bando

Demain après-midi, je participe à la manifestation Blogs en Nord, qu'organise Éric Delcroix avec Lille3... On risque de se demander à quoi ça sert un blog, dans le secteur de la documentation, dans les entreprises. Ce soir, je sais à quoi ça sert un blog : ça sert à râler, à râler en écriture, c'est-à-dire à râler structuré, si je peux me permettre cette drôle d'expression. Ce soir, malgré la fatigue, je râle !

INTOUCHABILITÉ
pascalcl_mentVous avez sûrement entendu ce ministre de la République, un "homme de loi", comme on dit (pour ne pas dire autre chose), avant d'être le "gardien du sceau de l'État", vous l'avez entendu dire qu'il fallait savoir prendre le "risque de l'inconstitutionnalité", présentant cette prise de risque comme une bravoure politique, une noblesse de caractère, etc. On croit rêver ! On marche sur la tête ! J'espère que notre bon ministre va se faire remonter les bretelles comme il convient, avant qu'il ne soit trop tard !

Ça, c'est ce que j'appelle le syndrome de l'intouchable[*]. J'ai déjà rencontré des gens touchés par ce syndrome dans ma longue vie. Ce sont en général des gens haut placés dans la hiérarchie sociale, économique et/ou politique. La configuration est simple :

  1. il y a un malaise dont personne ne veut porter la responsabilité ;

  2. quelqu'un arrive pour dissiper ce malaise, se présentant comme un Zorro de circonstance (en fait, on est bien d'accord qu'il trouve un intérêt tout personnel à se donner ce travail-là) ;

  3. il s'arroge tous les droits, y compris ceux que la morale la plus élémentaire réprouve, sous prétexte qu'il faut ça pour dissiper le malaise dont personne ne veut assumer la responsabilité ; d'ail- leurs faut pas trop en parler parce que ça raviverait le malaise ;

  4. et comme personne ne veut assumer la responsabilité du malaise, personne ne dénonce l'immoralité du Zorro - qui devient donc proprement - si j'ose dire - INTOUCHABLE ;

  5. et si Zorro fait des victimes, c'est tant pis pour eux ; ils n'avaient qu'à pas se trouver là !

zorroVoilà, c'est un schéma assez simple à comprendre. Je n'insiste pas, et la gravité du malaise de départ ne changera rien à l'immoralité de l'affaire.
Ce que je peux par contre mettre en regard du comportement de ce ministre de la République, c'est qu'on va opposer très durement des arguments de droit pur et dur aux salariés de la SNCM qui ont pris possession de leur outil de travail... C'est comme pour les victimes des Zorros : s'ils clament qu'ils sont victimes et que c'est injuste et immoral, on les assome avec des arguties juridico-moralistes pour qu'ils arrêtent de râler et soient heureux de n'être pas morts tout à fait. En fait, à un certain niveau, on peut voir la morale et le droit se refiler la patate quand elle devient vraiment trop chaude. Encore ce système de "solidarité des complexes" qu'a bien vu François Brune lorsqu'il analyse les mythes de notre modernité... En gros, ça donne ici le jeu suivant : tant que Zorro paraît légitime et (c'est-à-dire, au choix, caresse dans le bon sens les poils de l'opinion morale des gens ou va dans le sens des "affaires"), on n'est pas trop regardant sur la légalité ; mais quand on met en cause la moralité de Zorro, il vous ressort des principes du droit - ceux-là mêmes qu'il a éventuellement bafoués juste avant.
Le second point qu'on peut mettre en avant dans cette discussion sur le syndrome de l'intouchable, c'est qu'il n'est généralement pas seul, l'intouchable - ce qui lui vaudra quelquefois de faire le fusible. Il n'est pas seul : il a une caste derrière lui, une caste dont les membres sont prêts à avancer les arguties de droit ou de morale pour défendre leur ami intouchable. La victime de l'intouchable, elle, est vraiment seule. Seule contre une caste... Dans les petites affaires de la vie professionnelle, on a tous vu ça fonctionner très bien - moi en tous cas, j'ai vu ça de très près, de trop près et n'oublierai jamais, je crois. Dans le cas de notre bon ministre prêt à "risquer l'inconstitutionnalité" et invitant les représentants du peuple à la courir avec lui, les choses risquent de se dérouler un peu plus rudement : pour avoir une caste derrière lui, il risque surtout d'en avoir une ou plusieurs en face de lui (opposition politique, syndicats professionnels du droit, etc.). Et c'est tant mieux !

