perdu. Voulant donner à lire, le bibliographe doit désarticuler l'organisme-texte, l'empêcher de respirer, le réduire en miettes.

Mais je plaide non coupable parce que « le postulat du sens de l'existence » [Id., p. 82. Pierre Bourdieu écrit que l'enquêteur et l'enquêté (le  sujet et l'objet de la biographie) "ont en quelque sorte le même intérêt à accepter le postulat du sens de  l'existence racontée (et, implicitement,  de toute existence)".] d'un auteur en tant qu'auteur est indispensable au travail d'analyse bibliographique (la publication d'un écrit comme événement dans un projet global d'écriture, dans une vie de création). Peut-être faut-il voir dans cette récusation, la propension du documentaliste bibliographe à lutter contre l'émiettement factuel de l'information bibliographique, propension à se vouloir artisan de l'écriture, comme lecteur mais aussi comme scripteur, c'est-à-dire comme producteur de sens. Mais la récusation est inutile, et la propension vouée à l'insatisfaction ; du moins si l'on en reste à la bibliographie, même analytique. Le sens produit veut désigner, pointer le sens postulé de l'œuvre émiettée, incapable de seulement le reconstruire. Le sens produit par le bibliographe est la désignation, le pointage même d'un sens rendu inaccessible par atomisation [On notera la difficulté de se départir du postulat du « sens donné », alors qu'on peut tout aussi bien faire l'hypothèse du « sens construit », du sens comme produit d'une activité.].

à suivre


20 janvier 2006

De l'esprit d'entreprise (5)

suite de ...

Plusieurs remarques (très personnelles) s'imposent.


Stratégie européenne pour l'emploi

La stratégie institue une coordination permanente des politiques de l'emploi des États membres par les lignes directrices pour l'emploi, qui sont rassemblées en quatre thèmes communs ou piliers:

  • Aptitude à l'emploi - Aider aussi bien les travailleurs que les sans-emploi à développer les compétences adéquates.

  • Esprit d'entreprise - Faciliter le démarrage et la gestion d'une entreprise, et permettre d'y employer plus facilement du personnel.

  • Adaptabilité - Élaborer de nouvelles compétences et façons de travailler dans un monde en mutation rapide.

  • Égalité des chances - Égalité d'accès à l'emploi pour chacun, aider à concilier vie professionnelle et familiale

Le cycle annuel de mise en oeuvre et de suivi des politiques nationales de l'emploi a été baptisé "processus de Luxembourg", car c'est au sommet sur l'emploi de Luxembourg en 1997 que les procédures ont été adoptées.


La panoplie des compétences clés a pour fonction de systématiser, de recentrer des énumérations de compétences existantes ici ou là, de redire, de façon plus serrée, à un endroit topique (quelque chose comme une base universelle et incontestable de discussion) ce qui se dit déjà dans l'éparpillement d'ailleurs identifiés...
Le tout sur un ton hyper-prescriptif : cf. "La recommandation proposée définit les compétences clés nécessaires à tous les citoyens dans l'économie et la société basées sur la connaissance. Elle reconnaît qu'il est préférable que les dispositions d'application soient prises au niveau national, régional et/ou local. Elle appelle les États membres à veiller à ce que tous les élèves aient acquis les compétences clés au terme de la période obligatoire d’enseignement et de formation et les encourage, à la lumière des critères de référence européens, à lutter contre les inégalités dans l’éducation. S'agissant des adultes, la recommandation appelle à la création d'importantes infrastructures en collaboration avec toutes les parties prenantes."


L'intégration de l'apprendre à apprendre montrerait qu'on parle en fait des compétences qui font l'autonomie de la personne... mais cf. ce qui suit au sujet de l'esprit d'entreprise.


Quand la commission ajoute à la panoplie l'esprit d'entreprise (ajout datant du Conseil de Lisbonne), il est légitime d'y voir une percée du discours libéral [esprit d'entreprise -> liberté d'entreprendre -> libéralisme], qui tente par tous les moyens de faire porter aux individus exclus ou en difficultés sociales la responsabilité de leur exclusion ou de leurs difficultés... Ce qui n'empêche pas (ou d'autant plus) que les gens de la Commission reconnaissent que "les personnes faiblement qualifiées sont moins susceptibles de participer à des formations" et qu'il est "donc plus difficile d'aider ceux qui en ont le plus besoin".


Il y aurait à gloser sur l'idée que l'esprit d'entreprise serait une "nouvelle compétence nécessaire dans une société de la connaissance"... ; souvenons-nous d'une certaine phrase de premier ministre français d'il y a trente ans !


Plus sérieusement, cf. les textes de Christian Laval, auteur de L’école n’est pas une entreprise (La Découverte, Paris, 2003) notamment, mais aussi d'une contribution dans Le Monde Diplomatique...


Les compétences clés se comprennent bien - même si cela n'est pas toujours explicite - en termes de "besoins professionnels", besoins pour le (bon) fonctionnement de l'économie européenne, l'éducation devant travailler (prioritairement ?) à la satisfaction de ces besoins. Vieux débats...


En termes de modèle socio-anthropologique, on est encore dans un humanisme à la Bertrand Schwartz, d'une part par le parti pris affiché de maintenir la globalité (cf. par exemple lorsque la Commission affirme que les inégalités dans l’éducation résultent souvent de la conjonction de circonstances personnelles, sociales, culturelles et économiques, et doivent être abordées en collaboration avec d'autres secteurs), d'autre part par la mise en avant de la finalité citoyenne et autonomisante de l'éducation.


Côté réalisation formation, un chantier pédagogique et d'ingénierie sur la base d'un tel échaffaudage conceptuel (pas forcément stable intrinsèquement) appelle une pratique serrée de large partenariat régional au sens large (y compris transfrontalier - cf. dynamique type EQUAL), mais aussi intersectoriel (formation continue + formation initiale + travail social + SPE + etc.).


16 janvier 2006

De l'esprit d'entreprise (3)

suite de ...

Le 10 novembre 2005, la Commission affirmait que "les États membres doivent accélérer le rythme des réformes de leurs systèmes d’éducation et de formation, faute de quoi une forte proportion de la prochaine génération sera confrontée à l’exclusion sociale".

La Commission insiste sur l'urgence de la situation : les orientations énoncées dans la stratégie de Lisbonne pour la croissance, l’emploi et la cohésion sociale, notamment celles qui visaient l'amélioration des qualifications et des compétences des jeunes, n'ont pas été suffisamment travaillées. "Les conséquences en seront graves pour tous les citoyens, poursuit le communiqué, en particulier les groupes défavorisés et les quelque 80 millions de travailleurs peu qualifiés en Europe, ainsi que pour l'économie tout entière, en matière de compétitivité et de création d'emplois."

Lors de la même séance de travail, la Commission a également approuvé une proposition visant à établir un cadre européen des compétences clés - outil de référence pratique destiné à soutenir les efforts des États membres dans leur rattrapage de la stratégie de Lisbonne.    

Les objectifs de cette proposition sont:

  • d'identifier et de définir les compétences clés ;

  • de soutenir les travaux des États membres visant à assurer qu'au terme des cursus d'éducation et de formation initiales, les jeunes aient acquis une maîtrise suffisante des compétences clés et que les adultes soient à même de développer et d'actualiser ces compétences tout au long de leur vie ;

  • de proposer un outil de référence européen ;

  • de constituer un cadre pour l'action communautaire à venir.

Dans cette proposition, les compétences clés, ce sont "les aptitudes, connaissances et attitudes jugées essentielles, que tout Européen devrait avoir pour réussir dans une société et une économie fondées sur la connaissance. [...] Elles s’appuient sur des qualifications de base et comportent des « éléments horizontaux » tels que la réflexion critique, la créativité, la dimension européenne et la citoyenneté active. Conjointement, ces compétences contribuent à l'épanouissement personnel, favorisent la participation active et améliorent la capacité d’insertion professionnelle."

On appréciera le flou conceptuel et le manque de précision référentielle d'une telle phraséologie à tiroirs !   
Reste que l'un des objectifs - discrètement énoncés - de cette proposition est bien de clarifier les choses et de rendre possible une communauté de langage entre les États européens sur un thème si fouilli... Le problème (selon moi et ceci n'engage que moi) est que tant que le système conceptuel emploi/éducation/formation ne sera pas explicité jusque dans ces contradictions les plus invivables, le langage ne pourra être clair...

Il faut noter également une distinction topique entre les "compétences professionnelles spécifiques" et les "compétences génériques", celles qui permettent de s'adapter aux changements - changements dûs à l'internationalisation croissante des économies (qui "influe sur le monde du travail, entraînant des changements rapides et fréquents, l'introduction de nouvelles technologies et de nouveaux modes d'organisation des entreprises").

Ces compétences clés sont au nombre de huit :

  1. Communication dans la langue maternelle

  2. Communication dans une langue étrangère

  3. Culture mathématique et compétences de base en sciences et technologies

  4. Culture numérique

  5. Apprendre à apprendre

  6. Compétences interpersonnelles, interculturelles et compétences sociales et civiques

  7. Esprit d’entreprise

  8. Expression culturelle

Le communiqué de presse du 10 nov. (IP/05/1405) ajoutent l'idée que ces compétences clés "s’appuient sur des qualifications de base et comportent des « éléments horizontaux » tels que la réflexion critique, la créativité, la dimension européenne et la citoyenneté active" ; et que "conjointement, ces compétences contribuent à l'épanouissement personnel, favorisent la participation active et améliorent la capacité d’insertion professionnelle".


À terme, on voit poindre un cadre européen des certifications ; cf. le doc. "Bruxelles, 8/7/2005, SEC(2005)957" ... avec notamment ceci : "Communication dans la langue maternelle, communication dans une autre langue, compétences de base en mathématiques, science et technologie, compétences informatiques, apprendre à apprendre, compétences interpersonnelles et civiques, esprit d'entreprise et expression culturelle. Ces compétences devraient êtres acquises à la fin de l'enseignement et de la formation obligatoires et être conservées tout au long de la vie. Ces compétences clés ont été intégrées en partie dans les niveaux de référence commun et les descripteurs d'un CECP".

