VAE, vae victis
Intéressant, ce qui s'est dit à Limoges la semaine dernière lors du colloque interdisciplinaire intitulé « Validation des Acquis de l’Expérience (V.A.E.) et reconnaissance », organisé par le GRESOC (Groupe de Recherches Sociologiques) de l’Université locale.
La loi de modernisation sociale de janvier 2002, en instituant la VAE, a étendu le champ de la validation des acquis, jusqu’à en faire une voie spécifique de certification, mais a aussi donné une nouvelle visibilité à ces pratiques. Dans le cadre de la promotion de ce dispositif, qui s’inscrit dans le cadre plus large des politiques d’éducation tout au long de la vie, de nombreuses rencontres ont été organisées à destination des praticiens. Mais la VAE peut être également constituée en objet scientifique, et intéresse à ce titre plusieurs disciplines. La thématique de la reconnaissance pourra précisément permettre une confrontation large entre juristes, philosophes, économistes, psychologues, sociolo- gues, historiens et spécialistes des sciences de l’éducation.
Tel était l'argument de cette manifestation dont la thématique était distribuée ainsi :
- La Validation des acquis : regards croisés sur une reconnaissance
- L’expérience, source de reconnaissance ?
- D’autres formes de reconnaissance de l’expérience ?
- La VAE : quelles reconnaissances institutionnelles ?
- Perceptions individuelles, représentations sociales ?
- Reconnaissance et déni de reconnaissance
Pour davantage de détails sur l'organisation de ces journées, lisez donc le programme !
Moi, je ne me suis pas rendu à Limoges la semaine dernière. J'ai juste suivi ce qui s'y est dit par personnes interposées, par personnes auto-médiatisées. Et je n'en retiens que deux idées-forces que je me permets de développer un peu.
Tout d'abord, le risque de « déni de la formation professionnelle » de la part des financeurs par simple calcul « économique » : le congé VAE étant a priori plus court et (donc) moins cher qu'un congé formation (on aurait en effet déjà vu un FONGECIF pratiquer ce genre de calcul). Quand je vous dis que la soumission de la formation des hommes et des femmes à la logique libérale et marchande finira par avoir raison de ses justifications sociales et simplement humaines !
Ensuite, le risque de survalorisation du risque de déqualification des « savoirs académiques », c'est-à-dire, quand il s'agit de demande de diplômes de niveaux III et supérieurs, dispensés par l’Université avec un grand U : si des savoirs informels issus de l’expérience professionnelle peuvent donner lieu à diplôme, par conversion en savoirs académiques, où va-t-on ! En d'autres termes, il y a un risque réel de diabolisation de la VAE par les dispensateurs des diplômes et surtout des formations qui y préparent, par simple calcul de prestige, d'image, de pouvoir social.
D'abord il y a cette impossible perturbation : pourquoi en effet la VAE viendrait-elle perturber ce rapport de force immémorial entre l'ensei- gnant et l'élève ? Au nom de quelle doctrine sociale à laquelle consen- tiraient les enseignants ? Encore dans le système classique, l'élève est-il sous le joug pendant un temps compté et l'élève qui réussit à supporter le joug jusqu'au bout se voit-il délivrer le droit de devenir enseignant à son tour... Ce type de schéma ne peut pas ne pas nous faire penser à l'Homo Academicus de Pierre Bourdieu (Editions de Minuit, 1984), où l'on observe bien ces universitaires notables qui, pour reproduire un système dont ils détiennent enfin les clés, font endurer aux autres ce qu'ils ont enduré eux-mêmes... Malheur à eux ! Pas de pitié pour les non-diplômés ! Malheur aux vaincus !
Et puis il y a ce paradoxe qui consiste à contester à l'Université et à l'École le monopole de la production du savoir (la VAE présente en elle-même une telle contestation) tout en leur demandant de reconnaître des savoirs produits en dehors d’elles à des fins de validation !
Bref, voyant fonctionner la VAE autour de moi, j'ai repéré des comportements assez typiques de ces enseignants accrochés à leur pouvoir dispensateur de savoirs académiques et octroyeur de titres universitaires. J'ai ainsi vu des projets de qualification brisés par le simple soupir égocentrique d'un enseignant-chercheur. J'ai vu des stigmatisations à l'emporte-pièces casser des velléités de reprise d'études supérieures via la VAE. J'ai vu des enseignants refuser d'accompagner des candidats pour des raisons étrangères à la formation, à la qualification, voire à l'Université elle-même, sans même un regard vers l'autre, mais tout en tenant des discours intelligents, construits et ressassés sur la nécessité du respect du candidat, de la prise en compte de l'humanité de l'autre et de la force du projet pour lui-même et pour ce qu'il vise... Malheur à eux surtout ! Malheur aux vainqueurs ! [Et là, parce qu'il est des victoires qui résonnent comme des mises à mort, je crie : Victoire, où est ta mort ?]
Pour être tout à fait honnête, j'ai aussi vu fonctionner des jurys avec des postures d'authentique co-construction de la démarche de valida- tion, dans un sentiment de respect de l'autre et d'écoute participante pour reprendre l'expression qu'aime Bertrand Schwartz. Ouf !
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Les actes du colloque devraient faire l’objet d’une publication d’ici fin 2006. J'attends de pouvoir les lire avec impatience !









