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BRICH59

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3 novembre 2004

Du magasinier à l’herméneute : quelques figures du documentaliste en éducation [4]

        

[suite de ...]

L'impact de l'herméneutique sur le travail  documentaliste

      

Pour conclure, je voudrais indiquer quel peut être l'impact de la pratique herméneutique sur le travail documentaliste. Vous aurez compris que les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication auront toute leur efficacité jusqu'au niveau bibliographique de la référence. Les nombreuses banques de données, qu'elles soient accessibles sur le réseau Minitel ou sur le réseau Internet ou qu'elles ne soient que papier imprimé, n'offrent que des références atomisées, des références juxtaposées et juxtaposables.

      

Pratiquer l'herméneutique implique une autre démarche, d'autres procédures. Après le repérage, le pointage bibliographique, il faut passer à la lecture des documents, ou plutôt il faut passer du document (signalé) au texte (à lire), puis du texte au corpus, c'est-à-dire des textes isolément à l'ensemble des textes. C'est à l'intérieur d'un tel corpus (l'ensemble de la production d'un auteur, si l'on continue l'exemple de la bibliographie d'auteur) que se déploiera la pratique herméneutique. C'est dans les limites du corpus que le documentaliste créera non plus seulement une sériation de textes, mais un système de textes, un système où chaque texte s'articule organiquement avec un ou plusieurs autres textes, un système dont les éléments communiquent entre eux.

      

Pour une approche  sémiologique en documentation

      

De fait, la pratique herméneutique s'appuie sur des théories qui relèvent de la sémiologie. C'est dire que le documentaliste ne se contentera plus ici de répéter (ou d'élaborer) les éléments descriptifs des documents, mais s'obligera à présenter les liens intertextuels de façon à rendre visible la circulation du sens à l'intérieur du corpus. Comme s'il s'agissait d'opérationnaliser le concept d'intertexte cher aux sémiologues comme Barthes ou Kristeva, et à condition de faire nôtre leur promesse d'épaississement social de la théorie du texte[1] : la description d'un texte sera incomplète si elle n'aborde pas les conditions de la production du texte en question et si sa « productivité » comme disent Barthes et Kristeva n'est pas approchée et restaurée.

      

Il est intéressant de constater que, par le biais d'une réflexion sur le concept de « référence » qui ouvre sur l'herméneutique, nous en arrivons aux mêmes rivages épistémologiques que ceux auxquels accoste Daniel Warzager, par exemple, par le biais d'une réflexion sur la documentation comme « indiscipline scolaire » - dans les colonnes d'Inter-cdi[2]. Celui-ci va jusqu'à regretter que « les techniques documentaires et l'utilisation élémentaire des technologies nouvelles prennent le pas, faute de temps disponible, sur la réflexion, l'interprétation et la mise à distance de l'information ».

      

La communication  documentaire, une autre navigation

      

Enfin, je souhaiterais établir un parallèle entre deux types de navigation. Vous savez, vous avez forcément lu à maintes reprises que la compétence de navigation est requise aujourd'hui[3], très souvent présentée comme une compétence nouvellement requise car liée à l'usage des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Quant à moi, et sans vouloir fatalement jouer les ringards, je prétends qu'un corpus textuel est un océan systémique où, pour savoir naviguer sans risquer la noyade, il convient de repérer les courants marins, ceux de surface, ceux des profondeurs, les courants intermédiaires, les courants en biais... Ces courants figurent les liens intertextes du corpus, le système d'innervation dont je parlais tout à l'heure. Des liens hypertextes complexes et intelligents, en somme.

      

      

      

 
 
Rouen, le 17 mai 1996
 
        
      

       
 
 
 

[1] « Épistémologiquement, le concept d'intertexte est ce qui apporte à la théorie du texte le volume de la socialité : c'est tout le langage, antérieur et contemporain, qui vient au texte, non selon la voie d'une filiation repérable, d'une imitation volontaire, mais selon celle d'une dissémination – image qui assure au texte le statut, non d'une reproduction, mais d'une productivité. » (Roland Barthes,  « Théorie du texte », Encyclopædia  Universalis).

   
   
 
 
 

[2]     Warzager Daniel, « La documentation, indiscipline scolaire », Inter-cdi,  n° 135, mai-juin 1995 - p. 6-11.

   
   
 
 
 

[3] Cf., pour exemple récent, la communication  de Sérafin Alava dans RICHARDOT  Bruno (ed.), Pratiques d'autoformation et  d'aide à l'autoformation / Deuxième colloque européen sur l'autoformation,  Lille, 6-7 novembre 1995 ; trigone  graf - Lille : cueep-ustl,  1996 - (les cahiers d'études du cueep;  32-33) (p. 167-173).
 

 
 


 

      
   
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3 novembre 2004

L é a

léa
brève longue
fermé ouvert
c'est court mais en contraires liés
ça coule en infini

léa
lionnette sans jungle
docile sauvageonne
tu rugiras mais doucement
quand le câlin te plaira

léa
brève longue
le temps sera long
nous t'attendons ta mère et moi
tes frères aussi impatiemment

léa
lionnette sans jungle
poisson dans l'eau
notre œil sonore t'espionne quelques fois
notre main sensuelle te caresse déjà

léa
brève longue
fermé ouvert
tu es pour l'heure en ta source
dans le creux du ventre rebondi

léa
lionnette solitaire
encore vingt semaines
et tu sortiras de la tanière
où la semence s'est épuisée

léa
brève longue
fermé ouvert
c'est court mais en contraire liés
ça coule en infini


Poème pour une petite fille à venir
Septembre 1996


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [8]

[suite de ...]

Exégèse bibliographique et herméneutique

En tant que prise de lien, la référence (Bezugnahme) est une catégorie opérationnelle de la bibliographie ; en tant que lien maintenu, elle est une catégorie quasi-passive de l'exégèse. La référence active et activante dans l'exégèse, c'est la Bedeutung. On est passé de la communication de données à l'interprétation de texte, de la bibliographie à l'herméneutique. Ou plutôt la bibliographie s'est enrichie, complétant sa fonction informationnelle par une fonction philosophiquement plus pertinente, la fonction herméneutique.      