à suivre


14 janvier 2006

De l'esprit d'entreprise (2)

suite de...

L'origine immédiatement visible du travail de cette notion de compétence clé est anglo-saxonne. Et quand on observe les mots anglo-américains utilisés pour désigner cette notion, on arrive à l'équation booléenne suivante :

(key OU core OU basic) (competences OU competencies OU qualifications OU skills)

  • competences / competencies / qualifications / skills

Par exemple, pour l'idée d'un ouvrier non qualifié, d'un manoeuvre, l'anglais dira "unskilled worker" ; pour l'ouvrier qualifié, il dira "skilled worker", l'ouvrier spécialisé étant un "semi-skilled worker". Le "multiskilled worker" sera le "travailleur polyvalent".

Ailleurs on parlera de "skill obsolescence" pour dire "qualification obsolète". Et la mise à jour, le recyclage professionnel, se dira "updating of skills". On a aussi "professional qualifications" pour "qualification professionnelle", et "recognition of vocational training qualifications" pour "reconnaissance des qualifications professionnelles"...

Quand nous parlerons de "pratique de communication", de "pratique de négociation" ou de "pratique de rédaction" et de la technicité qui va avec, l'anglais utilisera "skills" ("communication skills", "negotiation skills" ou "writing skills") là où l'espagnol s'appuyera sur l'idée de techniques ("técnicas de comunicación", "técnicas de negociación" ou "técnicas de redacción").

On voit qu'on n'est pas directement sur l'idée, complexe, de compétence...

On notera avec intérêt que l'espagnol "competencia" est équivalent à notre "concurrence" (on a ainsi "libre competencia" pour "libre concurrence" ("free competition"  en anglais) ; ou encore "obligación de no competencia", "restricción de la competencia", et "politica de competencia").

Enfin, il ne faut pas négliger le sens de compétence comme pouvoir ("répartition des compétences", par exemple, se dira "division of powers"  en anglais).

Très concrètement, la Commission (groupe de travail créé en 2001 dans le contexte du programme de travail Éducation et formation 2010) a opté pour le terme français "compétence" - pour ce qu'il renvoie à une combinaison d’aptitudes, de connaissances et d’attitudes (appropriées à une situation donnée).

  • basic skills/key competences/core skills

Pour traduire "key competences", la CE propose "compétences de base", comme en témoigne le document du 18 novembre dernier, Proposition de RECOMMANDATION DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL sur les compétences clés pour l'éducation et la formation tout au long de la vie, qui précise (note 1) :

« On entend généralement par 'compétences de base', l'aptitude à la lecture, à l'écriture et au calcul; le Conseil de Lisbonne a appelé à y ajouter les nouvelles compétences nécessaires dans une société de la connaissance, comme la maîtrise des TIC et l'esprit d'entreprise. »

Globalement, il s'agit des "competencies for living and participating in society", si l'on reprend une formulation du EAEA qui expliquait en mars 2004 :

« The EAEA invites applications for the 2nd Grundtvig Award contest with the theme: Basic Skills / Key Competences ( i.e. key competencies for living and participating in society).

These key competencies are the "traditional" skills of literacy and numeracy, and include the new ICT skills; communication in the mother tongue and in a foreign language. Equally important are interpersonal and civic competences, basic competences in science and technology, learning to learn, etc. »

Lue quelque part cette expression : "basic skills in the sense of key competences for life" (NGO platform on Future Objectives of Education and Training Systems in Europe: EUCIS (European Civil Society) - programme de 2001).

Très concrètement, la Commission (groupe de travail créé en 2001 dans le contexte du programme de travail Éducation et formation 2010) a opté pour l'expression française "compétence clé", pour définir les compétences nécessaires à tous - ce qui, précise la Commission, couvre donc le concept de «compétences de base», mais va au-delà de celui-ci.

Tout ceci est à mettre, bien sûr, en relation avec la terminologie française développée depuis les années 70/80, notamment autour de l'expérimentation des Unités Capitalisables avec les "capacités transversales", puis dans les années 80/90, notamment autour de la "qualification sociale", enfin plus récemment avec l'idée de "savoirs de base" et celle de "socle commun".   

Quand je dis mettre en relation, je veux marquer qu'il ne saurait y avoir assimilation pure et simple. En fait la simple mise en relation est déjà très complexe, étant donné les origines et les significations profondes de chacune de ces expressions...

  • compétences transférables ?

On parle aussi beaucoup d'horizontalité ; cf. la "nature horizontale" de l'esprit d'entreprise ; cf. aussi l'idée d'une "catégorie d'emplois transversale/horizontale (NTIC, marketing ou ressources humaines)" ; cf. les "« éléments horizontaux » tels que la réflexion critique, la créativité, la dimension européenne et la citoyenneté active".

à suivre


12 janvier 2006

De l'esprit d'entreprise (1)

Les compétences clés pour l'éducation et la formation tout au long de la vie. Tel est le nouveau thème de la politique éducative européenne. Ça fait même un bout de temps que cette thématique traîne dans les tiroirs des experts européens... En novembre dernier la commission a sorti une "recommandation", pardon, une "proposition de recommandation" qui veut faire le point là-dessus...

Dans l'argument d'un forum organisé par l'OOFP (Office d’orientation et de formation professionnelle) helvète en mars 2003, on peut lire ceci: Les compétences sont à la mode: tout le monde en parle. Les définitions abondent. Certains en ont même recensé 200! C’est dire l’importance des compétences en cette période de récession économique sur fond de nouvelles formes d’organisation du travail et de nouvelles technologies. La compétence est devenue un enjeu pour se positionner sur un marché de l’emploi difficile et défendre son employabilité. Aujourd’hui émerge un nouveau concept: celui des compétences-clés, qui sont essentielles pour réussir sa vie personnelle et professionnelle. Quelles sont ces compétences-clés? Comment les identifier? Comment les reconnaître? Et surtout comment les évaluer? Sur quels critères, pour quels résultats, avec quels outils?

Aujourd'hui on peut dire de l'expression "compétences clés" que c'est:

  1. une notion linguistiquement assez floue (problèmes de stabilité lexicale, et problèmes de traduction);

  2. une notion européenne, située au croisement pas toujours immédiatement visible de différentes problématiques politiques, où la politique emploi assujettit à la fois la politique sociale (on évoque la "viabilité à long terme du modèle social européen" [¿ c'est quoi le "modèle social européen"?]) et la politique éducation.

à suivre


12 septembre 2005

à mon collègue enseignant-chercheur : URGENT

MESSAGE URGENT A MES COLLEGUES ET/OU AMIS ENSEIGNANTS-CHERCHEURS


Un blog a ceci de convenable qu'il permet la réactivité - ce que ne rend pas forcément possible une étude publiée papier et sans appel. Chaque message peut ainsi faire l'objet d'un commentaire immédiat et qui lui colle aux basques...

Si donc, cher collègue enseignant-chercheur, tu t'es senti blessé par mes propos récents (série intitulée "Le sous-texte" en huit épisodes), ou si tout simplement tu n'es pas d'accord, daigne avoir la condescendance de réagir sur ce blog.

Bien à toi


8 novembre 2005

Sarkozy ne recule jamais...

L'UMP renchérit sur «racaille» pour soutenir Sarkozy via Google
Par Estelle Dumout
ZDNet France
Lundi 7 novembre 2005

Le parti de la majorité confirme avoir mené une campagne marketing en utilisant le système de liens sponsorisés Adwords de Google. Des mots-clés évoquant la situation de violence dans les banlieues pointent vers une pétition de soutien à Nicolas Sarkozy.

En tapant "violence", "émeutes", "banlieue", "voitures brûlées", ou encore "racaille" dans le moteur de recherche de Google, nombre d'internautes ont eu, ce week-end, la surprise de voir apparaître un lien publicitaire pointant directement sur le site officiel de l'UMP. Plus précisément sur une pétition de soutien « à la politique de fermeté » de son président, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, face aux affrontements dans les banlieues.

Marketing politique ou mauvaise blague d'internautes revanchards (et fortunés...) après la campagne d'e-mailing controversée réalisée par le parti de la majorité début octobre? Renseignements pris auprès de l'UMP, il s'agit effectivement d'une campagne orchestrée par le prestataire technique officiel de l'UMP, l'Enchanteur des nouveaux médias.

lire la suite


Ainsi donc, après le réenchantement du monde prôné par Madame Parisot, voici l'enchanteur des nouveaux médias au service de Monsieur Sarkozy... Sans commentaire.
Pour le reste non plus d'ailleurs ! J'ai déjà évoqué l'e-agressivité sarkozyste.
Mais si ça vous intéresse de voir comment s'exprime la bassesse politique, vous pouvez lire cette information ailleurs... , par exemple. Ou alors vous pouvez aller piocher ici...


15 septembre 2005

CIMADE : communiqué de presse

Un bébé d’un mois placé dans un centre de rétention

Jeudi 8 septembre, à 19 heures, une femme somalienne et son nourrisson de 1 mois ont été amenés au centre de rétention de Rouen, après le départ de tous les intervenants (infirmières, Cimade, greffe, agents d’entretien).
Ils s’étaient fait arrêter au guichet de la préfecture où Madame allait faire renouveler son récépissé de demande d’asile.
Jusque-là, ils étaient logés à l’hôtel et suivis par des services sociaux.
Le responsable du centre a indiqué aux autres personnes retenues, scandalisées par la présence d’un si jeune enfant dans le centre, qu’ "aucune chambre d’hôtel n’avait été trouvée".
Pourquoi alors ne pas les avoir laissés regagner leur hôtel?
Dans le centre, la chambre n’a pas été nettoyée. La femme n’a avec elle qu’un couffin, quelques couches, un biberon, du lait en poudre et une bouteille d’eau. Elle n’a aucun endroit pour laver son fils. Elle tente de le réconforter alors qu’il hurle sous les néons.
Un départ pour la Grèce est prévu pour 5h30 ce matin.
Quand la police aux frontières arrive pour emmener la femme et son enfant à Roissy, la voiture est trop petite pour emporter la poussette, le siège bébé et les affaires personnelles: Madame est menottée dans le dos avant de monter dans la voiture, son enfant de 1 mois sera transporté à côté d’elle dans les bras d’une agente de police.
A l’arrivée à Roissy, la police n’a pas les documents nécessaires pour le vol vers la Grèce: la femme et son fils ne monteront pas dans l’avion.
Ils sont ramenés à Rouen dans les mêmes conditions; ils passent au centre de rétention pour récupérer les effets qui y avaient été laissés et sont finalement ramenés dans l’hôtel où ils étaient hébergés avant l’interpellation.
Il s’agit-là d’une application de la loi et des consignes de renvoyer les étrangers coûte que coûte. Cela conduit à des pratiques aveugles.
Ne nous habituons pas à l’insupportable.

