9782742754373tnJean Duvignaud, Le sous-texte
Actes Sud (Un endroit où aller)

2005, 168p. (paru le 10 mars 2005)

Le sous-texte. Déjà, ce titre m'attire, quand je le lis dans une librairie de la vieille ville de Montluçon. Il évoque d'emblée ces réseaux de sens qui circulent en dessous du discours, évoquant Nietzsche, Foucault et les autres, rappelant mon projet d'herméneutique documentaire d'il y a quelques années !

Et puis DUVIGNAUD, Jean Duvignaud, celui de la revue Arguments, celui de Cause commune, le sociologue de l'art, le romancier, penseur ouvert et généreux, esprit nomade toujours en marche, en quête à peine cachée de l'innommable, comme en écho à Samuel Beckett, en chasse continue du dyspensé [le pensé de travers, pensé avec le mauvais regard, les mauvais mots mais aussi le difficile à penser parce qu'en lisière, à la marge, aux marches du langage], en questionnement systématique de l'évident, de ce qui se déclare comme allant de soi... Bref, un philosophe un vrai !

Ce livre, écrit à La Rochelle en 2004, s'avère une grandiose fontaine de jouvence ! Livre fécond, germinatif : lisant Duvignaud, j'ai le sentiment de devenir plus intelligent, et sens que mon esprit s'aiguise en s'excitant de cette lecture ; lisant Duvignaud, je me souviens de tout ce que je n'ai pas écrit et que j'ai sur le bout des doigts.

Ce livre, né de Sagesse et de Nomadisme, invite au voyage spirituel, à la pérégrination intellectuelle. De la naissance en 1921 (« N'être... ») à la vieillesse d'aujourd'hui (« La suite... - De quoi ? - Le rien »), on parcourt, à vol de pensée, toute une vie d'intelligence et de rencontre, se laissant guider par quelques plis géosophiques de l'auteur, qui nous livre ici un fond de pensée tout en posture, tout en écoute, tout en questionnement - une forme contemporaine de l'ancienne ironie, en quelque sorte. Mais un fond de pensée à la Montaigne, ce que Jean Duvignaud appelle, précisément, le sous-texte de son existence déjà très riche, c'est-à-dire la tentative de dévoiler le non-dit (ensemble d'hypo-thèses dynamiques) de ce qui est arrivé au cours de cette existence nomade sous plus d'un aspect et, Dieu merci !, non close à ce jour.

Sociologue, Jean Duvignaud tente d'élucider la question du nous - famille, groupe, collectif, société - mais en philosophe. Pourquoi pas en sociologue ? Tout simplement parce que la sociologie dédaigne souverainement « cette région de l'être où s'enchevêtrent les rencontres, les affinités, les attentes communes, les plaisirs partagés, les utopies, les erreurs - le sous-texte de l'existence journalière » (p.9).

Le mot "sous-texte", Jean Duvignaud semble l'avoir rencontré en lisant Constantin Stanislavski, grand homme de théâtre russe (1863-1938), notamment metteur en scène de réputation mondiale, qui parle du sous-texte, après Tchékhov (1860-1904), pour désigner ce qui, dans le dire théâtral, n'est pas réductible à ce qui est dit. Mais notre auteur en élargit considérablement la portée, ne l'inscrivant plus seulement dans un espace spécifique déterminé : théâtral (Tchékov-Stanislavski), voire cinématographique (comme on le fait souvent aujourd'hui, par simple transposition à partir de l'emploi originel) ou encore philologique, littéraire, etc., non sans pratiquer parfois un sorte d'amalgame, où se mêlent trop souvent texte, sous-texte proprement dit, intertexte, paratexte... Ici, le sous-texte, proprement dit, est inscrit - c'est-à-dire prend racine et signification - dans l'espace biographique tout entier.

duvignauPhilosophe, Jean Duvignaud nous éclaire, par exemple et comme en passant mais tout au long du voyage, sur la relation si tendue et mouvante entre l'espace et le temps, le premier s'instituant instrument de maîtrise du second, indomptable par essence et pour nous, antique et pur adamas. (Pardon lecteur, mais je ne peux pas ne pas rapprocher cette vision de Duvignaud d'avec l'eschatologie platonicienne, du moins telle qu'elle est imagée dans le mythe d'Er le Pamphylien, à la fin de la République, où se joue aussi l'articulation entre espace et temps.) Sociologue de l'art et de l'artiste, Jean Duvignaud nous place dans un angle de vue d'où l'acte créateur se dénude en sa richesse absolue et son décalage relatif.