La critique avait déjà produit un dépassement de la technique bibliographique, en portant l'œuvre à un état actuel, en la recontextualisant pour l'inscrire dans l'action, faisant de la Bezugnahme un lien mémorial presque inactivé. L'herméneutique va permettre un nouveau dépassement pour une nouvelle inscription : inscription de l'action (où l'œuvre s'est inscrite) dans une ouverture pratiquée dans l'œuvre interprétée.      

Je disais plus haut que l'exégète travaille plus à la lisibilité du « monde » que déploie le texte au devant de lui qu'à expliciter les intentions de l'auteur qui a créé ce texte (cette explicitation n'étant qu'une étape du travail de compréhension - décontextualisation - recontextualisation). C'est précisément la fonction herméneutique qui est ici à l'œuvre.      

Qu'est-ce que  l'herméneutique ? Pour répondre brièvement, je dirai que c'est la pratique méthodique (la technè des grecs) de l'interprétation, en l'occurrence ici de l'interprétation des  textes [Pour une réponse plus fouillée, on  pourra lire Paul Ricœur (op. cit.),  mais aussi Hans-Georg Gadamer, Vérité et  méthode (Paris : Éditions du Seuil, 1976) et les deux volumes de L'art de comprendre (Paris :  Aubier, 1982 et 1991).].  Interpréter, c'est s'approprier dans un effort  d'explication-compréhension [L'herméneutique a été secouée par un conflit d'ordre épistémologique qui opposait explication (sciences de la nature) et compréhension (sciences humaines, « sciences de l'esprit », comme disaient les romantiques allemands). Paul Ricœur a consacré plusieurs textes à l'analyse et au dépassement de ce conflit (op. cit.).],  c'est expliciter ce que l'œuvre-texte a d'unique, à savoir le  « monde » qui s'y déploie. Comme dit Paul Ricœur, "ce qui est [...] à interpréter dans un texte, c'est une proposition de monde, d'un monde tel que je puisse l'habiter  pour y projeter un de mes possibles les plus proches". Bien sûr, Paul  Ricœur pense ici à la poésie, à la fiction, aux métamorphoses de la vie  quotidienne, aux "variations  imaginatives que la littérature opère sur le réel" [Op. cit., p. 115.]. Mais je soutiens que l'écriture praticienne et de recherche en formation et en éducation, notamment, se réalise elle aussi - c'est-à-dire comme toute écriture - en variations imaginatives. Que sont les sept piliers de l'autoformation, chers à Philippe Carré, sinon une métaphore dans les règles de l'art poétique ? [L'interprétation des textes scientifiques les plus axiomatisés montrera, n'en déplaise aux tenants du formalisme logique, que ce qui se donne à lire comme scientifique fonctionne avec les catégories de l'imaginaire. Les écrivains « scientifiques » construisent des mondes eux aussi. "En  physique au sens large, l'énoncé vrai ne figure qu'en tant que métaphore",  écrivait Herman Meyer (Le rôle médiateur  de la logique, Paris : puf, 1956, p. 218). Même Gottlob Frege, qui rêva d'une langue épurée (« langue formulaire de la pensée pure »), ne put, à son grand regret, se dispenser de l'usage d'images.]      

Que dire des textes scientifiques à forte charge idéologique ou  utopique [Cf. Jürgen Habermas, La technique et la science comme idéologie,  Paris : Denoël, 1984, 214 p. (Médiations), et Paul Ricœur, op. cit., p. 303-392.] ? J'ai tenté naguère un essai d'interprétation d'un corpus de textes fondateurs de la méthode de la recherche-action de type stratégique, notamment en tant que méthode d'évaluation des dispositifs de formation [Bruno Richardot,  « Recherche-action de type stratégique », Actualité de la formation  permanente, n° 120, septembre-octobre 1992, p. 103-119. A  noter que la plus grande part de ce corpus est publiée dans les Cahiers d'études du CUEEP.]. Mon objectif était globalement d'amener au devant de la scène textuelle la « proposition de monde » dont les éléments les plus topiques se tiennent en coulisses, de renverser la profondeur du texte après en avoir bien fouillé les bas-fonds [L'expression est de Friedrich  Nietzsche (Aurore, § 446).]. Cet objectif fonde sa légitimité sur l'un des postulats de toute  herméneutique : le soupçon de sens. "Le langage ne dit pas exactement ce qu'il dit. Le sens qu'on saisit, et qui est immédiatement manifesté, n'est peut-être en réalité qu'un moindre sens, qui protège, resserre, et malgré tout transmet un autre sens ; celui-ci étant à la fois le sens le plus fort, et le sens « d'en dessous »" [Michel Foucault, « Nietzsche,  Freud, Marx », dans Nietzsche, Cahiers de Royaumont, Philosophie,  n°VI, Paris : Éditions de Minuit, 1967, p. 183. Par un de ces renversements souterrains qui jalonnent la philosophie dans son développement, ne pourrait-on voir la matrice de ce postulat dans l'équivoque mantique, telle que l'énonce Héraclite (fragment 93) : "Le maître à  qui appartient l'oracle, celui de Delphes, ni ne dit ni ne cache ; il  signifie." ? Jean Bollack et Heinz Wismann (Héraclite ou la séparation, Paris : Éditions de Minuit, 1972,  p. 273-274) interprètent la fin du fragment en "dit-et-cache, indiquant par ce qu'il dit ce qu'il ne dit pas".]. Pratiquer le soupçon de sens, c'est dénoncer la naturalité du signe, c'est comprendre le signe comme une interprétation déjà-là [Michel Foucault (op.cit., p. 189) ne fait-il pas justement remarquer que ce n'est pas l'histoire des rapports de production qu'interprète Marx, mais "un rapport se donnant déjà comme une interprétation, puisqu'il se présente comme nature" ?  Plus loin (p. 191), l'archéologue du savoir affirme : "le signe est déjà une interprétation qui ne se donne pas pour telle. Les signes sont des interprétations qui essayent de se justifier, et non pas l'inverse". On connaît la formule nietzschéenne  selon laquelle il n'y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une  interprétation (Ausdeutung) morale  des phénomènes (Par delà le bien et le  mal, § 108) ...].