Cimade,
vendredi 9 septembre 2005


Voyez aussi l'article de Patrick Savidan à l'Observatoire des inégalités qui cite l'article de Libé qui rendait compte du discours que le ministre a infligé aux préfets... Édifiantes lectures !


20 avril 2005

Pensée du travail et Liberté de penser

                         
Le départ de M. de Seillière pour les sphères européennes de la "négociation sociale" laisse les projecteurs illuminer d'autres patrons qui rêvent de prendre sa place au MEDEF.

Hier, dans le train, j'ai lu dans Libé un article sur le sujet d'où j'extrais ces quelques phrases : « Au final, l'UIMM pourrait soutenir un autre candidat. Dans ce cas, Hugues-Arnaud Mayer serait mieux placé que Laurence Parisot, jugée trop idéologue et trop parisienne par la base du Medef. La patronne de l'Ifop, que Seillière a fait monter il y a deux ans dans la hiérarchie du syndicat, s'est distinguée en janvier à l'assemblée générale du Medef en déclarant qu'il était "insupportable de constater que la liberté de penser s'arrête là où commence le droit du travail". Une partie de l'assistance a trouvé qu'elle allait quand même un peu loin... » [http://www.liberation.fr/page.php?Article=290562&AG]

Quoi ? Une représentante du patronat qui prône la liberté de penser ! En pleine AG du MEDEF, avec plein de patrons partout ! Ça me rappelle vaguement un article, lu il y a quinze ou vingt ans, où Bernard Cassen si je me souviens bien - ce devait donc être dans le Monde Diplo (?) - s'insurgeait contre le fait que l'exercice du droit à la liberté de penser et de parler s'arrête de fait aux portes de l'entreprise (je cite de mémoire!)... Ce texte est resté câlé dans ma mémoire. Peut-être tout simplement parce que ce contre quoi Bernard Cassen s'insurgeait ainsi, nous en avons tous été témoins directs un jour ou l'autre dans notre vie professionnelle. Et tout à coup, voilà que le patronat serait d'accord avec Bernard Cassen ! Il réclame que la liberté de penser investisse les lieux de travail ! Damned ! Comment est-ce possible ?

Intrigué, je veux en savoir davantage, je veux en avoir le coeur net ! Arrivé chez moi, je lance une mini recherche sur la toile.

Je vois ainsi que Le Figaro a commis un article sur le même sujet dans son supplément Éco de la semaine - où je lis ceci : « Auteur d'une phrase choc à la dernière assemblée générale du Medef – "la liberté de penser s'arrête où commence le code du travail" –, elle [Laurence Parisot] assure avoir été mal comprise. "Je ne dis surtout pas qu'il faut supprimer le code du travail, mais je suis juriste, j'aime le droit et je voudrais que le code du travail nous permette de penser et de travailler intelligemment au lieu de nous obliger à un mode de fonctionnement kafkaïen et absurde", plaide-t-elle.»
[http://www.figaro.fr/eco-entreprises/20050418.FIG0144.html]

D'accord ! Je comprends mieux : je m'étais mis le doigt dans l'oeil et jusqu'au coude ! Comme quoi, la qualification d'une source comme "autorisée" est directement liée à l'information elle-même... Il s'agit de la liberté de penser des patrons, pas celle des ouvriers, des employés et des cadres ! Ce sont les patrons qui savent où est l'intelligence des choses dans le travail. Etc.
Et Jean Le Garrec avait bien raison de réagir comme il l'a fait fin janvier à l'Assemblée : « Tout compte fait, je préfère la brutalité de M. Seillière - affirmer qu' "une page est tournée", c'est se montrer très clair : lui au moins ne se cache pas derrière les mots - ou celle de Mme Laurence Parisot, pour qui "il est insupportable de constater que la liberté de penser s'arrête là où commence le droit du travail". Une telle déclaration vaut la peine que l'on s'en empare ! »
[http://www.assembleenationale.fr/12/cri/2004-2005/20050130.asp]
Et Torpedo sur son blog avait bien raison d'ironiser quelques jours auparavant : « Bien sûr, ici l'expression "liberté de penser" n'a rien à voir avec le sens que pouvait lui donnait un Voltaire ou un Montesquieu. Non, quand Laurence Parisot parle de liberté de penser, il faut l'interpréter dans le sens pagnyesque du terme, à savoir liberté de s'en mettre plein les fouilles en vous merdant tous bien fort. »
[http://torpedo.levillage.net/blog/index.php?p=735&more=1&c=1&tb=1&pb=1]
Pour le "sens pagnyesque", voyez la chanson de Pagny intitulée Ma liberté de penser. Pour Laurence Parisot aussi, nous dirons donc qu'elle parle de SA "liberté de penser" et que le droit à cette liberté là est censitaire, un droit lié au pouvoir économique, pas à la citoyenneté ordinaire. Une liberté singulière, conditionnée par les conditions sociales c'est-à-dire matérielles d'existence de celle ou celui qui en revendique le droit d'exercice. Pas une liberté universelle... Bernard Cassen aura donc eu encore une fois raison... Hélas !

16 janvier 2005

Lettre à un éditeur musical

Philippe,

je me rappelle à ton bon souvenir pour te demander un conseil.

Je n'ai jamais mis à l'épreuve de l'engagement mes compétences de chef de choeur acquises en stages auprès de toi dans les années soixante-dix à Aix et à la fac de Vincennes, mais je chante en ensemble vocal amateur depuis fort longtemps comme tu le sais (aujourd'hui avec Maurice Bourbon à Lille). Et j'ai fini par craquer : j'écris pour ensemble vocal, depuis quelques temps déjà. Je ne suis pas particulièrement fier de mes productions qui sont restée pour l'heure soit totalement inédites, soit extrêmement confidentielles. Sauf que ma dernière me semble relativement "achevée" et digne d'un peu d'intérêt.

C'est un madrigal sur les sept premiers vers de La Divine Comédie de Dante :
    Nel mezzo del cammin di nostra vita
    mi ritrovai per una selva oscura,
    ché la diritta via era smarrita.
    Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
    esta selva selvaggia e aspra e forte
    che nel pensier rinova la paura !
    Tant'è amara che poco è più morte.


Je m'autorise à t'en adresser un exemplaire [...] pour que, si tu en as l'envie et le courage, tu me dises ce que tu en penses et si tu juges cette partition digne de publication, chez toi (ce qui me serait grand honneur) ou chez un autre éditeur (si ces pages sont publiables mais que tu n'en veux pas; mais alors quel éditeur?).

J'ai publié dans mon "blog" un petit descriptif de ce madrigal que tu pourras lire en cliquant ici.

À part cela [...]

Bruno Richardot

______________________________________

Cher ami,

J'ai lu avec grand intérêt ta composition. C'est trop difficile pour les chorales d'amateurs. Publier des choeurs nécessite un investissement qui doit être couvert par des ventes. Nous avons publié un beau motet assez facile de Jean Sourisse, bien connu dans le milieu choral. Vente: aucun exemplaire en 5 ans. Seuls, les grands éditeurs comme Leduc consacrent un budget spécifique pour les oeuvres contemporaines. Je suis désolé.

[...],

Philippe C.
le 9 décembre 2004
22 juin 2004

Une certaine activité de recherche

Tout au long de ma carrière, j'ai témoigné par écrit des expérimentations auxquelles j'ai participé ou que j'ai conduites, ainsi que des réflexions que j'ai engagées à partir de mes pratiques professionnelles. Les textes ainsi produits émargent donc soit à l'ingénierie éducative soit à l'ingénierie documentaire et à la bibliothéconomie ou encore à des thématiques connexes à ces deux domaines.

Bien que cette écriture n'ai jamais cherché à ouvrir quelque porte que ce soit vers une carrière d'enseignant-chercheur, les institutions de recherche et les organes officiels du secteur de la formation continue et de la documentation l'ont très souvent saluée, notamment par une inscription dans les bases de données bibliographiques spécialisées. Ainsi le Centre Inffo, par exemple.

D'autre part, certaines de mes publications sont de plus en plus souvent utilisées en appui à des activités de recherche universitaire, notamment lorsque j'avançais le programme d'une "herméneutique documentaire" (1996/1, mais aussi 1996/6, 1997/1 et 1997/2) - je ne sais si je suis l'inventeur de cette expression, en tout cas est-elle reprise de plus en plus souvent depuis ma première publication sur le sujet.


22 juin 2004

Le déroulement de carrière, deuxième période (1989/2004)

En 1989, j'ai proposé à la Direction du CUEEP d'organiser la fonction documentaire pour l'ensemble de la structure - qui ne disposait à l'époque d'aucun service de documentation en tant que tel. La proposition fut acceptée et j'ai organisé puis géré le centre de documentation de l'Institut CUEEP, la cellule documentation. À ce titre, j'ai assuré l'installation des membres de mon équipe dans les fonctions de secrétaire aide-documentaliste ou de documentaliste, encadrant en outre des étudiants vacataires au catalogage.

