Histoire de globe-formateur
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Juin.Lille Europe 12h17 -> 15h05 Lyon-Part Dieu 15h27 -> 15h45 Vienne (en France !). Ce devait du moins être comme ça. Mon GO préféré m'avait proposé cet horaire, que j'avais accepté. Je pourrais ainsi flâner à Vienne, ville inconnue pour moi. À peine avais-je entendu parler de son festival de jazz, fin juin-début juillet, dont l'affiche 2003 avait fait scandale à l'évêché : le visuel parodiait en diablotin un enfant Jésus tétant la Vierge sa mère ("Vierge noire") ! Cette affaire avait fait provoqué des nauséabonds relents de censure inquisitoriale jusque dans les rangs des élus du Conseil régional, jusque dans les allées de l'exécutif de la Région... En fait le TGV est arrivé chez le Primat des Gaules avec une bonne demie heure de retard. Le TER qui devait me conduire jusqu'à Vienne a donc commencé son office avant que je ne puisse monter à son bord.
Arrivé
en gare de Lyon-Part Dieu, je cherche l'horaire du prochain train pour
Vienne. Il démarre à 15h47 mais de Lyon-Perrache. Il fait 36°. À peu
près. Ma valise et mon sac sont lourds. Je ne suis qu'un quinqua peu
clinquant. Je ne connais pas trop bien le trajet d'une gare à l'autre.
Je décide d'attendre le prochain départ pour Vienne de Lyon-Part Dieu....
17h32.
Le TER entre en gare. C'est un train avec des compartiments huit
places. Comme quand j'étais petit et que je faisais Paris-Besançon pour
les vacances. Il est à peine en retard. L'air est rare dans le
compartiment. La clim' envoie une méchante odeur... Une demie heure et
je suis à Vienne. Je tire ma lourde valise hors du train. Puis hors de
la gare. Puis hors de Vienne. Je franchis le Rhône sur une passerelle
réservée aux piétons à valises à roulettes, aux cyclistes et aux autres
piétons. Un grand panneau indique "Rhône en fête". En fait, je ne vois
rien qui ressemble à ce qu'indique le panneau, pourtant grand. Plus de
trace visible du Rhône en fête. C'était il y a une dizaine de jours...
De la
passerelle, la vue est sympa : on est comme suspendu au dessus du creux
central d'un pays aux bords relevés et parsemés de vestiges médiévaux
et Renaissance. Romantique ! J'imagine Chateaubriand décrivant le
tableau circulaire...
Passé
la passerelle, je traverse Sainte Colombe puis arrive à Saint Romain en
Gal, où se trouve l'hôtel que mon GO m'a choisi et le lieu de la
formation que je dois animer du 28 au 30. L'hôtel s'appelle Le Terminus
et habite avenue de la Gare. Celle-ci est une vieille bâtisse
désaffectée aux pierres jaunies. Quand j'entre dans le bar-hôtel, une
femme âgée m'accueille de derrière le comptoir. Je me présente, disant
que je viens de Lille. Elle me répond, invoquant le nom de mon GO. Je
dis que c'est ça, le nom de mon GO. Nous discutons un peu. Elle
est la mère du patron. Elle retravaille depuis aujourd'hui seulement,
après une période de maladie et de douleur. Je la questionne sur les
conditions d'hébergement et de repas. Elle ne sait pas trop. Je verrai
avec son fils. Elle me conduit à ma chambre, montant les escaliers avec
peine et souffrance. Elle s'excuse de n'avoir pas allumer les ampoules
du couloir. Je lui dis que ce n'est pas grave, qu'on y voit assez et
que c'est plutôt agréable par contraste avec la lumière aveuglante du
dehors. Elle ajoute, maugréant, que ça permet de ne pas voir la
poussière. Elle ouvre la porte de ma chambre, et y jette un regard
circulaire, feignant de ne pas voir l'étonnante oblique de la tringle à
rideaux. La chambre est assez grande. Deux lits deux places pour moi
tout seul ! Les plaques du faux plafond menacent. Quelques toiles
d'araignée ont capturé des moutons de poussière, des petits moutons
suspendus. Les toilettes sont sur le palier. Il n'y a que six chambres
en tout. Posée à droite de la télévision, une bombe "Kapo insectes
rampants + 25% gratuit". Je regarde dans les coins et au bas des murs.