RÉPRESSION/COMMUNICATION

À propos du même malaise que celui qu'utilise notre Garde des Sceaux pour jouer les zorros intouchables, son collègue ministre mais patron de parti politique en ajoute une dose mais sur un autre registre : il faut attenter à l'intégrité physique des méchants (le fameux suivi médicamenteux, que d'aucuns appellent improprement castration chimique). M'insurgeant contre la seule idée qu'on puisse légalement - au nom de la loi comme disait ce bon vieux Joss - toucher à l'intégrité physique et/ou psychologique des personnes, je ne dis pas que le viol ne doit pas être puni très sévèrement. Mais la gravité du crime ne peut pas permettre qu'on aille jusque là. C'est ce dont Badinter et Mitterand nous ont convaincu. On ne peut pas revenir en arrière. Même par petites touches insensibles... Soyons donc vigilant.
Vous me direz que nos ministres sont en mal de communication et qu'ils sont prêts à tous les excès pour être sur la scène, sur le pont comme on dit à la SNCM ? Vous vous trompez ! Ils communiquent très bien. À preuve, ce qui suit.

m_l_umpIl y a une heure un mèl est tombé dans ma boîte aux lettres professionnelle (bruno.richardot@univ-lille1.fr). Je vous en mets ci-contre l'image du début...
Intéressant non ?
Moi qui un jour m'étais fait engueuler par ma "hiérar- chie" parce que j'avais diffusé à tous mes collè- gues un message dénon- çant ceux qui, en toute légalité, bafouent quotidiennement les droits les plus élémentaires de l'humain, je pensais naïvement, très naïvement que Monsieur Sarkozy, "gardien de l'ordre public" ne ferait jamais ça. On m'a personnellement déjà opposé le fameux "devoir de réserve" (la fonction publique serait la grande muette) et je me suis tu. Eh bien si ! Lui, le ministre de l'intérieur et des cultes, il le fait !
Notre gardien de l'ordre public utilise les adresses électroniques professionnelles des fonctionnaires pour faire sa communication partisane. On vit dans un monde formidable ! Même qu'on dirait que (la lutte contre) le terrorisme et la délinquence finissent par être ainsi mis en scène dans notre bonne vieille République républicaine. Et vous allez voir qu'on va nous présenter ça comme un progrès ! Ah progrès, que ne fait-on en ton nom !

Ceci dit, j'attends avec impatience ce documentaire intitulé Sarkozy mot à mot, co-produit par Serge Moati et France Télévision, prêt à être diffusé depuis avril dernier, documentaire où sont "décortiquées" les paroles du ministre. Dans ce film d'une heure, Gérard Leclerc et Florence Muracciole font réagir des hommes politiques entre autres aux "mots" clés du vocabulaire de Sarkozy. Et depuis que Le canard enchaîné du 8 juin en a parlé, j'attends avec impatience. J'aime quand on m'explique ce qu'il y a sous les mots. J'aime comprendre. Souvenez-vous du sous-texte...

[*] Je ne parle évidemment pas ici des intouchables indiens (les Dalits)... Par certains aspects, ces intouchables-là sont aux antipodes de ceux dont je parle ici. Quand je dis "intouchable", c'est dans le même sens qu'Isabelle Hontebeyrie au sujet des journalistes ou qu'Annick Perbal parlant des chercheurs en France, par exemple. Ou encore au sens où Louis XVI conservait dans la conscience collective une image d'intouchabilité... jusqu'à ce que les députés votent son exécution, le 20 janvier 1793.