Cette mission comportait bien sûr les activités classiques de bibliothéconomie et de documentation :

  • acquisition d'ouvrages et de publications en série,
  • bulletinage et catalogage (sous CCO-ISI, puis BCDI),
  • circulation de la documentation et magasinage,
  • analyse documentaire (indexation avec thésaurus sectoriel, condensation à façon),
  • dossiers documentaires,
  • recherche bibliographique ou documentaire,
  • production documentaire (informations documentaires, bibliographies signalétiques et analytiques, synthèses documentaires, etc.),
  • participation à des réseaux documentaires sectoriels (secteur emploi-formation en région et au niveau national), professionnels (ADBS) et institutionnels (Service Commun de Documentation de l'Université); l'une de mes premières préoccupations, dans cet ordre d'idée, fut de créer, avec l'aide du service documentation du CARIF, un "collectif documentaire régional emploi-formation", dont l'objectif était d'optimiser la ressources documentaires régionales en la matière, de disposer à coût constant d'un fonds documentaire plus important (cf. document 1993/2, par exemple) ...
  • mise en place d'un système de veille informative à l'interne de la structure.

À cette charge, se sont plus ou moins régulièrement ajoutés:

  • des charges d'enseignement des techniques documentaires  [cours à l'Université de Lille3 (UFR IDIST) en indexation notamment, mais aussi en analyse documentaire, écriture professionnelle, analyse des services, documentation appliquée au secteur de la formation permanente, etc. ; formation professionnelle pour la principale association nationale des professionnels de l'information et de la documentation, l'ADBS, en pratiques d'analyse documentaire (indexation, condensation) ...] 
  • des activités d'ingénierie documentaire [réalisation d'études, de conseil et d'expertises dans les domaines de l'information et de la documentation pour les organisations des secteurs emploi / éducation / formation continue; seuls quelques uns de ces travaux ont été publiés : cf. documents 1990/2, 1991/1, 1991/2, 1993/2, 1995/1, 1995/2, 1996/3 et 1996/8 ; création d'outils ou de dispositifs d'information/documentation adaptés aux situations des organisations des secteurs emploi/éducation/formation continue; Cf. documents 1998/1 et 1999/3 ; aide et formation à la méthodologie de la pratique documentaire; Cf. documents 1995/1 (introduction), 1996/1, 1996/6, 1997/1, 1997/2 et 1999/2]. 
  • du conseil en écriture professionnelle et praticienne dans les secteurs du développement économique local et de la formation permanente [du conseil en écriture professionnelle et praticienne à l'interne de l'institution: à partir d'une demande d'aide à la réalisation d'un ouvrage collectif (qui deviendra le Cahier d'études du CUEEP 27, Formation en entreprise sur l'entreprise. Une expérience), mon intérêt pour le conseil en écriture praticienne s'est développé; d'autres demandes ont été formulées par la suite... Cf. documents 1994/1, 1994/3, 1995/2, 1996/4, 1996/5, 1996/7, 1996/9 et 1999/1 ; du conseil en écriture professionnelle et praticienne en conventionnement avec des institutions publiques, notamment  [avec le Centre Régional de Ressources Pédagogiques et de développement de la qualité de la formation de Lille, pour aider des formateurs à transférer, par l'écriture, les innovations pédagogiques qu'ils avaient expérimentées (expérimentations type "Nouvelles Qualifications") ; avec la Direction de l'Action Économique du Conseil Régional Nord-Pas de Calais, pour aider les agents de développements des services d'utilité sociale et de proximité a engagé une écriture praticienne et produire une synthèse finale (en plusieurs versions) des écrits praticiens produits dans le cadre du séminaire qui les a réunis de janvier 2000 à février 2002; cf. documents 2001/1 et 2002/1 ; enfin, rewriting pour publication, en dehors des activités éditoriales, jusqu'à l'aide à la relecture et à la correction avant bon à tirer]. 
  • des responsabilités éditoriales, que ce soit en autonomie (Cahier d'études du CUEEP 31, Ateliers de pédagogie personnalisée. Un exemple en Région Nord - Pas-de-Calais ; Cahier d'études du CUEEP 32-33, Pratiques d'autoformation et d'aide à l'autoformation. Deuxième colloque européen sur l'autoformation [= 1996/2]; etc.) ou en collaboration (Cahier d'études du CUEEP 27 [ouvrage hôte des documents 1994/1, 1994/2 et 1994/3] déjà cité, par exemple).

 


 

3 novembre 2004

Du magasinier à l’herméneute : quelques figures du documentaliste en éducation [3]

             

[suite de ...]
 

      

Les niveaux de « référence » en  documentation

      

Référence, voilà un mot riche de sens et de valeur ! On  évalue selon un référentiel, à moins  qu'on en réfère à l'Autorité, jusqu'à faire la révérence... En documentation, on distinguera, plus prosaïquement, entre trois niveaux selon l'usage qu'on fera de la référence, étant entendu que la référence au sens propre et minimal, c'est l'ensemble constitué d'au moins quatre champs : auteur, titre, adresse et collation. Ces renseignements sont en effet les seuls éléments indispensables de signalement d'un document, les seuls éléments indiscutables d'identification documentaire - la bibliographie apparaissant comme l'écriture (-graphie) de ce qui dans le livre (biblio-) donne à lire l'identité d'une  unité documentaire[1].

      

La référence  magasinière

      
Le premier niveau de référence fonctionne dans l'activité magasinière du documentaliste. On obéit ici à la logique du catalogue. Il n'y a ni différence structurelle ni différence fonctionnelle entre la référence d'un article dans un catalogue de Vente Par Correspondance et la référence magasinière d'un ouvrage dans le catalogue d'un cdi. L'identification documentaire est  là parce que le document est physiquement disponible sur les étagères du cdi. Mais c'est la cote[2] - non la référence au sens propre - qui rend efficace cette disponibilité : la cote est le symbole qui sert à localiser un document dans un centre de documentation ou une bibliothèque.
      

La référence au sens propre n'existe ici que pour être marquée d'une cote. Son utilité se joue dans la distance qui sépare (et réunit) deux mondes physiquement et intellectuellement distincts : le monde catalogique et le monde documentaire. Sa lecture permet d'imaginer la réalité qui se trouve de l'autre côté de la cote portée au catalogue. C'est pour affirmer ce lien que la même cote est inscrite par le documentaliste-catalographe sur le document lui-même. La référence est un fil tendu entre une cote et un document.

 
 
 

Dans une vision moins écartelante, moins éclatée de la  documentation, on pourra dire que la référence dans le catalogue représente le document, comme la cote  inscrite sur le document représente  la place de la référence dans catalogue.

      

À ce niveau, le documentaliste est gestionnaire d'un stock entreposé dans un  espace spécifique, le cdi - ce dernier étant ici caractérisé comme un lieu de conservation et de mise à disposition de documents - et le document est un objet matériel, une chose qu'on doit pouvoir trouver à moindre frais dans le stock, grâce à un système de signalisation (système de cotation).

      

La référence bibliographique

      

Le deuxième niveau de référence fonctionne dans l'activité bibliographique du documentaliste. On obéit ici à la logique de l'information. Pour répondre à une demande de recherche bibliographique, le documentaliste va devoir puiser puis sélectionner des éléments d'information dans des gisements qu'il aura identifiés auparavant. Ces gisements sont nombreux et, comme je le disais tout à l'heure, les Nouvelles Technologies d'Information et de Communication en ont amélioré - sinon permis - l'accès et la pratique. Je n'y reviens pas. Regardons maintenant quelle est la nature de la référence dans l'activité bibliographique.

 
 
 

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est l'émiettement. En naviguant sur l'océan mondial des dispositifs d'information balisée (livres, catalogues, banques de données, etc.), on glane des références, comme autant de bribes, bribes significatives certes, mais bribes quand même. Des documents n'apparaissent que les éléments descriptifs : leur réalité n'est pas saisie, elle n'est que signalée.

      

Ici encore, la référence est un fil tendu, un lien. On retrouve la même image que pour la référence magasinière. Mais il ne s'agit plus de relier le monde catalogique et le monde documentaire. Il s'agit de mettre en relation l'unité bibliographique et le lecteur de la référence. Cette dernière est de second ordre : elle n'a d'épais­seur que rapportée, référée au document référencé ou à son propre lecteur ; son épaisseur est dans ce rapport même. Elle est un entre-deux, épiphénomène pour le document et signal pour le lecteur potentiel.

 
 
 

Et le travail du documentaliste va essentiellement consister, une fois la sélection opérée, à glisser un court texte (une notice reprise ou reconstituée) entre quelque chose qu'on définira comme un à-lire concret (le document) et un  lecteur qu'on a défini comme un vouloir-lire  supposé. Référencer, c'est rapprocher ces deux mondes, le monde de l'objet documentaire et le monde de la conscience lectrice. Référencer, c'est aménager le pont qui les sépare et en même temps les unit.

      

Les critères d'évaluation de la qualité intrinsèque d'une  référence seront donc de deux ordres :

      

conformité  objective :

      

le pont doit conduire celui qui décide de la franchir au bon endroit de la berge d'en face ; la description doit être « fidèle », sans parasite, sans « bruit », c'est-à-dire efficace pour identifier le référencé et donc y permettre l'accès (ce qu'on appelle l'adresse  d'un document pour bien ici son nom !) ;

      

lisibilité :

      

la référence est un texte qu'on donne à lire ; il en va de la praticabilité même du pont par le lecteur de la référence, lecteur potentiel du référencé.

 
 
 

Mais une référence ne fait pas une bibliographie. Une bibliographie, c'est un ensemble, une liste de références dont l'unité peut être un concept, une question, ou un auteur. Je voudrais insister sur la double réduction qu'impose de fait l'indication bibliographique.

      

Si l'on s'attache à produire la bibliographie d'un auteur, par exemple, force est de constater que le travail du documentaliste va consister d'abord à réduire l'œuvre textuel de l'auteur en une série de documents, ensuite à réduire chaque document en une série de caractéristiques d'identification - ce qu'est la référence. Pour passer de l'œuvre référencé aux références de l'œuvre, le documentaliste va devoir déconstruire cet œuvre que, texte après texte, l'auteur a patiemment construit. Il va devoir substituer à une cohérence d'auteur une atomisation d'informateur. Imaginez un paysage dont on n'aurait que des morceaux (une couleur, parmi tant d'autres ; un objet, parmi tant d'autres ; une nuance de luminosité, parmi tant d'autres ; etc.) !