Quelques puristes de l'histoire de la philosophie contemporaine verront très certainement d'un très mauvais œil l'association de deux pensées inconciliables de l'interprétation, celle de Paul Ricœur et celle de Michel Foucault [Voyez par exemple Jean-Marie Auzias, Michel Foucault, Lyon : La manufacture, 1986, p. 219. Il semble d'ailleurs que l'opposition entre Foucault et Ricœur repose sur un contresens dans la lecture que fait Jean-Marie Auzias de la fin de la contribution de Foucault (p. 189 et suivantes).], le premier parlant de mise au devant du texte, le second de renversement de profondeur et donc de mise en surplomb du texte. C'est oublier que l'image de la profondeur, Foucault la reprend des auteurs qu'il interprète (Nietzsche, Freud et Marx). La synthèse est possible dans l'image de mise au devant du texte de ce qui y est enfoui au plus profond. Mais les mêmes puristes opposeront peut-être le conflit entre ce qu'on pourrait appeler la philosophie du redéploiement dans l'herméneutique ricœurienne et la philosophie du soupçon dans l'herméneutique foucaltienne. Outre qu'on peut très bien formuler ici le même rappel que pour l'image de la profondeur, il n'y a aucune raison pour qu'on ne puisse considérer ces deux façons de penser non pas comme sur le même plan, mais comme successives, la posture ricœurienne venant après la foucaltienne. Soupçonner les signes (pour en saisir le sens) puis redéployer le monde (à partir du sens « d'en dessous »). On fera l'hypothèse que la posture du soupçon est d'autant plus indispensable quand le texte veut avoir une portée sociale sans pour autant livrer les éléments de son appareil stratégico-axiologique, sans décliner la qualité de l'énergie axiologique qui l'innerve.

Avant d'être explicitation d'une proposition de monde, la référence-Bedeutung doit commencer par être tout simplement

  • d'une part élucidation de signification - ce qui peut entraîner une réécriture du texte interprété [Voyez Bruno Richardot, art. cit., p. 113, note 123.] -, 
  • d'autre part contextualisation des références-Bezugnahmen mobilisées, convoquées dans le texte interprété [Id., p. 106-107 (travail sur une référence à Sartre).],
  • enfin convocation-Berufung (pour  contextualisation) des références-Bezugnahmen  non explicitement convoquées dans le texte interprété [Cette opération de restauration  permet d'élargir le corpus interprété, soit par des textes concomitants (voyez id., p. 108, note 68, par exemple),  soit par des textes antécédents (voyez id., p. 109, note 76, par exemple) - tous textes faisant l'objet de reprise ou d'interprétation à l'intérieur du texte interprété.]. 

Le premier cran de la Bedeutung est donc frontalement triple : restauration du texte et de l'intertexte (concomitant et antécédent). Le second cran, c'est l'exposition au devant du texte interprété du projet de monde qu'il propose.      

Ricœur précise bien que ce monde est "tel que je puisse l'habiter pour y projeter un de mes possibles les  plus proches". L'herméneutique est création, l'interprétation est un nouveau texte, une nouvelle œuvre. Cette précision a une conséquence importante quant au statut de l'interprétation, qui s'exprime à la fois dans la philosophie du soupçon et dans celle du redéploiement. L'un des apports les mieux connus de Martin Heidegger à cette dernière est le traitement du fameux « cercle herméneutique » - que j'énonce ainsi : l'interprète lit en fonction du projet de monde qui lui est propre [Voyez id., p. 110.]. On en voit immédiatement l'impact : l'interprétation est, de droit, passible d'interprétation. Tout texte est interprétation, toute interprétation est texte. Du coup, toute lecture est interprétation d'une interprétation, toute interprétation est lecture d'une lecture. Nous entrons là dans une chaîne infinie de retours sur soi de l'interprétation dont la philosophie du soupçon affirme qu'elle ne peut s'abîmer que dans la disparition de l'interprète.      


Tant qu'il y aura des interprètes ; tant qu'il y aura des  êtres de langage...

à suivre

2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [7]

[suite de ...]

Exégèse bibliographique et critique littéraire

Pour Maurice Blanchot [« Qu'en est-il de la critique ? », Arguments, n° 12-13, janvier-mars 1959, p. 34-37.], la critique littéraire est un « compromis » entre deux formes d'institution, la journalistique et l'universitaire. Elle est le lieu où "le savoir au jour le jour, empressé, curieux, passager, le savoir érudit, permanent, certain, vont à la rencontre l'un de l'autre et se mêlent tant bien que mal". Prise entre deux réalités institutionnelles si puissantes, "la critique est en elle-même presque sans réalité". Mais Blanchot s'empresse d'ajouter que tout est "comme si cette manière de n'être rien annonçait [...] sa plus profonde vérité". En fait il prépare ainsi un glissement : subrepticement, il passe de l'humilité institutionnelle à l'effacement existentiel de la critique.

En effet, "la parole critique a ceci de singulier, plus elle se réalise, se développe et s'affirme, plus elle doit s'effacer : à la fin elle se brise. Non seulement elle ne s'impose pas, attentive à ne pas remplacer ce dont elle parle, mais elle ne s'achève et ne s'accomplit que lorsqu'elle disparaît : et ce mouvement de disparition n'est pas la simple discrétion, surajoutée, du serviteur qui, après avoir joué son rôle et mis la maison en ordre, s'éclipse : c'est le sens même de son accomplissement qui fait qu'en se réalisant, elle disparaît".  On ne peut saisir la présence du critique (et de la critique) que comme "toujours prête à s'évanouir".