Romancier, Jean Duvignaud nous donne à lire une écriture qui ne sacrifie jamais le travail du sens sur l'autel du travail de la langue, comme aurait dit Roland Barthes. Bien au contraire, il en utilise tous les ressorts pour emmener le plus loin possible dans son voyage, à la rencontre des gens et des pensées. Sous chaque mot, derrière chaque expression, se profilent des perspectives, en appui sur des lignes de fuite attestées. Pas un mot de trop, pas une expression gratuite. Ici la belle écriture est totalement maîtrisée. Duvignaud me fait penser à Josquin Despréz dont Martin Luther disait qu'il était le Maître des notes, car il en faisait ce qu'il voulait, alors que les autres faisaient ce que les notes voulaient (Josquin […] ist der noten meister, die habens müssen machen, wie er wolt ; die anderen Sangmeister müssen machen, wie es die noten haben wöllen). Ainsi Duvignaud est Maître des mots et ne se laisse pas facilement prendre dans les rets du langage, comme aurait dit Nietzsche. D'autres souvent se font ainsi prendre dans les filets du langage, dans les pièges que l'idéologie nous tend continuellement...

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Pages 64-74, un chapitre intitulé simplement « Progrès », des pages comme j'aime en lire car elles font réfléchir, parsemant le texte de questions, reliant le thème à l'ensemble d'une réflexion large et profonde... Voici l'ouverture :

« Tout est calme... transformation graduelle du moins bien vers le mieux, et demain sera plus heureux qu'hier. Nous sommes en marche vers... vers quoi ? La réconciliation de l'homme et de la nature ? Le bonheur pour tous ? Le bonheur et la paix universelle ? Qu'importe ! Un incoercible mouvement nous emporte qui surmonte une multitude d'obstacles. »

Suivent une dizaine de pages qui invitent à une authentique réflexion, libérée des carcans dont les scholastiques - l'ancienne comme la moderne - ont balisé les voies, stérilisant au passage - mais n'était-ce vraiment qu'un effet collatéral ? - les voix de l'imaginaire et de la trouvaille intellectuelle. Peu importe qui est convoqué au long de ces pages - il y a du monde ! Ce qui compte ici, c'est le cheminement d'une pensée questionnante, mûre et sûre.

Je ne résumerai pas ici ce cheminement. À toi de lire, lecteur assoiffé, en quête d'une fontaine distribuant sans compter une eau germinale et fécondante ! Juste une confidence cependant : incidemment, évoquant l'impossible rencontre londonienne entre Darwin et Marx - impossible parce que le premier ne voulut pas recevoir le second -, Duvignaud note ceci :

« On eût aimé savoir ce que pouvaient se dire ces deux grands barbus sur les déambulations des formes de la vie dans l'histoire - et sur le progrès...

« N'étaient-ils pas l'un et l'autre engoncés dans la certitude d'un engendrement de toute novation, de tout événement, dans le temps? d'une causalité interminable dont chaque étape est une conquête, une amélioration? Ainsi désigne-t-on la découverte des instruments mobilisateurs du progrès et les lieux d'où partiraient ces mutations, voire les groupes, - les "races" - qui en seraient les inventeurs pour l'un, les parties soumises et travailleuses d'un peuple pour le second? Et tous les deux saisis par l'évidence que ces moments prépareraient l'irruption d'un nouveau - eschatologie où l'on renifle l'odeur des mirages théologiques. »

Ces deux alinéas pointent une part du sous-texte idéologique que j'ai toujours intuitivement subodorée : cette "odeur" théologique, comme dit si bien Duvignaud, derrière les masques de la science, et notamment des sciences dites humaines...

brune« De l'idéologie aujourd'hui... », c'est le titre de l'article que François BRUNE, philosophe personnaliste, publia en août 1996 dans Le Monde diplomatique. C'est devenu depuis celui d'un ouvrage paru au mois de mars 2004 aux éditions de L'Aventurine. L'ouvrage s'ouvre sur une nouvelle version de l'article en question. Suivent d'autres contributions. Objectif de l'ensemble : débusquer l'idéologie là où elle prétend précisément n'être pas... Bref, remettre les pendules à l'heure. Salutairement. Des pages comme j'aime en conseiller à lire car elles éclairent l'emploi du langage quotidien...