 
 
 

Comment lutter contre cette inévitable atomisation ? Comment le documentaliste pourra-t-il restaurer le sens de l'œuvre - de l'œuvre comme totalité organique - qu'il a si minutieusement défait ?

      

La référence  herméneutique

      

La langue allemande nous offre deux mots pour dire référence : Bezugnahme et Bedeutung.  Le premier signifie littéralement prise  de lien et correspond très bien aux deux types de références dont nous venons de parler. Prise de lien physique avec la référence magasinière, prise de lien intellectuelle avec la référence bibliographique. Le second terme allemand, Bedeutung, veut dire signification en langue courante ; et je le retiens parce qu'il renvoie à une posture qui n'est plus de signalement mais d'interprétation[3] : il s'agit d'inscrire l'unité bibliographique, le document dans un monde vivant, un monde qui serait celui de l'auteur (pour poursuivre l'exemple de la bibliographie d'auteur). Ce travail a quelque chose à voir avec la critique littéraire et l'herméneutique philosophique, et, malgré cela, présente bel et bien un caractère documentaire[4].

      

Pour atteindre cet objectif de restitution du monde qui serait celui de l'auteur, pour rendre visible le monde du texte (et non plus seulement sa réalité documentaire), la méthode consiste à installer des liens entre les documents qui compose un corpus, à implanter dans la liste bien rangée des atomes bibliographiques un système d'innervation qui permettra de circuler d'un atome à l'autre.

 
        Car la bibliographie (signalétique ou analytique, peu importe) est une juxtaposition de références au sens de prises de lien, une mise en liste de miettes d'informations, chaque miette étant isolée des autres. Tout à l'heure, j'ai dit que la référence bibliographique est ouverture en tant que prise de lien : ouverture où se maintient le lien entre document et lecteur potentiel. Mais dans son rapport aux autres références, chaque référence apparaît comme fermée sur elle-même. C'est cette fermeture qu'il s'agit maintenant de forcer, notamment en passant de la référence prise de lien à la référence herméneutique, en passant du signalement de liens vers les documents atomisés à la constitution d'un réseau de liens entre les documents - ce passage permettant de compléter - non d'annuler bien sûr - le travail proprement bibliographique.
 
 
 

   


 
   
       
 
 
 

[1] « La biblio-graphie [sic] ne peut traiter que des unités documentaires qui incorporent en elles les marques lisibles de leur identité à travers la multitude de leurs reproductions » (VARET  Gilbert et Marie-Madeleine, Maîtriser  l'information à travers sa terminologie, Besançon : Université de  Franche-Comté, 1995 - (annales littéraires de l'Université de Besançon; 559), p. 475).

   
   
 
 
 

[2] Cf. id.,  p. 417 sqq.

   
   
 
 
 

[3] L'herméneutique, c'est, étymologiquement et historiquement, l'art d'interpréter les textes. Voyez l'ensemble de l'œuvre de Hans-Georg Gadamer (notamment l'intéressant recueil récemment traduit par Jean Grondin, La philosophie  herméneutique, Paris : puf,  1996) et de Paul Ricœur (notamment ses Essais  d'herméneutique publiés au Seuil).

   
   
 
 
 

[4] Je  me permets de renvoyer à RICHARDOT 1996, article que prolonge la présente communication et qui développe ce point que je ne fait qu'évoquer ici. D'autre part, j'ai expérimenté de type de travail au sujet d'un auteur dans RICHARDOT  Bruno, Formations ouvertes  multiressources. Éléments bibliographiques pour l'université d'été de Lille,  Lille : cueep-ustl, 1995 -  (les cahiers d'études du cueep;  29) (troisième partie, p. 107-151).
 

 
[à suivre]
   
   
 

 

      
   
3 novembre 2004

Du magasinier à l’herméneute : quelques figures du documentaliste en éducation [4]

        

[suite de ...]

L'impact de l'herméneutique sur le travail  documentaliste

      

Pour conclure, je voudrais indiquer quel peut être l'impact de la pratique herméneutique sur le travail documentaliste. Vous aurez compris que les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication auront toute leur efficacité jusqu'au niveau bibliographique de la référence. Les nombreuses banques de données, qu'elles soient accessibles sur le réseau Minitel ou sur le réseau Internet ou qu'elles ne soient que papier imprimé, n'offrent que des références atomisées, des références juxtaposées et juxtaposables.

      

Pratiquer l'herméneutique implique une autre démarche, d'autres procédures. Après le repérage, le pointage bibliographique, il faut passer à la lecture des documents, ou plutôt il faut passer du document (signalé) au texte (à lire), puis du texte au corpus, c'est-à-dire des textes isolément à l'ensemble des textes. C'est à l'intérieur d'un tel corpus (l'ensemble de la production d'un auteur, si l'on continue l'exemple de la bibliographie d'auteur) que se déploiera la pratique herméneutique. C'est dans les limites du corpus que le documentaliste créera non plus seulement une sériation de textes, mais un système de textes, un système où chaque texte s'articule organiquement avec un ou plusieurs autres textes, un système dont les éléments communiquent entre eux.

      

Pour une approche  sémiologique en documentation

      

De fait, la pratique herméneutique s'appuie sur des théories qui relèvent de la sémiologie. C'est dire que le documentaliste ne se contentera plus ici de répéter (ou d'élaborer) les éléments descriptifs des documents, mais s'obligera à présenter les liens intertextuels de façon à rendre visible la circulation du sens à l'intérieur du corpus. Comme s'il s'agissait d'opérationnaliser le concept d'intertexte cher aux sémiologues comme Barthes ou Kristeva, et à condition de faire nôtre leur promesse d'épaississement social de la théorie du texte[1] : la description d'un texte sera incomplète si elle n'aborde pas les conditions de la production du texte en question et si sa « productivité » comme disent Barthes et Kristeva n'est pas approchée et restaurée.

      

Il est intéressant de constater que, par le biais d'une réflexion sur le concept de « référence » qui ouvre sur l'herméneutique, nous en arrivons aux mêmes rivages épistémologiques que ceux auxquels accoste Daniel Warzager, par exemple, par le biais d'une réflexion sur la documentation comme « indiscipline scolaire » - dans les colonnes d'Inter-cdi[2]. Celui-ci va jusqu'à regretter que « les techniques documentaires et l'utilisation élémentaire des technologies nouvelles prennent le pas, faute de temps disponible, sur la réflexion, l'interprétation et la mise à distance de l'information ».

      

La communication  documentaire, une autre navigation

      

Enfin, je souhaiterais établir un parallèle entre deux types de navigation. Vous savez, vous avez forcément lu à maintes reprises que la compétence de navigation est requise aujourd'hui[3], très souvent présentée comme une compétence nouvellement requise car liée à l'usage des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Quant à moi, et sans vouloir fatalement jouer les ringards, je prétends qu'un corpus textuel est un océan systémique où, pour savoir naviguer sans risquer la noyade, il convient de repérer les courants marins, ceux de surface, ceux des profondeurs, les courants intermédiaires, les courants en biais... Ces courants figurent les liens intertextes du corpus, le système d'innervation dont je parlais tout à l'heure. Des liens hypertextes complexes et intelligents, en somme.

      

      

      

 
 
Rouen, le 17 mai 1996
 
        
      

       
 
 
 

[1] « Épistémologiquement, le concept d'intertexte est ce qui apporte à la théorie du texte le volume de la socialité : c'est tout le langage, antérieur et contemporain, qui vient au texte, non selon la voie d'une filiation repérable, d'une imitation volontaire, mais selon celle d'une dissémination – image qui assure au texte le statut, non d'une reproduction, mais d'une productivité. » (Roland Barthes,  « Théorie du texte », Encyclopædia  Universalis).

   
   
 
 
 

[2]     Warzager Daniel, « La documentation, indiscipline scolaire », Inter-cdi,  n° 135, mai-juin 1995 - p. 6-11.

   
   
 
 
 

[3] Cf., pour exemple récent, la communication  de Sérafin Alava dans RICHARDOT  Bruno (ed.), Pratiques d'autoformation et  d'aide à l'autoformation / Deuxième colloque européen sur l'autoformation,  Lille, 6-7 novembre 1995 ; trigone  graf - Lille : cueep-ustl,  1996 - (les cahiers d'études du cueep;  32-33) (p. 167-173).
 

 
 


 

      
   
3 novembre 2004

L é a

léa
brève longue
fermé ouvert
c'est court mais en contraires liés
ça coule en infini

léa
lionnette sans jungle
docile sauvageonne
tu rugiras mais doucement
quand le câlin te plaira

léa
brève longue
le temps sera long
nous t'attendons ta mère et moi
tes frères aussi impatiemment

léa
lionnette sans jungle
poisson dans l'eau
notre œil sonore t'espionne quelques fois
notre main sensuelle te caresse déjà

léa
brève longue
fermé ouvert
tu es pour l'heure en ta source
dans le creux du ventre rebondi

léa
lionnette solitaire
encore vingt semaines
et tu sortiras de la tanière
où la semence s'est épuisée

léa
brève longue
fermé ouvert
c'est court mais en contraire liés
ça coule en infini


Poème pour une petite fille à venir
Septembre 1996


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [8]

[suite de ...]

Exégèse bibliographique et herméneutique

En tant que prise de lien, la référence (Bezugnahme) est une catégorie opérationnelle de la bibliographie ; en tant que lien maintenu, elle est une catégorie quasi-passive de l'exégèse. La référence active et activante dans l'exégèse, c'est la Bedeutung. On est passé de la communication de données à l'interprétation de texte, de la bibliographie à l'herméneutique. Ou plutôt la bibliographie s'est enrichie, complétant sa fonction informationnelle par une fonction philosophiquement plus pertinente, la fonction herméneutique.      