Beaucoup de poussière. Avant de m'attaquer, les cafards auront à faire
le ménage ! Il n'y a pas de gel douche sur le lavabo. J'en parle à la
dame qui semble étonnée que je fasse ce constat-là. Je lui dis que je
vais aller en acheter. Elle me parle du Casino pas loin......
Je
sors me balader. Je descends vers le Rhône et prends la passerelle.
J'erre au hasard des rues de Vienne. C'est tout petit Vienne. C'est
tout joli. Tous les volets sont clos. Mais les fenêtres doivent être
ouvertes derrière les volets de bois. On entend les bruits familiaux
dans les petites rues.
Il y a quinze jours, quand je suis
allé à Beaune pour animer la même formation, mais pour des agents de
missions locales de la région Bourgogne, je n'ai pas manqué d'air ! Je
me suis laissé aller à dîner façon dégustation de ... Bourgogne. Comme
à midi je mangeais pour cinq euros, ça faisait une moyenne honnête, eu
égard au "forfait" remboursable... Mais on m'a fait remarquer que mes
notes du soir dépassaient les 15,25 euros ! Alors à Saint Romain en
Gal, près de Vienne, je fais au plus juste. Tout le monde sans
exception aucune dans notre belle institution se serre la ceinture. Il
n'y a pas de raison que je n'en fasse pas de même.J'ai manqué d'air toute la nuit. Température excessive. De plus, il n'est pas question que je dorme fenêtre ouverte. Tout à coup s'incruste sur mon petit écran intérieur une image vue à plusieurs reprises dans les livres scolaires de ma jeunesse, celle où l'on peut voir tous les modes de transports : le long d'un fleuve, une route conduit vers un aéroport d'où décolle un avion, la route longeant un temps une voie ferrée sur laquelle glisse un train plein d'enfants partant en vacances... Je me sentais, quant à moi, cette nuit-là, au beau milieu d'un tel ensemble, parce que j'ai fini par ouvrir la fenêtre pour échapper à une mort lente par suffocation-transpiration : route juste en dessous de ma fenêtre avec voitures sonorisées et mobylettes pétaradantes dessus, autoroute tout en haut avec trafic intense, voies ferrées entre les deux avec trains dessus qui roulent lentement mais lourdement. Tout en bas du tableau coule le Rhône, sans un bruit, mais trop loin pour que je goûte le plaisir de son calme souverain et puissant...
Le lendemain matin, je rencontre mes stagiaires trihémérides.
Enfin ! Je sais que ça ne va pas être de la tarte, ces trois jours
d'initiation aux tech- niques documentaires... C'est encore une
fois un groupe hétérogène sous plein d'aspects : compé- tence en
techniques documentaires, pratiques de la fonction documentaire,
ancienneté dans le réseau Missions Locales, rôle et fonction dans la
Mission Locale, niveau de formation générale, motivation à suivre cette
formation de trois jours, etc. Tout ceci devant être considéré comme un
système de données préalablement connues (j'adresse systématiquement un
questionnaire préalable aux stagiaires et obtient un taux de réponse
important), j'ai le sentiment de détenir une bonne part des rennes de
la situation, de pouvoir influer sur le cours et la nature des
événements pédagogiques qui vont advenir, de disposer des moyens de,
tout à la fois, répondre au besoin collectif de bases méthodologiques
en techniques documentaires et prendre en compte l'individualité de
leurs motivations et de leurs attentes. Ça me contraint parfois à un
grand écart didactique, quelquefois très périlleux. Mais la fonction
information-documentation n'est pas suffisamment bien placée dans le
rang des priorités des Directeurs de Missions Locales (comme dans les
organismes de formation, quoi !) pour que je fasse la fine bouche !Le premier contact est relativement agréable et la journée se déroule comme prévu, même si je sens que "l'hétérogénéité sous de multiples aspects" est bien au rendez-vous. Dès l'abord, transparaissent des désirs individuels de paroles, paroles de plaisir de sortir le nez de dedans le guidon, paroles de soif de contact hors le bureau du quotidien, paroles de besoin de reconnaissance dans ce qu'on fait, dans qui on est... Les trois journées de formation s'enchaînent tant bien que mal... Ici, comme à Beaune il y a trois semaines, la sagesse est venue parasiter la prestation. Je m'explique.