Le progrès apparaît dans ce texte comme un mot d'ordre incantatoire, relevant d'une mythologie imposée :

« Le progrès est, certes, une réalité ; il est aussi une idéologie. Le simple proverbe "on n'arrête pas le progrès" est un principe de soumission cent fois répété ; c'est aussi une prescription quotidienne : chacun doit progresser, changer, évoluer. Voici par exemple la question que pose un journaliste à un animateur de radio : "Vous faites aujourd'hui trois millions d'auditeurs, comment comptez-vous progresser ?" Mais pourquoi faudrait-il faire davantage d'auditeurs ? C'est que, le progrès devant être mesuré, il est le plus souvent d'ordre quantitatif. Cette obsession est sans doute à l'origine de la savoureuse expression "croissance négative" ; un recul de la production économique étant impensable, on a voulu n'y voir qu'une forme subtile de croissance. Il faut croître.

« En corrélation, la grande angoisse est d'être en retard : en retard d'une invention, en retard d'un pourcentage, en retard d'une consommation ! Ecoutez ces nouvelles alarmantes : "Par rapport aux autres nations industrielles, les ménages français sont en retard en matière d'équipement micro-informatique !", "La France est en retard en matière de publicité, si l'on considère la part du PIB que nous y consacrons par tête d'habitant !" Les médias adorent cultiver le chantage du retard, forme inversée, de l'idéologie du progrès.

« Proches du "progrès", les mots "évolution" ou "changement" bénéficient d'un a priori positif. Le changement est une réalité : c'est aussi une idéologie. "Français, comme vous avez changé !", titre un hebdomadaire pour accrocher les lecteurs [L'Express, 2 janvier 1996] : c'est forcément un progrès puisque c'est un changement. En quoi le Français a-t-il changé ? En ce qu'il serait devenu plus proche de l'"être" que du "paraître" ! Ce type d'analyse, issu de sondages artificiels, est l'exemple même du faux événement sociologique : il faut du changement, il faut que notre société "bouge", il faut de l'évolution, qui est immanquablement amélioration. C'est cela, notre époque. »

On notera quelques similitudes entre François Brune et Jean Duvignaud, notamment la capacité à mettre en question ce qui semble acquis, ce qui est réputé aller de soi ; notamment aussi cette exigence d'une sociologie authentique...

Placé dans son contexte, le mythe du progrès n'est que l'un de ces "complexes idéologiques" dont la vocation semble consister à brouiller l'esprit d'analyse sociopolitique des citoyens. Voici le condensé (au sens documentaire du mot) de l'article :

Il n'y a plus d'idéologie, dit-on. Il n'y a même plus à penser : le réel s'impose, tel le fait de la globalisation ou celui de la mondialisation ! Quatre grands « complexes idéologiques » fonctionnent ainsi dans le discours ambiant. Le mythe du progrès, tout d'abord, (avec son corrélat nécessaire, la peur du retard) cultive une fausse sociologie du changement. Le primat du technique, ensuite, détournant des questions fondamentales, en occultant le pourquoi par le comment, donne aux technocrates un poids tout dictatorial. C'est ainsi que l'idée d'autoroute s'impose, que l'image de la vitesse envahit tous les discours. Puis le dogme de la communication qui véhicule de nombreux mots à forte charge idéologique et que la télévision entretient pour mieux faire illusion. La religion de l'époque, enfin, qui sacrifie tout à la « modernité », dans une mise en scène d'autant plus efficace qu'elle est artificielle. C'est ainsi que la publicité envahit notre vie et que la « société de consommation » prospère toujours davantage. Quand, au gré d'une explosion sociale, l'un de ces complexes défaille, les autres viennent à la rescousse, pour mieux brouiller l'analyse critique que le citoyen pourrait entreprendre des « réalités » qu'on lui impose. Bafouant l'expérience la plus commune, ce brouillage oblige à une double pensée, au risque d'une schizophrénie collective.

Cette tentative d'imposer une schizophrénie collective, je l'ai déjà rencontrée en d'autres lieux et sous d'autres situations. Il s'agit de la thématique de l'analyse des besoins de formation, des besoins dits "objectifs" de formation, et de l'un de ses avatars, je veux parler de la doctrine de l'incitation - doctrine de l'accrochage, comme on dit outre Quiévrain - en Action Collective de Formation.

Il y aurait, dit-on, le niveau subjectif des besoins de formation, et il y aurait leur niveau objectif. J'ai toujours été prudent dans la manipulation de cette dichotomie objectif/subjectif, qui semble pouvoir être ici superposée à une autre dichotomie importante, celle qui distingue besoin et demande.

L'idée est simple et forte dans sa simplicité même : les gens qui ont le plus besoin de formation ne perçoivent pas ce dont ils ont besoin, parce que leur conditions matérielles de vie les en empêchent.