La critique avait déjà produit un dépassement de la technique bibliographique, en portant l'œuvre à un état actuel, en la recontextualisant pour l'inscrire dans l'action, faisant de la Bezugnahme un lien mémorial presque inactivé. L'herméneutique va permettre un nouveau dépassement pour une nouvelle inscription : inscription de l'action (où l'œuvre s'est inscrite) dans une ouverture pratiquée dans l'œuvre interprétée.      

Je disais plus haut que l'exégète travaille plus à la lisibilité du « monde » que déploie le texte au devant de lui qu'à expliciter les intentions de l'auteur qui a créé ce texte (cette explicitation n'étant qu'une étape du travail de compréhension - décontextualisation - recontextualisation). C'est précisément la fonction herméneutique qui est ici à l'œuvre.      

Qu'est-ce que  l'herméneutique ? Pour répondre brièvement, je dirai que c'est la pratique méthodique (la technè des grecs) de l'interprétation, en l'occurrence ici de l'interprétation des  textes [Pour une réponse plus fouillée, on  pourra lire Paul Ricœur (op. cit.),  mais aussi Hans-Georg Gadamer, Vérité et  méthode (Paris : Éditions du Seuil, 1976) et les deux volumes de L'art de comprendre (Paris :  Aubier, 1982 et 1991).].  Interpréter, c'est s'approprier dans un effort  d'explication-compréhension [L'herméneutique a été secouée par un conflit d'ordre épistémologique qui opposait explication (sciences de la nature) et compréhension (sciences humaines, « sciences de l'esprit », comme disaient les romantiques allemands). Paul Ricœur a consacré plusieurs textes à l'analyse et au dépassement de ce conflit (op. cit.).],  c'est expliciter ce que l'œuvre-texte a d'unique, à savoir le  « monde » qui s'y déploie. Comme dit Paul Ricœur, "ce qui est [...] à interpréter dans un texte, c'est une proposition de monde, d'un monde tel que je puisse l'habiter  pour y projeter un de mes possibles les plus proches". Bien sûr, Paul  Ricœur pense ici à la poésie, à la fiction, aux métamorphoses de la vie  quotidienne, aux "variations  imaginatives que la littérature opère sur le réel" [Op. cit., p. 115.]. Mais je soutiens que l'écriture praticienne et de recherche en formation et en éducation, notamment, se réalise elle aussi - c'est-à-dire comme toute écriture - en variations imaginatives. Que sont les sept piliers de l'autoformation, chers à Philippe Carré, sinon une métaphore dans les règles de l'art poétique ? [L'interprétation des textes scientifiques les plus axiomatisés montrera, n'en déplaise aux tenants du formalisme logique, que ce qui se donne à lire comme scientifique fonctionne avec les catégories de l'imaginaire. Les écrivains « scientifiques » construisent des mondes eux aussi. "En  physique au sens large, l'énoncé vrai ne figure qu'en tant que métaphore",  écrivait Herman Meyer (Le rôle médiateur  de la logique, Paris : puf, 1956, p. 218). Même Gottlob Frege, qui rêva d'une langue épurée (« langue formulaire de la pensée pure »), ne put, à son grand regret, se dispenser de l'usage d'images.]      

Que dire des textes scientifiques à forte charge idéologique ou  utopique [Cf. Jürgen Habermas, La technique et la science comme idéologie,  Paris : Denoël, 1984, 214 p. (Médiations), et Paul Ricœur, op. cit., p. 303-392.] ? J'ai tenté naguère un essai d'interprétation d'un corpus de textes fondateurs de la méthode de la recherche-action de type stratégique, notamment en tant que méthode d'évaluation des dispositifs de formation [Bruno Richardot,  « Recherche-action de type stratégique », Actualité de la formation  permanente, n° 120, septembre-octobre 1992, p. 103-119. A  noter que la plus grande part de ce corpus est publiée dans les Cahiers d'études du CUEEP.]. Mon objectif était globalement d'amener au devant de la scène textuelle la « proposition de monde » dont les éléments les plus topiques se tiennent en coulisses, de renverser la profondeur du texte après en avoir bien fouillé les bas-fonds [L'expression est de Friedrich  Nietzsche (Aurore, § 446).]. Cet objectif fonde sa légitimité sur l'un des postulats de toute  herméneutique : le soupçon de sens. "Le langage ne dit pas exactement ce qu'il dit. Le sens qu'on saisit, et qui est immédiatement manifesté, n'est peut-être en réalité qu'un moindre sens, qui protège, resserre, et malgré tout transmet un autre sens ; celui-ci étant à la fois le sens le plus fort, et le sens « d'en dessous »" [Michel Foucault, « Nietzsche,  Freud, Marx », dans Nietzsche, Cahiers de Royaumont, Philosophie,  n°VI, Paris : Éditions de Minuit, 1967, p. 183. Par un de ces renversements souterrains qui jalonnent la philosophie dans son développement, ne pourrait-on voir la matrice de ce postulat dans l'équivoque mantique, telle que l'énonce Héraclite (fragment 93) : "Le maître à  qui appartient l'oracle, celui de Delphes, ni ne dit ni ne cache ; il  signifie." ? Jean Bollack et Heinz Wismann (Héraclite ou la séparation, Paris : Éditions de Minuit, 1972,  p. 273-274) interprètent la fin du fragment en "dit-et-cache, indiquant par ce qu'il dit ce qu'il ne dit pas".]. Pratiquer le soupçon de sens, c'est dénoncer la naturalité du signe, c'est comprendre le signe comme une interprétation déjà-là [Michel Foucault (op.cit., p. 189) ne fait-il pas justement remarquer que ce n'est pas l'histoire des rapports de production qu'interprète Marx, mais "un rapport se donnant déjà comme une interprétation, puisqu'il se présente comme nature" ?  Plus loin (p. 191), l'archéologue du savoir affirme : "le signe est déjà une interprétation qui ne se donne pas pour telle. Les signes sont des interprétations qui essayent de se justifier, et non pas l'inverse". On connaît la formule nietzschéenne  selon laquelle il n'y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une  interprétation (Ausdeutung) morale  des phénomènes (Par delà le bien et le  mal, § 108) ...].

Quelques puristes de l'histoire de la philosophie contemporaine verront très certainement d'un très mauvais œil l'association de deux pensées inconciliables de l'interprétation, celle de Paul Ricœur et celle de Michel Foucault [Voyez par exemple Jean-Marie Auzias, Michel Foucault, Lyon : La manufacture, 1986, p. 219. Il semble d'ailleurs que l'opposition entre Foucault et Ricœur repose sur un contresens dans la lecture que fait Jean-Marie Auzias de la fin de la contribution de Foucault (p. 189 et suivantes).], le premier parlant de mise au devant du texte, le second de renversement de profondeur et donc de mise en surplomb du texte. C'est oublier que l'image de la profondeur, Foucault la reprend des auteurs qu'il interprète (Nietzsche, Freud et Marx). La synthèse est possible dans l'image de mise au devant du texte de ce qui y est enfoui au plus profond. Mais les mêmes puristes opposeront peut-être le conflit entre ce qu'on pourrait appeler la philosophie du redéploiement dans l'herméneutique ricœurienne et la philosophie du soupçon dans l'herméneutique foucaltienne. Outre qu'on peut très bien formuler ici le même rappel que pour l'image de la profondeur, il n'y a aucune raison pour qu'on ne puisse considérer ces deux façons de penser non pas comme sur le même plan, mais comme successives, la posture ricœurienne venant après la foucaltienne. Soupçonner les signes (pour en saisir le sens) puis redéployer le monde (à partir du sens « d'en dessous »). On fera l'hypothèse que la posture du soupçon est d'autant plus indispensable quand le texte veut avoir une portée sociale sans pour autant livrer les éléments de son appareil stratégico-axiologique, sans décliner la qualité de l'énergie axiologique qui l'innerve.

Avant d'être explicitation d'une proposition de monde, la référence-Bedeutung doit commencer par être tout simplement

  • d'une part élucidation de signification - ce qui peut entraîner une réécriture du texte interprété [Voyez Bruno Richardot, art. cit., p. 113, note 123.] -, 
  • d'autre part contextualisation des références-Bezugnahmen mobilisées, convoquées dans le texte interprété [Id., p. 106-107 (travail sur une référence à Sartre).],
  • enfin convocation-Berufung (pour  contextualisation) des références-Bezugnahmen  non explicitement convoquées dans le texte interprété [Cette opération de restauration  permet d'élargir le corpus interprété, soit par des textes concomitants (voyez id., p. 108, note 68, par exemple),  soit par des textes antécédents (voyez id., p. 109, note 76, par exemple) - tous textes faisant l'objet de reprise ou d'interprétation à l'intérieur du texte interprété.]. 

Le premier cran de la Bedeutung est donc frontalement triple : restauration du texte et de l'intertexte (concomitant et antécédent). Le second cran, c'est l'exposition au devant du texte interprété du projet de monde qu'il propose.      

Ricœur précise bien que ce monde est "tel que je puisse l'habiter pour y projeter un de mes possibles les  plus proches". L'herméneutique est création, l'interprétation est un nouveau texte, une nouvelle œuvre. Cette précision a une conséquence importante quant au statut de l'interprétation, qui s'exprime à la fois dans la philosophie du soupçon et dans celle du redéploiement. L'un des apports les mieux connus de Martin Heidegger à cette dernière est le traitement du fameux « cercle herméneutique » - que j'énonce ainsi : l'interprète lit en fonction du projet de monde qui lui est propre [Voyez id., p. 110.]. On en voit immédiatement l'impact : l'interprétation est, de droit, passible d'interprétation. Tout texte est interprétation, toute interprétation est texte. Du coup, toute lecture est interprétation d'une interprétation, toute interprétation est lecture d'une lecture. Nous entrons là dans une chaîne infinie de retours sur soi de l'interprétation dont la philosophie du soupçon affirme qu'elle ne peut s'abîmer que dans la disparition de l'interprète.      


Tant qu'il y aura des interprètes ; tant qu'il y aura des  êtres de langage...

à suivre

2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [7]

[suite de ...]