Mais cet effacement de la parole critique devant la parole créatrice (la parole critique parle la parole créatrice) n'est pas modestie : la parole critique est l'« épiphanie » de la parole créatrice, son « actualisation nécessaire ». "La critique est cette perspective ou cet  espace ouvert dans lequel [l'œuvre] se communique", et cette communication "n'est que la dernière métamorphose de cette ouverture qu'est l'œuvre en sa genèse, ce qu'on pourrait appeler sa non-coïncidence essentielle avec elle-même, tout ce qui ne cesse de la rendre possible-impossible". Du coup, "à force de disparaître devant  l'œuvre, [la critique] se ressaisit  en elle, et comme l'un de ses moments essentiels".


Que retenir de cette réflexion de Maurice Blanchot sur sa propre pratique, la critique littéraire ? Il est clair, à première vue, que le qualificatif « littéraire » n'a pas la même extension que ce que manipule le documentaliste spécialisé dans le domaine de la formation continue et des sciences de l'éducation. Le chercheur, l'ingénieur, le consultant n'entretiennent sûrement pas le même rapport à leur œuvre scripturale que le romancier ou le poète. Reste que je suis persuadé que l'« écriture praticienne » en formation et en éducation est passible d'un traitement critique. Persuadé, pas convaincu : je n'ai pas à ce jour les arguments pour étayer ce qui n'est encore que de l'ordre de l'hypothèse de travail.

En effet, au prix d'une métaphore, c'est-à-dire d'une transposition du champ de l'écriture poétique au champ de l'écriture praticienne (et de recherche en formation et en éducation), il apparaît que l'exégète bibliographe présente de nombreux points communs avec le critique littéraire. Ne serait-ce que la revendication à pouvoir, dans le même mouvement, créer du sens et s'effacer. L'originalité consisterait à se prétendre original mais dans le souffle d'une œuvre déjà-là. Qu'est-ce que l'actualisation dont parlait Blanchot, sinon le travail d'ingénierie qui construit le pont (les ponts) entre l'œuvre déjà-là et les acteurs de la formation - dernier travail de l'œuvre par lequel la prétention de l'œuvre (comme système complexe) à être féconde d'action (la Reichweite de tout à l'heure) touche enfin aux rives du possible ? Inscrite dans l'action, l'œuvre l'est en soi, mais comme possibilité : elle est inscriptible, seulement inscriptible. L'inscription dans l'action, dans telle action, s'opère dans cette « dernière métamorphose » de l'œuvre qu'est l'exégèse.

Nous sommes loin de la Bezugnahme. Ou plutôt celle-ci fonctionne ici, non plus comme prise de lien, mais comme mémoire du lieu d'origine, comme lien maintenu à l'œuvre-texte, comme chemin de possible retour à un état de l'œuvre antérieur à l'actualisation.

à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [6]

[suite de ...]

Les références et le sens

Depuis Gottlob Frege, on a coutume de distinguer, dans toute proposition de discours, entre le sens (Sinn)  et la référence (Bedeutung) [Gottlob Frege, « Sinn und  Bedeutung », Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik,  n° 100, 1892.]. Le sens est immanent au discours, construisant (ou visant *)  une réalité idéelle, assurant la cohérence interne du discours. La référence,  c'est la portée (Tragweite, synonyme  possible de Bedeutung) du discours,  son effet dans l'ordre du réel (Wirkung),  sa fécondité d'action (c'est ainsi que l'on pourrait comprendre un autre  synonyme possible de Bedeutung, Reichweite).

En fait, la traduction courante de Bedeutung donnerait plutôt quelque chose comme  « signification », voire « sens » [Les dictionnaires allemands donnent Sinn comme synonyme possible de Bedeutung.]. Mais Frege utilise la distinction pour établir un écart sémantique. Claude Imbert, le traducteur français de Frege, traduit par « dénotation » [Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques, trad. C. Imbert, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 102-126 (collection Points Essais). Le traducteur justifie son choix p. 15-16.].  Émile Benveniste [Émile Benveniste, « La forme  et le sens dans le langage », dans les Actes  du XIIème congrès des  sociétés de philosophie de langue française, Neuchâtel : La  Baconnière, 1967, tome 2, p. 26 et suivantes.]  et, après lui Paul Ricœur [Op. cit., p. 113 par exemple.],  préfèrent « référence ».

Voici donc un second type de référence. A côté de la référence bibliographique, référence-prise de lien, on a la référence « herméneutique », référence qui, dans le projet d'exégèse, permet de rendre habitable le monde déployé par le texte [Au début d'un article intitulé  « La lecture comme construction » (dans Poétique, n° 24, 1975, p.417-425), Tzvetan Todorov explique comment, dans la lecture d'un roman, seules les phrases qu'il appelle « référentielles » permettent (au lecteur) de construire l'univers imaginaire.]. Quand je disais, plus haut, qu'il s'agissait de « transformer, à partir d'un travail en plusieurs temps de compréhension- décontextualisation-recontextualisation », je voulais très précisément parler d'une transformation analogue à celle dont on parle dans les règles du rugby. Que l'exégèse ne puisse venir qu'après la lecture, cela signifie que l'exégète « transforme» sa lecture de l'œuvre en œuvre à part entière. La lecture se comprend dans ce sens comme un essai - dont l'écriture de l'exégèse est la transformation.

Deux réflexions peuvent être maintenant engagées à propos de l'exégèse bibliographique, à partir de la question du rapport qu'elle entretient avec deux autres pratiques de compréhension - décontextualisation - recontextualisation de l'œuvre textuelle : l'herméneutique (philosophique) et la critique (littéraire). La conduite de cette double réflexion dans le cadre du travail documentaliste nous mènera, en conclusion, vers l'élaboration fragmentaire de ce que pourrait être une « herméneutique documentaire ».