Les commanditaires - ici les animations régionales des missions locales - attendent de moi que j'établisse une relation privilégiée avec un groupe de personnes désignées, afin que je leur communique les rouages d'une technique déterminée qui se résumerait sous l'appellation "Documenter", et en trois jours s'il vous plaît. Sauf que, malgré tous les efforts didactiques ou pédagogiques qu'on voudra, la technique n'existe pas hors des conditions matérielles et intellectuelles de son déploiement. Quant à l'acte pédagogique en lui-même, il est purement impossible hors des conditions matérielles et intellectuelles de l'expression de sa nécessité. D'où, dans un premier temps, l'incontournable travail initial sur les attentes des stagiaires aux-mêmes, travail relativement approfondi qui permet au groupe stagiaires-formateur de prendre ses marques intérieures et provisoires. Mais, la porte ainsi ouverte à l'expression de soi pour les stagiaires ne se referme pas de sitôt ! On assiste notamment, au fil de la formation, à l'émergence automatique et systématique des questions concernant les conditions de possibilités de la fonction documentaire. Celles-ci ne relèvent pas du champ de la documentation, de la technique documentaire, mais du champ de l'organisation et de la stratégie des organisations, aux quatre niveaux : mission locale, antenne de mission locale, mais aussi animation régionale, voire niveau national. La formation apparaît alors comme triple travail de conscientisation :
- des prérequis organisationnels et stratégiques,
- de la professionnalité de la fonction documentaire,
- des prérequis d'ordre technique et matériel.
Avez-vous remarqué qu'ici le commanditaire et le bénéficiaire de la formation sont différents, que les attentes de l'un - qui est donneur d'ordre, qui prescrit une prestation - et de l'autre - qui "suit" la formation - sont fatalement différentes, voire contradictoires quelquefois. S'élabore ainsi un curieux ménage à trois - prescripteur, bénéficiaire et formateur. Le prescripteur aura beau, d'une part, avancer sans cesse sa qualité de passeur de commandes, et, d'autre part, entretenir du lien hiérarchique avec ceux et celles qui seront bénéficiaires de la formation commandée, il ne pourra empêcher les bénéficiaires réels et la personne du formateur d'établir entre eux une relation humaine, trop humaine. La politique technique gère des marchandises, la politique hiérarchique distribue des pouvoirs, quand la politique humaine cherche de la signification. Et cette quête de signification ne va pas sans la capacité à mettre en cause les certitudes de la technique et les certitudes de la hiérarchie...
Le
29 après la formation, je me hâte de traverser le Rhône, pour aller
m'atta- bler sur la place de l'hôtel de ville, face à un
podium installé pour le festival de jazz... Vienne est un vaste
big-band. À tous les coins de rues ça chante et ça swingue... Ça fait
rudement du bien : savourer de la musique en goûtant une bière à
l'ombre
d'un parasol... Laurence, de la Mission locale du Genevois, vient un
temps s'asseoir à ma table. Nous
parlons de choses et d'autres, un peu. Nous écoutons ensemble
l'orchestre de jazz, un peu. Puis elle est partie retrouver quelques
autres membres du groupe. Elles ont pris rendez-vous entre elles devant
un hôtel pour
vivre ensemble une soirée jazz. Quant à moi je reprends vers 19h45 la
route de Saint Romain en Gal. Mon repas du soir m'y attend et je ne le
manquerais pour rien au monde. Pas même une note de musique endiablée !
Et puis, il est tombé quelques gouttes aujourd'hui. Peut-être
arriverai-je à vivre fenêtre fermée, et à dormir... J'ai hâte d'y être !En discutant avec Nadine et Linda, deux autres stagiaires, je me rends compte qu'il y a, tout près de l'hôtel où je n'arrive pas à dormir, un hôtel normal, avec climatisation notamment... Il y a une dizaine d'euros à dire...
Ça vaut combien le temps de la reconstitution de la force de travail ?