Exégèse bibliographique et critique littéraire

Pour Maurice Blanchot [« Qu'en est-il de la critique ? », Arguments, n° 12-13, janvier-mars 1959, p. 34-37.], la critique littéraire est un « compromis » entre deux formes d'institution, la journalistique et l'universitaire. Elle est le lieu où "le savoir au jour le jour, empressé, curieux, passager, le savoir érudit, permanent, certain, vont à la rencontre l'un de l'autre et se mêlent tant bien que mal". Prise entre deux réalités institutionnelles si puissantes, "la critique est en elle-même presque sans réalité". Mais Blanchot s'empresse d'ajouter que tout est "comme si cette manière de n'être rien annonçait [...] sa plus profonde vérité". En fait il prépare ainsi un glissement : subrepticement, il passe de l'humilité institutionnelle à l'effacement existentiel de la critique.

En effet, "la parole critique a ceci de singulier, plus elle se réalise, se développe et s'affirme, plus elle doit s'effacer : à la fin elle se brise. Non seulement elle ne s'impose pas, attentive à ne pas remplacer ce dont elle parle, mais elle ne s'achève et ne s'accomplit que lorsqu'elle disparaît : et ce mouvement de disparition n'est pas la simple discrétion, surajoutée, du serviteur qui, après avoir joué son rôle et mis la maison en ordre, s'éclipse : c'est le sens même de son accomplissement qui fait qu'en se réalisant, elle disparaît".  On ne peut saisir la présence du critique (et de la critique) que comme "toujours prête à s'évanouir".

Mais cet effacement de la parole critique devant la parole créatrice (la parole critique parle la parole créatrice) n'est pas modestie : la parole critique est l'« épiphanie » de la parole créatrice, son « actualisation nécessaire ». "La critique est cette perspective ou cet  espace ouvert dans lequel [l'œuvre] se communique", et cette communication "n'est que la dernière métamorphose de cette ouverture qu'est l'œuvre en sa genèse, ce qu'on pourrait appeler sa non-coïncidence essentielle avec elle-même, tout ce qui ne cesse de la rendre possible-impossible". Du coup, "à force de disparaître devant  l'œuvre, [la critique] se ressaisit  en elle, et comme l'un de ses moments essentiels".


Que retenir de cette réflexion de Maurice Blanchot sur sa propre pratique, la critique littéraire ? Il est clair, à première vue, que le qualificatif « littéraire » n'a pas la même extension que ce que manipule le documentaliste spécialisé dans le domaine de la formation continue et des sciences de l'éducation. Le chercheur, l'ingénieur, le consultant n'entretiennent sûrement pas le même rapport à leur œuvre scripturale que le romancier ou le poète. Reste que je suis persuadé que l'« écriture praticienne » en formation et en éducation est passible d'un traitement critique. Persuadé, pas convaincu : je n'ai pas à ce jour les arguments pour étayer ce qui n'est encore que de l'ordre de l'hypothèse de travail.

En effet, au prix d'une métaphore, c'est-à-dire d'une transposition du champ de l'écriture poétique au champ de l'écriture praticienne (et de recherche en formation et en éducation), il apparaît que l'exégète bibliographe présente de nombreux points communs avec le critique littéraire. Ne serait-ce que la revendication à pouvoir, dans le même mouvement, créer du sens et s'effacer. L'originalité consisterait à se prétendre original mais dans le souffle d'une œuvre déjà-là. Qu'est-ce que l'actualisation dont parlait Blanchot, sinon le travail d'ingénierie qui construit le pont (les ponts) entre l'œuvre déjà-là et les acteurs de la formation - dernier travail de l'œuvre par lequel la prétention de l'œuvre (comme système complexe) à être féconde d'action (la Reichweite de tout à l'heure) touche enfin aux rives du possible ? Inscrite dans l'action, l'œuvre l'est en soi, mais comme possibilité : elle est inscriptible, seulement inscriptible. L'inscription dans l'action, dans telle action, s'opère dans cette « dernière métamorphose » de l'œuvre qu'est l'exégèse.

Nous sommes loin de la Bezugnahme. Ou plutôt celle-ci fonctionne ici, non plus comme prise de lien, mais comme mémoire du lieu d'origine, comme lien maintenu à l'œuvre-texte, comme chemin de possible retour à un état de l'œuvre antérieur à l'actualisation.

à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [6]

[suite de ...]

Les références et le sens

Depuis Gottlob Frege, on a coutume de distinguer, dans toute proposition de discours, entre le sens (Sinn)  et la référence (Bedeutung) [Gottlob Frege, « Sinn und  Bedeutung », Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik,  n° 100, 1892.]. Le sens est immanent au discours, construisant (ou visant *)  une réalité idéelle, assurant la cohérence interne du discours. La référence,  c'est la portée (Tragweite, synonyme  possible de Bedeutung) du discours,  son effet dans l'ordre du réel (Wirkung),  sa fécondité d'action (c'est ainsi que l'on pourrait comprendre un autre  synonyme possible de Bedeutung, Reichweite).

En fait, la traduction courante de Bedeutung donnerait plutôt quelque chose comme  « signification », voire « sens » [Les dictionnaires allemands donnent Sinn comme synonyme possible de Bedeutung.]. Mais Frege utilise la distinction pour établir un écart sémantique. Claude Imbert, le traducteur français de Frege, traduit par « dénotation » [Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques, trad. C. Imbert, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 102-126 (collection Points Essais). Le traducteur justifie son choix p. 15-16.].  Émile Benveniste [Émile Benveniste, « La forme  et le sens dans le langage », dans les Actes  du XIIème congrès des  sociétés de philosophie de langue française, Neuchâtel : La  Baconnière, 1967, tome 2, p. 26 et suivantes.]  et, après lui Paul Ricœur [Op. cit., p. 113 par exemple.],  préfèrent « référence ».

Voici donc un second type de référence. A côté de la référence bibliographique, référence-prise de lien, on a la référence « herméneutique », référence qui, dans le projet d'exégèse, permet de rendre habitable le monde déployé par le texte [Au début d'un article intitulé  « La lecture comme construction » (dans Poétique, n° 24, 1975, p.417-425), Tzvetan Todorov explique comment, dans la lecture d'un roman, seules les phrases qu'il appelle « référentielles » permettent (au lecteur) de construire l'univers imaginaire.]. Quand je disais, plus haut, qu'il s'agissait de « transformer, à partir d'un travail en plusieurs temps de compréhension- décontextualisation-recontextualisation », je voulais très précisément parler d'une transformation analogue à celle dont on parle dans les règles du rugby. Que l'exégèse ne puisse venir qu'après la lecture, cela signifie que l'exégète « transforme» sa lecture de l'œuvre en œuvre à part entière. La lecture se comprend dans ce sens comme un essai - dont l'écriture de l'exégèse est la transformation.

Deux réflexions peuvent être maintenant engagées à propos de l'exégèse bibliographique, à partir de la question du rapport qu'elle entretient avec deux autres pratiques de compréhension - décontextualisation - recontextualisation de l'œuvre textuelle : l'herméneutique (philosophique) et la critique (littéraire). La conduite de cette double réflexion dans le cadre du travail documentaliste nous mènera, en conclusion, vers l'élaboration fragmentaire de ce que pourrait être une « herméneutique documentaire ».


*    Selon que l'on considère le discours (oral ou écrit, parole ou texte) comme constructeur du sens, ou comme exprimant un déjà-là de la pensée. J'opterais, quant à moi, pour l'option constructiviste, sans pouvoir hélas proposer d'arguments à mes yeux convaincants. Quoi qu'il en soit, il semble que poser ainsi cette alternative revient à distinguer au moins deux plans de réalité, si ce n'est trois : il y aurait une réalité première qui serait l'idée, puis, secondairement, des réalités plus ou moins dégradées par rapport à l'idée, à savoir la parole et l'écrit - ceux-ci pouvant dans un deuxième temps être placés dans un rapport analogue, où l'écrit serait comme une dégradation de la parole (voyez Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris : Éditions de minuit, 1967, 447 p.). Chez Platon, cela donne trois niveaux d'activité : la contemplation de l'idée (avec un indice de « réalité » maximum), la parole (indice de réalité moindre, au mieux de l'ordre de la réminiscence) puis seulement l'écriture (faible indice de réalité, de l'ordre du souvenir de réminiscence). Même schéma chez Rousseau, où l'on a la conscience (présence à soi dans le sentiment), puis la parole (voix de la conscience), enfin l'écriture (représentation de la parole). C'est en appauvrissant ce type de modèle que la linguistique saussurienne se construira... Le lecteur comprendra qu'un documentaliste bibliographe vive assez mal que l'écrit ne soit que la pâle copie d'une pâle copie de ce qui serait l'authentique ! De mon humble point de vue, il devrait être possible - hypothèse de travail - de mettre sur le même plan de réalité les trois modes de ce qui devrait s'appeler la production de sens : le pensé (et non plus l'idée hypostasiée ni la conscience divinisée), le dit et l'écrit. La description des interrelations qui les unissent pratiquement montrerait à coup sûr que, s'agissant de la question (du statut) de l'écriture, l'idéalisme n'est pas une fatalité.


à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [5]

[suite de ...]

L'exégèse et ses textes

Évoquant le présent travail (dans sa forme originelle de document d'accompagnement de l'Université d'été), Philippe Carré a un jour parlé d'une « exégèse bibliographique ». J'accepterai volontiers cette caractérisation, mais à une seule condition : que la connotation dogmatique en soit évacuée. Historiquement, en effet, la première grande exégèse fut biblique, où le travail du dogme fournissait les clés d'interprétation du « texte révélé » [L'exégèse comme discipline  théologique ; cf. François Laplanche, La  bible en France entre mythe et critique (XVI-XIXème  siècle), Paris : Albin Michel, 1994, 315 p.]. Cette condition acceptée, je prends volontiers à mon compte les autres dimensions de l'exégèse. Cette bibliographie veut être une œuvre à part entière - quand même elle se finalise, pour une part, dans une invitation à lire l'œuvre de Philippe Carré -, en même temps qu'une contribution à l'élaboration d'une méthodologie d'herméneutique documentaire attachée au domaine de la formation continue et des sciences de l'éducation.