*    Selon que l'on considère le discours (oral ou écrit, parole ou texte) comme constructeur du sens, ou comme exprimant un déjà-là de la pensée. J'opterais, quant à moi, pour l'option constructiviste, sans pouvoir hélas proposer d'arguments à mes yeux convaincants. Quoi qu'il en soit, il semble que poser ainsi cette alternative revient à distinguer au moins deux plans de réalité, si ce n'est trois : il y aurait une réalité première qui serait l'idée, puis, secondairement, des réalités plus ou moins dégradées par rapport à l'idée, à savoir la parole et l'écrit - ceux-ci pouvant dans un deuxième temps être placés dans un rapport analogue, où l'écrit serait comme une dégradation de la parole (voyez Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris : Éditions de minuit, 1967, 447 p.). Chez Platon, cela donne trois niveaux d'activité : la contemplation de l'idée (avec un indice de « réalité » maximum), la parole (indice de réalité moindre, au mieux de l'ordre de la réminiscence) puis seulement l'écriture (faible indice de réalité, de l'ordre du souvenir de réminiscence). Même schéma chez Rousseau, où l'on a la conscience (présence à soi dans le sentiment), puis la parole (voix de la conscience), enfin l'écriture (représentation de la parole). C'est en appauvrissant ce type de modèle que la linguistique saussurienne se construira... Le lecteur comprendra qu'un documentaliste bibliographe vive assez mal que l'écrit ne soit que la pâle copie d'une pâle copie de ce qui serait l'authentique ! De mon humble point de vue, il devrait être possible - hypothèse de travail - de mettre sur le même plan de réalité les trois modes de ce qui devrait s'appeler la production de sens : le pensé (et non plus l'idée hypostasiée ni la conscience divinisée), le dit et l'écrit. La description des interrelations qui les unissent pratiquement montrerait à coup sûr que, s'agissant de la question (du statut) de l'écriture, l'idéalisme n'est pas une fatalité.


à suivre


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2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [5]

[suite de ...]

L'exégèse et ses textes

Évoquant le présent travail (dans sa forme originelle de document d'accompagnement de l'Université d'été), Philippe Carré a un jour parlé d'une « exégèse bibliographique ». J'accepterai volontiers cette caractérisation, mais à une seule condition : que la connotation dogmatique en soit évacuée. Historiquement, en effet, la première grande exégèse fut biblique, où le travail du dogme fournissait les clés d'interprétation du « texte révélé » [L'exégèse comme discipline  théologique ; cf. François Laplanche, La  bible en France entre mythe et critique (XVI-XIXème  siècle), Paris : Albin Michel, 1994, 315 p.]. Cette condition acceptée, je prends volontiers à mon compte les autres dimensions de l'exégèse. Cette bibliographie veut être une œuvre à part entière - quand même elle se finalise, pour une part, dans une invitation à lire l'œuvre de Philippe Carré -, en même temps qu'une contribution à l'élaboration d'une méthodologie d'herméneutique documentaire attachée au domaine de la formation continue et des sciences de l'éducation.

Œuvre à part entière, cela signifie d'abord autonomie par rapport au texte-objet de l'exégèse. Le producteur du texte-objet est tout à la fois présent et absent de l'exégèse. Présent en tant que producteur originel sans lequel l'exégèse n'aurait pu même être imaginée comme possible, mais absent en ce que l'exégète travaille plus à la lisibilité du « monde » que déploie le texte au devant de lui qu'à expliciter les intentions de l'auteur qui a créé ce texte. Œuvre à part entière, cela signifie également que le présent texte est un nouveau texte, un texte qui finalement déploie un autre monde que celui du texte-objet.


Contribution à l'élaboration d'une méthodologie d'herméneutique documentaire, ce travail veut proposer autre chose qu'une bibliographie analytique ou qu'une synthèse documentaire. Travail documentaire classique, la bibliographie analytique pratique une sorte d'émiettement, chaque référence se fermant sur elle-même [Cette fermeture sur soi de la référence doit se comprendre dans son rapport aux autres références. En tant que pont, c'est-à-dire en tant que lien établi entre lecteur potentiel et texte, la référence est en soi ouverture.] et s'inscrivant dans un ordre externe de raisons [Cet ordre est dit externe à la référence en ce que l'écriture documentaire proprement dite est indépendante de l'ordre de classement des références entre elles. Ceci est l'une des manifestations tangibles de la pratique de l'émiettement.]. La bibliographie analytique ne crée pas de sens nouveau : elle livre une information sur. Ainsi, on qualifiera une présentation d'ouvrage de bonne quand elle sera en elle-même lisible certes, mais surtout quand elle rendra fidèlement compte de ce que serait le contenu de l'œuvre référencée. Quant à la synthèse documentaire, elle n'est que très rarement un travail documentaire, au sens où ce sont en général des chercheurs spécialistes du sujet traité, et non des documentalistes, pauvres « piétons du savoir », qui s'attellent à ce type de tâche [Il suffit de parcourir les  synthèses documentaires publiées régulièrement par la revue française de pédagogie pour s'en convaincre.]. L'écriture de la synthèse documentaire est déterminée par la problématique du chercheur. Là où la bibliographie analytique pêchait par souci de transparence et d'effacement du documentaliste devant le ce sur quoi elle informait, la synthèse documentaire va pêcher par souci de réduction orientée. Signalant une œuvre, la synthèse n'en retiendra que ce qui s'inscrit dans le mouvement de la problématique du chercheur qui la signe.

Dans l'exégèse bibliographique, au contraire, c'est la complexion de l'œuvre interprétée, c'est-à-dire la complexion de l'œuvre en tant qu'elle est interprétée, qui détermine l'écriture documentaire. Cela dit, il ne s'agit plus seulement d'informer sur, mais, plus globalement, de transformer, dans un travail en plusieurs temps de compréhension- décontextualisation-recontextualisation. Tout se passe comme si l'exégèse bibliographique ne pouvait venir qu'après la lecture, qui n'est, à bien regarder, qu'une entreprise où un texte est décontextualisé - tant du point de vue sociologique que psychologique - pour se laisser recontextualiser dans une nouvelle situation [Sur ce sujet, on peut consulter l'œuvre de Paul Ricœur, notamment les textes réunis dans Du texte à l'action. Essais d'herméneutique, II, Paris : Éditions du Seuil, 1986, 414 p.], et ce, sans que l'auteur du texte lu n'y puisse  rien...