Prenons l'exemple des femmes de mineurs du bassin minier lensois où j'ai travaillé dix années (Action Collective de Formation de Sallaumines-Noyelles-sous-Lens, 1978-1988). Ces femmes souhaitent majoritairement apprendre à confectionner et réparer des vêtements, plutôt que suivre des formations en expression écrite et orale, en langues étrangères, en "monde actuel", en sociologie, etc. La motivation de ces femmes à suivre des cours de coupe et couture semblent relever à la fois de la sociabilité (entre nous, femmes de mineurs) et de l'économie domestique (faire avec art plutôt qu'acheter tout fait, voire mal fait)... Sauf que les "autorités politico-scientifiques" ne l'entendent pas de cette oreille : ces femmes se trompent et il convient de les mettre dans le bon chemin. Elles ne se trompent pas parce qu'elles sont mauvaises ou bêtes, elles se trompent parce qu'elles ne voient pas leur propre intérêt de classe, elles ne perçoivent pas ce dont elles ont objectivement besoin pour s'émanciper du rôle que la "société bourgeoise" leur a assigné une fois pour toutes ; bref, elles se trompent parce qu'elles n'ont pas conscience du sens de l'histoire de notre société de classe, qu’elles n’ont pas conscience de la fatalité de leur propre progrès. Et cette erreur repose sur la confusion entre demande et besoin, entre deux niveaux du besoin de formation, le niveau subjectif (ce qu'exprime ma conscience immédiate comme besoin de formation) et niveau objectif (ce que détermine l'analyse scientifique de l'histoire de la société comme besoin de formation)... Qu'à cela ne tienne, conscientisons-les, proposent les autorités politico-scientifiques ! Las, ces femmes ne sont pas forcément prêtes à entendre le discours conscientisateur. Qu'à cela ne tienne, incitons-les, accrochons-les pour les conscientiser malgré elles, proposent les mêmes autorités ! L'idée est la suivante : vous offrez une formation qui réponde au besoin subjectif de formation et glissez dans cette réponse des éléments qui satisfassent le besoin objectif de formation et incitent ces femmes à reconnaître ce besoin-là, c'est-à-dire ce besoin qu'elles ne reconnaissent pas comme leur en ce moment et qui est objectivement leur vrai besoin. 

Ce qui m'intéresse, ici, ce n'est pas de juger de la pertinence ou de la validité scientifique d'une telle démarche. Laissons ses promoteurs mettre en avant leurs arguments. Il vous suffira de lire la production de quelqu'un comme Paul Demunter et de ses étudiants ou épigones. Peut-être un jour vous proposerai-je un exposé de ces arguments, une présentation claire de leur bien-fondé et les objections qu'on peut leur opposer... Non ce qui m'intéresse dans cette histoire, c'est la structure de la manipulation sociale, qui consiste à dire aux gens que ce qu'ils voient n'est pas la réalité et que la réalité n'est visible que par des initiés. Chez Platon, l'initié est le philosophe (la fameuse allégorie de la caverne) ; chez Saint Paul, c'est le croyant ; chez Demunter, le travailleur social lui-même conscientisé ; etc. L'archétype de ce type de manœuvre - que l'on trouve donc tout à la fois dans la philosophie grecque ancienne, dans l'un de ses avatars que constitue la doctrine paulinienne de l'Église chrétienne, et dans la théorie de la conscientisation salvatrice -, on doit pouvoir le trouver ailleurs, en des régions de l'humaine pensée habilitées elles aussi à entretenir cet archétype, dont Platon, Saint Paul, Demunter ne sont que dépositaires remarquables.

N'y a-t-il pas dans ce type de manœuvre une formidable violence symbolique ?
Quand la violence n'est plus symbolique mais directement économique, cela donne tous ces produits de la technique du marketing et de la publicité commerciale. Quand la violence n'est plus symbolique mais psychologique et physique, cela donne, par exemple, L'aveu de Costa Gavras...

Ce qui me pousse à parler de tout ça à la suite de l'évocation de François Brune, c'est que, tout comme le travail du mythe-idéologie que Brune met à nu, le travail de l'idéologie de l'incitation en ACF tel que je le décris produit de la schizophrénie collective... C'est peut-être aussi que rien de ce qui concerne l'Action Collective de Formation, et plus globalement le CUEEP, ne m'est indifférent ; et que le CUEEP traverse ces temps-ci de fortes turbulences qui menacent son existence, sinon son âme et son identité.

À suivre