Œuvre à part entière, cela signifie d'abord autonomie par rapport au texte-objet de l'exégèse. Le producteur du texte-objet est tout à la fois présent et absent de l'exégèse. Présent en tant que producteur originel sans lequel l'exégèse n'aurait pu même être imaginée comme possible, mais absent en ce que l'exégète travaille plus à la lisibilité du « monde » que déploie le texte au devant de lui qu'à expliciter les intentions de l'auteur qui a créé ce texte. Œuvre à part entière, cela signifie également que le présent texte est un nouveau texte, un texte qui finalement déploie un autre monde que celui du texte-objet.


Contribution à l'élaboration d'une méthodologie d'herméneutique documentaire, ce travail veut proposer autre chose qu'une bibliographie analytique ou qu'une synthèse documentaire. Travail documentaire classique, la bibliographie analytique pratique une sorte d'émiettement, chaque référence se fermant sur elle-même [Cette fermeture sur soi de la référence doit se comprendre dans son rapport aux autres références. En tant que pont, c'est-à-dire en tant que lien établi entre lecteur potentiel et texte, la référence est en soi ouverture.] et s'inscrivant dans un ordre externe de raisons [Cet ordre est dit externe à la référence en ce que l'écriture documentaire proprement dite est indépendante de l'ordre de classement des références entre elles. Ceci est l'une des manifestations tangibles de la pratique de l'émiettement.]. La bibliographie analytique ne crée pas de sens nouveau : elle livre une information sur. Ainsi, on qualifiera une présentation d'ouvrage de bonne quand elle sera en elle-même lisible certes, mais surtout quand elle rendra fidèlement compte de ce que serait le contenu de l'œuvre référencée. Quant à la synthèse documentaire, elle n'est que très rarement un travail documentaire, au sens où ce sont en général des chercheurs spécialistes du sujet traité, et non des documentalistes, pauvres « piétons du savoir », qui s'attellent à ce type de tâche [Il suffit de parcourir les  synthèses documentaires publiées régulièrement par la revue française de pédagogie pour s'en convaincre.]. L'écriture de la synthèse documentaire est déterminée par la problématique du chercheur. Là où la bibliographie analytique pêchait par souci de transparence et d'effacement du documentaliste devant le ce sur quoi elle informait, la synthèse documentaire va pêcher par souci de réduction orientée. Signalant une œuvre, la synthèse n'en retiendra que ce qui s'inscrit dans le mouvement de la problématique du chercheur qui la signe.

Dans l'exégèse bibliographique, au contraire, c'est la complexion de l'œuvre interprétée, c'est-à-dire la complexion de l'œuvre en tant qu'elle est interprétée, qui détermine l'écriture documentaire. Cela dit, il ne s'agit plus seulement d'informer sur, mais, plus globalement, de transformer, dans un travail en plusieurs temps de compréhension- décontextualisation-recontextualisation. Tout se passe comme si l'exégèse bibliographique ne pouvait venir qu'après la lecture, qui n'est, à bien regarder, qu'une entreprise où un texte est décontextualisé - tant du point de vue sociologique que psychologique - pour se laisser recontextualiser dans une nouvelle situation [Sur ce sujet, on peut consulter l'œuvre de Paul Ricœur, notamment les textes réunis dans Du texte à l'action. Essais d'herméneutique, II, Paris : Éditions du Seuil, 1986, 414 p.], et ce, sans que l'auteur du texte lu n'y puisse  rien...

à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [4]

        suite de...

Un essai d'exégèse bibliographique (d'auteur)

Établir la bibliographie de Philippe Carré n'est pas une mince affaire. Non par la minceur du sujet, certes ! C'est au contraire le foisonnement qui rend complexe, c'est-à-dire intéressant, le travail du documentaliste, qu'il s'agisse des lieux de publications, des thèmes investis ou des statuts de l'auteur.

Question statuts, l'auteur est (ou fut) formateur d'anglais,  chercheur et enseignant universitaire, ingénieur-consultant (interface), rédacteur en chef d'un périodique, responsable d'une rubrique dans une revue - et j'en oublie sûrement. Cette multiplicité des « profils » implique une stratégie éditoriale complexe. Question lieux de publications, en effet, on peut apprécier le coup de plume de Philippe Carré aussi bien dans des ouvrages répertoriés par le Cercle de la Librairie, que dans des études commanditées par les pouvoirs publics, ou dans des articles de revues spécialisées (pédagogie, formation continue, gestion ressources humaines, sciences de la vie...), voire dans des éditoriaux. On sent là une volonté de diffusion des résultats de la recherche, un parti-pris de toucher tous les lectorats proches de l'auteur, c'est-à-dire le plus possible d'acteurs de la formation continue - ce qui nous ramène à la question des statuts.

Mais il n'est pas que la stratégie éditoriale qui soit complexe. La stratégie d'écriture elle-même l'est tout autant, et pour le même ordre de raisons. Dans une récente publication [Il s'agit de la conclusion du  numéro 27 des Cahiers d'études du CUEEP, intitulée  « Note sur l'écriture praticienne » (p. 147-168).], je tentais une approche des relations entre action et écriture, dans le cadre d'une analyse des enjeux et des conditions de l'« écriture praticienne ». La prime distinction opérée permettait d'articuler entre écriture dans l'action et écriture sur l'action. Délibérément, Philippe Carré, qui se définit lui-même comme « un praticien engagé dans des activités de recherche », joue sur les deux tableaux. Il produit non seulement de l'écrit dans l'action, ne serait-ce lorsqu'il crée un outil pédagogique (anglais professionnel), mais encore de l'écrit sur l'action - et c'est à ce titre qu'il s'est fait une « réputation ». Les exemples d'écriture sur l'action ne manquent pas ; le lecteur n'aura qu'à parcourir la troisième partie de ce cahier.

Mieux, avec le texte de Philippe Carré, on voit apparaître un troisième type de relation entre écriture et action, je veux parler de l'écriture pour l'action. Combien de textes publiés par notre auteur, peut-être d'abord conçus comme écrits sur l'action, sont devenus des écrits pour l'action, incitant à de nouvelles logiques d'action, à de nouvelles rationalités pratiques ? Ce passage de l'écriture sur l'action à l'écriture pour l'action est sûrement rendu possible par le style d'écriture (et l'intention) de l'auteur. Mais il est peut-être surtout déterminé par la stratégie éditoriale mise en œuvre (détermination du lectorat) dans un premier temps et la lecture qu'en font les lecteurs dans un second temps. Style d'écriture, stratégie éditoriale et mode de lecture se combinent de façon complexe pour que s'opère le passage. [L'analyse de cette combinatoire peut être faite à propos du texte de Philippe Carré. L'une des principales hypothèses que l'on peut émettre sur la nature d'une telle combinatoire, c'est que ses variations sont, en dernière instance, déterminées par le statut de l'écrivant. Un autre texte mériterait ce type d'analyse : celui de Bertrand Schwartz, autre praticien écrivant dans, sur et pour l'action. De plus, ces deux auteurs entretiennent avec l'écriture des rapports a priori différents. Une analyse comparée en serait d'autant plus éclairante.].

L'autre trait caractéristique de l'écriture de Philippe Carré, c'est qu'elle est très souvent écriture sur l'écriture. Le texte de notre auteur est une mine de références bibliographiques, et il est rare qu'une contribution ne comporte une bibliographie [C'est pourquoi je ne préciserai jamais la mention « bibliographie ».]. Ici encore le statut de l'écrivant est éclairant : éditorialiste, animateur de rubrique, Philippe Carré semble « exégète » dans l'âme. Une part significative de son travail a consisté à importer, interpréter et classer des textes produits par d'autres que lui. Pour autant ce travail n'est pas « de seconde main ». L'importation, l'interprétation et la classification sont des chemins empruntés qui conduisent à la construction théorique et à l'éclairage de la pratique.

Cette bibliographie d'auteur, qui ne revendique pas l'exhaustivité (malgré ses 93 références), couvrent une période de 18 ans. Dix-huit années de recherche et d'écriture, au long desquelles l'auteur semble avoir développé les questions abordées lors du travail qui a donné lieu à ses premières publications : je veux parler de l'engagement des retraités dans la formation. Tout y était déjà, notamment le projet individuel (individualisation et investissement), l'autoformation, l'apprentissage linguistique (langues étrangères), la recherche nord-américaine. Après ce premier travail, l'auteur s'attacha au problème de l'engagement dans la formation, non plus des retraités, mais des salariés de plus de 40 ans ; puis ce fut l'engagement des salariés en général dans la formation, avec une réflexion sur la notion d'investissement (le fameux co-investissement) ; enfin, c'est l'autoformation, avec ses formes nord-américaines (l'apprentissage autodirigé), qu'explore l'auteur dans les derniers écrits présentés dans ce document.

L'ensemble de la production de Philippe Carré pourra être considéré comme un labyrinthe, certes, mais un labyrinthe vivant, qui respire et s'articule organiquement. Aussi, autant que possible, j'ai signalé les articulations entre les différents textes, avançant la notion de « pôle d'attraction documentaire », notamment. Chaque grand thème se voit attribuer un tel pôle autour duquel se situent les autres textes, qu'il s'agisse de textes satellites (résumé, présentation du « texte-pôle »), textes d'extension, textes de déplacement, textes d'élargissement ou textes de passage d'un pôle à l'autre. Quelques fils majeurs de ce vaste tissu « quadripolaire » [Voyez l'essai de synopsis proposé  en ouverture de la partie de ce cahier consacrée à Philippe Carré.] seront alors repérés. De ce texte en quatre dimensions, quelques thèmes conducteurs - au sens où l'énergie intellectuelle y circule - seront isolés comme pour en identifier l'innervation. Le lecteur pourra peut-être ainsi suivre les méandres d'une micro-histoire des idées en train de se construire tout au long de ces dix-huit années, et à ce jour non close.

à suivre
   


 

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