à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [4]

        suite de...

Un essai d'exégèse bibliographique (d'auteur)

Établir la bibliographie de Philippe Carré n'est pas une mince affaire. Non par la minceur du sujet, certes ! C'est au contraire le foisonnement qui rend complexe, c'est-à-dire intéressant, le travail du documentaliste, qu'il s'agisse des lieux de publications, des thèmes investis ou des statuts de l'auteur.

Question statuts, l'auteur est (ou fut) formateur d'anglais,  chercheur et enseignant universitaire, ingénieur-consultant (interface), rédacteur en chef d'un périodique, responsable d'une rubrique dans une revue - et j'en oublie sûrement. Cette multiplicité des « profils » implique une stratégie éditoriale complexe. Question lieux de publications, en effet, on peut apprécier le coup de plume de Philippe Carré aussi bien dans des ouvrages répertoriés par le Cercle de la Librairie, que dans des études commanditées par les pouvoirs publics, ou dans des articles de revues spécialisées (pédagogie, formation continue, gestion ressources humaines, sciences de la vie...), voire dans des éditoriaux. On sent là une volonté de diffusion des résultats de la recherche, un parti-pris de toucher tous les lectorats proches de l'auteur, c'est-à-dire le plus possible d'acteurs de la formation continue - ce qui nous ramène à la question des statuts.

Mais il n'est pas que la stratégie éditoriale qui soit complexe. La stratégie d'écriture elle-même l'est tout autant, et pour le même ordre de raisons. Dans une récente publication [Il s'agit de la conclusion du  numéro 27 des Cahiers d'études du CUEEP, intitulée  « Note sur l'écriture praticienne » (p. 147-168).], je tentais une approche des relations entre action et écriture, dans le cadre d'une analyse des enjeux et des conditions de l'« écriture praticienne ». La prime distinction opérée permettait d'articuler entre écriture dans l'action et écriture sur l'action. Délibérément, Philippe Carré, qui se définit lui-même comme « un praticien engagé dans des activités de recherche », joue sur les deux tableaux. Il produit non seulement de l'écrit dans l'action, ne serait-ce lorsqu'il crée un outil pédagogique (anglais professionnel), mais encore de l'écrit sur l'action - et c'est à ce titre qu'il s'est fait une « réputation ». Les exemples d'écriture sur l'action ne manquent pas ; le lecteur n'aura qu'à parcourir la troisième partie de ce cahier.

Mieux, avec le texte de Philippe Carré, on voit apparaître un troisième type de relation entre écriture et action, je veux parler de l'écriture pour l'action. Combien de textes publiés par notre auteur, peut-être d'abord conçus comme écrits sur l'action, sont devenus des écrits pour l'action, incitant à de nouvelles logiques d'action, à de nouvelles rationalités pratiques ? Ce passage de l'écriture sur l'action à l'écriture pour l'action est sûrement rendu possible par le style d'écriture (et l'intention) de l'auteur. Mais il est peut-être surtout déterminé par la stratégie éditoriale mise en œuvre (détermination du lectorat) dans un premier temps et la lecture qu'en font les lecteurs dans un second temps. Style d'écriture, stratégie éditoriale et mode de lecture se combinent de façon complexe pour que s'opère le passage. [L'analyse de cette combinatoire peut être faite à propos du texte de Philippe Carré. L'une des principales hypothèses que l'on peut émettre sur la nature d'une telle combinatoire, c'est que ses variations sont, en dernière instance, déterminées par le statut de l'écrivant. Un autre texte mériterait ce type d'analyse : celui de Bertrand Schwartz, autre praticien écrivant dans, sur et pour l'action. De plus, ces deux auteurs entretiennent avec l'écriture des rapports a priori différents. Une analyse comparée en serait d'autant plus éclairante.].

L'autre trait caractéristique de l'écriture de Philippe Carré, c'est qu'elle est très souvent écriture sur l'écriture. Le texte de notre auteur est une mine de références bibliographiques, et il est rare qu'une contribution ne comporte une bibliographie [C'est pourquoi je ne préciserai jamais la mention « bibliographie ».]. Ici encore le statut de l'écrivant est éclairant : éditorialiste, animateur de rubrique, Philippe Carré semble « exégète » dans l'âme. Une part significative de son travail a consisté à importer, interpréter et classer des textes produits par d'autres que lui. Pour autant ce travail n'est pas « de seconde main ». L'importation, l'interprétation et la classification sont des chemins empruntés qui conduisent à la construction théorique et à l'éclairage de la pratique.

Cette bibliographie d'auteur, qui ne revendique pas l'exhaustivité (malgré ses 93 références), couvrent une période de 18 ans. Dix-huit années de recherche et d'écriture, au long desquelles l'auteur semble avoir développé les questions abordées lors du travail qui a donné lieu à ses premières publications : je veux parler de l'engagement des retraités dans la formation. Tout y était déjà, notamment le projet individuel (individualisation et investissement), l'autoformation, l'apprentissage linguistique (langues étrangères), la recherche nord-américaine. Après ce premier travail, l'auteur s'attacha au problème de l'engagement dans la formation, non plus des retraités, mais des salariés de plus de 40 ans ; puis ce fut l'engagement des salariés en général dans la formation, avec une réflexion sur la notion d'investissement (le fameux co-investissement) ; enfin, c'est l'autoformation, avec ses formes nord-américaines (l'apprentissage autodirigé), qu'explore l'auteur dans les derniers écrits présentés dans ce document.

