Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire [9]
Éléments pour une herméneutique documentaire
"La philosophie est une anticipation des pensées et des pratiques futures.
[...] Non seulement elle doit inventer, mais
elle invente le sol commun aux inventions à venir.
Elle a pour fonction d'inventer les conditions de l'invention."
Michel Serres, Éclaircissements. Entretiens avec Bruno Latour,
Paris : Flammarion, 1994, p. 129 (Champs)
Mais l'herméneutique est une pratique de type philosophique et les débats qu'elle suscite engagent les philosophes, pas les documentalistes. Qu'elle mobilise ici de la technique documentaire n'implique nullement qu'elle relève de l'activité documentaire.
Si je convoque la philosophie dans mon propos - qui est bien propos de documentaliste -, c'est parce que je fais le projet d'asseoir ma professionnalité sur une pensée vive et vivifiante (c'est-à-dire octroyeuse de sens), dont l'énergie résulte d'un perpétuel besoin de comprendre. Peut-être aussi du refus obstiné de la double réduction, techniciste et ancillaire, qu'on impose trop souvent à la fonction documentaire.
Situation de l'herméneutique documentaire
Par ailleurs témoin de l'écriture praticienne [Voyez la conclusion, déjà citée, du numéro 27 des Cahiers d'études du CUEEP], je ne résiste pas au « désir » de mettre en place les conditions de possibilité de sa problématisation : l'écriture des acteurs de l'éducation permanente ne pourra se déployer et se problématiser que dans une nouvelle région de l'herméneutique, qui fonctionnerait à trois niveaux :
1. niveau de l'acteur écrivant
1.1. qui sont ces écrivants, pour qui et pour quoi écrivent-ils ?
quelles sont leurs motivations à écrire ?
quels processus identitaires engagent-ils ?
1.2. quelles sont les difficultés qu'ils rencontrent dans l'acte d'écriture ?
2. niveau de l'institution éducative
2.1. quel statut l'institution accorde-t-elle à l'écriture praticienne ?
2.2. quels sont les enjeux de l'écriture praticienne pour l'institution ?
3. niveau de l'écrit
3.1. quels instruments de lecture et d'interprétation ?
3.2. quelles relations entre le texte et l'action ?
C'est bien sûr au troisième niveau que s'inscrit le projet d'herméneutique documentaire. Mais une herméneutique caractérisée comme documen- taire est-elle seulement possible ? A quelles conditions ? Pour produire quoi ? Et selon quels protocoles ?
Comment le documentaliste va-t-il pouvoir/devoir s'y prendre pour enri- chir sa professionnalité d'une capacité à « interpréter » sans pour au- tant y perdre son âme, c'est-à-dire sa spécificité de documentaliste ? Comment installer dans le même bateau l'ouverture herméneutique potentiellement infinie et la nécessaire réduction documentaire ? Quel hybride naîtra de cette union (contre nature ?) de la Bedeutung et de la Bezugnahme ?
Un possible comme exemple à analyser
Je limiterai ma réponse, aujourd'hui, en proposant un exemple d'un tel hybride, une production - parmi une foule de possibles - réalisée avec l'objectif d'ouvrir le documentaire. Je veux parler de ce que j'ai appelé, après Philippe Carré, l'exégèse bibliographique d'auteur.
Hybride, l'exégèse bibliographique est une œuvre doublement bridée.
En tant que bibliographie, d'abord, elle s'oblige à présenter une entrée émiettée : la référence-Bezugnahme y est mise en ordre (en l'occurrence ordre chronologique) .
Ensuite, le centrage exclusif sur l'auteur réduit considérablement le champ du mobilisable pour l'interprétation. Le travail sur l'intertexte, notamment, ne peut s'effectuer qu'à l'intérieur du corpus marqué du nom de l'auteur. La Bedeutung est conditionnée par la mise en relation des Bezugnahmen entre elles. Le travail de déploiement du monde de l'œuvre de l'auteur, le travail herméneutique est borné par le travail proprement bibliographique.
On parlera donc d'une exégèse close : on y entre et on en sort par des fermetures.
Au-dedans cependant le documentaliste herméneute trace les profondeurs, aménage les perspectives, donne à voir les reliefs du monde scriptural de l'auteur. L'ouverture se fait au-dedans, à l'intérieur de l'enclos d'atomes rangés du bibliographe. Ouverture au-dedans et fermeture au-dehors, référence-Bedeutung au-dedans et référence-Bezugnahme au-dehors. L'herméneute refaçonne les ruines d'œuvre laissées par le bibliographe, y implantant un système d'innervation propre à donner au champ de ruines une apparence de vie articulée. Ce système relationnel, ce réseau de communication n'est que fils ténus tendus d'une ruine à l'autre. L'herméneute n'ajoute rien que de la circulation entre les éléments bibliographiques. En cela, l'exégèse bibliographique serait le niveau zéro de l'interprétation.
Cette capacité à rendre à l'œuvre une vie d'outre-bibliographie, le documentaliste herméneute la tient de la lecture, de sa lecture de l'œuvre qui est construction d'un projet de monde, mais aussi de la lecture de la bibliographie elle-même qui est évaluation de l'émiettement en même temps que du travail de mise en réseau à accomplir. Aussi, plutôt que de dire le travail herméneutique borné par le travail bibliographique, ne convient-il de le penser comme travail sur le travail bibliographique, c'est-à-dire comme dépassement du proprement biblio- graphique par la lecture de l'œuvre, comme ouverture de l'en-clos ?
Tant qu'il y aura des lecteurs...
Lille, le 27 avril 1995