L'ensemble de la production de Philippe Carré pourra être considéré comme un labyrinthe, certes, mais un labyrinthe vivant, qui respire et s'articule organiquement. Aussi, autant que possible, j'ai signalé les articulations entre les différents textes, avançant la notion de « pôle d'attraction documentaire », notamment. Chaque grand thème se voit attribuer un tel pôle autour duquel se situent les autres textes, qu'il s'agisse de textes satellites (résumé, présentation du « texte-pôle »), textes d'extension, textes de déplacement, textes d'élargissement ou textes de passage d'un pôle à l'autre. Quelques fils majeurs de ce vaste tissu « quadripolaire » [Voyez l'essai de synopsis proposé  en ouverture de la partie de ce cahier consacrée à Philippe Carré.] seront alors repérés. De ce texte en quatre dimensions, quelques thèmes conducteurs - au sens où l'énergie intellectuelle y circule - seront isolés comme pour en identifier l'innervation. Le lecteur pourra peut-être ainsi suivre les méandres d'une micro-histoire des idées en train de se construire tout au long de ces dix-huit années, et à ce jour non close.

à suivre
   


 

2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [3]

[suite de ...]

Une bibliographie analytique d'auteur

Deux auteurs sont absents de cette bibliographie thématique Formations ouvertes multiressources. Je veux parler de Georges Lerbet et Philippe Carré. C'est qu'ils font l'objet d'une bibliographie spécifique, bibliographie non plus thématique, mais d'auteur (reprises dans les deuxième et troisième parties de ce cahier) [Le lecteur notera dès maintenant que l'ensemble de ce travail bibliographique s'arrête en juin 1994 (à l'exception de quelques « à paraître » qui, le cas échéant, ont été transformés au vu de la publication).]. Ces deux auteurs, qui intervenaient lors de l'Université d'été, ont en effet à leur actif une importante production - ce qui m'a semblé constituer une double raison suffisante pour leur accorder un « traitement de faveur ». Les autres me le pardonnent !   

L'une des thèses universitaires de Georges Lerbet traitait de la latéralité, non seulement parce que le sujet était passible d'un traitement scientifique dans le cadre d'un « engagement pédagogique » dont l'auteur était redevable à Monsieur Fraisse, mais aussi parce que la latéralité a toujours été, pour lui, "une  source de préoccupations" très personnelle : l'auteur est très  maladroit!

C'est du moins ce qu'il prétend, dans un article paru dans l'une  des revues de l'inrp, où il retrace, pour le lecteur d'aujourd'hui, son « itinéraire de lecture ». Ce chemin est parsemé de références à ses propres écrits, nombreux et variés, mais toujours axés sur une problématique en évolution. A le parcourir, il semble que la maladresse n'était pas d'écriture! [« Affronter la complexité  et la construction de l'autonomie en éducation », Perspectives documentaires en  éducation (n° 30, 1993, p. 7-36). Cet article a été abondamment utilisé pour la présentation des écrits de Georges Lerbet, qui m'a par ailleurs fourni des renseignements précieux ainsi que des copies de ses publications les plus récentes.]    

Pédagogiquement engagé, l'auteur le fut, comme il le dit lui-même, à l'orée de sa « carrière ». Il l'est encore aujourd'hui auprès d'étudiants à l'Université François Rabelais de Tours, notamment dans la direction de thèses de sciences de l'éducation. Cet engagement s'accompagne d'un travail méthodologique et heuristique sur la question de l'écriture de travaux universitaires par les étudiants. Cette activité d'encadrement de recherche est une composante importante de l'auteur : aussi, j'ai référencé quelques thèses conduites sous sa direction.

Construire la bibliographie analytique d'un auteur sur un ordre de développement chronologique (en l'occurrence, de 1965 à 1994) pourra sembler par trop linéaire et continu. Sans doute, cette construction tombe-t-elle sous le coup de la condamnation que Pierre Bourdieu instruit à l'encontre de l'histoire de vie. "L'histoire de  vie est [en effet] une de ces notions  du sens commun qui sont entrées en  contrebande dans l'univers savant". Et le fait que je me sois notablement appuyé sur un « itinéraire de lecture » donné par l'auteur lui-même ne semble qu'aggraver mon cas. J'entretiendrais ainsi l'« illusion biographique », « illusion rhétorique » qui prend sa force dans "une représentation  commune de l'existence, que toute une tradition littéraire n'a cessé et ne cesse de renforcer" [Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 81].

J'accepte l'anathème et le récuse en même temps. Je plaide coupable parce que je sais que l'œuvre de Georges Lerbet ne se réduit pas à l'indication bibliographique, cette œuvre-là ni aucune autre. C'est la bibliographie qui est en soi double réduction : réduction du texte en document, puis réduction de ce dernier en série de caractéristiques d'identification. Le travail bibliographique est émiettement de l'œuvre que, texte après texte, l'auteur a patiemment construite. Le documentaliste « déconstruit » l'œuvre (ce qui n'est pas la détruire), substituant à une cohérence d'auteur une atomisation d'informateur. Il est clair qu'il ne pourra jamais restituer l'œuvre, quelle que soit la technique d'ordonnancement utilisée. Le système-œuvre est à jamais perdu. Voulant donner à lire, le bibliographe doit désarticuler l'organisme-texte, l'empêcher de respirer, le réduire en miettes.

Mais je plaide non coupable parce que « le postulat du sens de l'existence » [Id., p. 82. Pierre Bourdieu écrit que l'enquêteur et l'enquêté (le  sujet et l'objet de la biographie) "ont en quelque sorte le même intérêt à accepter le postulat du sens de  l'existence racontée (et, implicitement,  de toute existence)".] d'un auteur en tant qu'auteur est indispensable au travail d'analyse bibliographique (la publication d'un écrit comme événement dans un projet global d'écriture, dans une vie de création). Peut-être faut-il voir dans cette récusation, la propension du documentaliste bibliographe à lutter contre l'émiettement factuel de l'information bibliographique, propension à se vouloir artisan de l'écriture, comme lecteur mais aussi comme scripteur, c'est-à-dire comme producteur de sens. Mais la récusation est inutile, et la propension vouée à l'insatisfaction ; du moins si l'on en reste à la bibliographie, même analytique. Le sens produit veut désigner, pointer le sens postulé de l'œuvre émiettée, incapable de seulement le reconstruire. Le sens produit par le bibliographe est la désignation, le pointage même d'un sens rendu inaccessible par atomisation [On notera la difficulté de se départir du postulat du « sens donné », alors qu'on peut tout aussi bien faire l'hypothèse du « sens construit », du sens comme produit d'une activité.].

à suivre


2 novembre 2004

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [2]

[suite de ...]

Des références sans épaisseur

Grossièrement, on définira la bibliographie signalétique comme se contentant de « signaler » des documents, grâce à des éléments descriptifs formels. La bibliographie signalétique fournit des signalements de documents, c'est-à-dire des éléments de référence. De la bibliographie signalétique à la bibliographie analytique, il n'y a qu'un pas, celui de l'adjonction d'un résumé, d'une présentation de « contenu » à la notice signalétique.

A bien regarder, les bibliographies (signalétique et analytique) listent, assemblent des miettes d'information documentaire. L'assemblage s'opère sous une logique propre à la thématique concernée ou à l'action dont la logistique prévoyait le travail bibliographique en question (disjonction non nécessairement exclusive). L'éclatement en cinq thèmes dont je viens de parler en est un exemple.

Les miettes d'information, ce sont les références bibliographiques elles-mêmes (auteur, titre, etc.) publiées sous forme de «notices bibliographiques ». Je dis « miettes d'information », parce que chaque unité d'information bibliographique fait l'effet d'un atome (éventuellement en plusieurs exemplaires) dans l'océan des systèmes d'information documentaire. Cet océan n'est pas impraticable, loin de là. Sans parler d'Internet, les dispositifs d'information balisée sont riches et nombreux [Plusieurs banques de données documentaires, par exemple, sont utilisables par le commun des documentalistes. Dans le secteur de la formation continue et des sciences de l'éducation, je citerai forinter du Centre inffo, émile  de l'inrp et francis de l'inist (ce texte date d'avant l'expansion de l'internet documentaire : nous en étions au minitel...).]. Je dis « miettes », aussi, parce que ce qu'on glane ainsi n'est que bribes, bribes significatives, certes, mais bribes quand même. N'apparaissent de l'unité bibliographique que ses éléments descriptifs. La réalité de l'unité bibliographique n'est pas saisie, elle n'est que signalée [En fait, c'est la réalité documentaire de l'unité bibliographique qui est appréhendée, non sa réalité textuelle. Le document comme visage, voire comme masque, du texte...].

Mieux, si l'on observe le mot allemand que traduit « référence »  (Bezugnahme, littéralement « prise de lien »), on imagine aisément que la référence n'est qu'une sorte de garniture sans épaisseur qui ne vaut que par ce qu'elle couvre (beziehen). La référence a le même statut  de réalité que le pronom relatif (bezüglich  Fürwort) : lien, liaison, relation - entre l'unité bibliographique référencée et le lecteur de la référence. La réalité de la référence est de second ordre, elle est convocation (Berufung). Elle n'a d'épaisseur que « rapportée » au référencé ou à son propre lecteur ; son épaisseur est dans ce rapport même.

Référencer, pour le documentaliste bibliographe, c'est glisser un  court texte (une « notice ») entre un à-lire concret et un vouloir-lire supposé, discrètement, avec la transparence maximale, afin de ne pas entraver l'établissement de la liaison, la prise de lien. La référence est un entre-deux, épiphénomène pour le texte référencé et signal pour le lecteur potentiel. Une sorte de tympan scriptural avec d'un côté la conscience lectrice, de l'autre le monde du texte. J'emprunte l'image du tympan à Samuel Beckett (L'innommable) : 
"... c'est peut-être ça que je sens, qu'il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c'est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d'une part le dehors, de l'autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d'un côté ni de l'autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j'ai deux faces et pas d'épaisseur, c'est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d'un côté c'est le crâne, de l'autre le monde, je ne suis ni de l'un ni de l'autre..."
.

Référencer, c'est rapprocher, c'est-à-dire inscrire dans une distance mais pour la débarrasser d'éventuels infranchissables. Le pont sépare les deux rives en même temps qu'il les unit. Les critères d'évaluation de la qualité intrinsèque d'une référence seront donc de deux ordres : conformité objective et lisibilité. Conformité objective : le pont doit conduire celui qui décide de le franchir au bon endroit de la berge d'en face ; la description doit être « fidèle », sans parasite, sans « bruit », c'est-à-dire efficace pour identifier, et donc permettre l'accès au référencé lui-même. Lisibilité : la référence comme texte donné à lire ; praticabilité même du pont pour permettre l'accès du lecteur potentiel.

à suivre


10 octobre 2004

Halte à la violence contre les femmes

   

CAMPAGNE MONDIALE D'AMNESTY INTERNATIONAL

Du champ de bataille à la chambre à coucher, les femmes sont en danger... En temps de paix comme en temps de guerre, les femmes sont victimes d'atrocités pour la simple raison qu'elles sont des femmes.


         
 
 
   

  DÉFINITION DE LA VIOLENCE CONTRE LES FEMMES

Amnesty International s'appuie sur la définition de la Déclaration des Nations unies sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes : " … les termes "violence à l'égard des femmes" désignent tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée. " (Article 1) Quand on parle de violence liée au genre en ce qui concerne les femmes, on se réfère aux cas d'actes de violence dirigés contre une femme parce qu'elle est une femme ou ayant un impact particulièrement fort sur les femmes. Les interprétations les plus progressistes de cette définition affirment que les omissions - privations ou déni de soins - peuvent constituer des actes de violence contre les femmes, et qu'il en est de même pour la violence structurelle, c'est-à-dire le préjudice causé par la façon dont l'économie est organisée.

      
DANS LE CADRE DE CETTE CAMPAGNE INTERNATIONALE, UN CONCERT SERA OFFERT PAR LES ENSEMBLES VOCAUX ÉCHO DE FEMMES & COELI ET TERRA, LE 9 DÉCEMBRE 2004, À LA MADELEINE (église Sainte Marie-Madeleine). Vous  aurez bientôt des précisions sur cette manifestation, en visitant le  site de l'association LA CHAPELLE DES FLANDRES et en vous inscrivant (gratuitement) à sa  newsletter...
 
    
   

 

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