Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
BRICH59
Publicité
16 janvier 2017

Connaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet

 

ghilsConnaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet
Paul Ghils (dir.)
Louvain-la-Neuve : Academia-L’Harmattan, 2016. - 312 p. – (Intellection)
ISBN 978-2-8061-0278-2 (version PDF, EAN Ebook 978-2-8061-0831-9)

« Novam evolvere humanitatem - Meliorem exaltare civilisationem - Altiores cum rebus jungere ideas - Opus maximum instruere mundaneum »[1]. C'est sur ces quatre impératifs que se referme le Traité de la documentation. Le livre sur le livre (1934).

Mais le Traité n'est pas près de se refermer vraiment. Tout d'abord, énonçant méticuleusement les ambitions qui sont encore les nôtres aujourd'hui, son texte travaille encore, nous travaille, nous les professionnels de l'information et de la documentation. Il nous porte et nous interroge à la fois, plus de quatre-vingt ans après sa publication aux Éditions Mundaneum, sises au Palais Mondial, à Bruxelles. Ensuite, le Traité n'est que l'une des pièces du puzzle, une pièce importante certes, mais en laquelle on ne saurait résumer l'œuvre de Paul Otlet. Le « grand œuvre », ce n'est ni le Traité de la documentation ni l'Essai d'universalisme intitulé tout simplement Monde (1935). Ce sont les deux à la fois, et encore davantage. Ces deux grands traités et tous les « petits » écrits d'Otlet[2] pointent ensemble vers un espoir fou mais tenace, une sorte d'utopie régulatrice. L'utopie, écrit Paul Otlet, « est comme une hypothèse au sujet des rapports mutuels existant entre les choses, une hypothèse scientifique à vérifier expérimentalement et qui, vraie ou fausse, impose une direction et un programme aux recherches qui resteraient autrement fragmentaires [...]. Quand nous aurons des laboratoires consacrés à l'invention sociale, comme nous en avons pour l'invention technique, nous progresserons à pas de géants. »[3]

Pour schématiser, disons que l'utopie d'Otlet est comme fondée sur deux axiomes : 1.les hommes doivent pouvoir s'entendre entre eux et vivre en paix au-delà des nations ; 2.la connaissance totale est possible qui aidera les hommes à dépasser l'émiettement du savoir. De là à faire de Paul Otlet un platonisant prônant le rôle fondamental de la connaissance universelle partagée dans l'élaboration et le maintien de la paix entre les hommes, il n'y a qu'un pas - qu'on aurait tort de ne pas franchir. Reste qu'il n'est pas si aisé de repérer les sources où Otlet s'est abreuvé tout au long de sa vie. On saura gré à Paul Ghils de jeter quelques lueurs et de proposer quelques pistes dans sa propre contribution à l'ouvrage qu'il dirige[4].

Ceci dit, la force de Paul Otlet tient semble-t-il non seulement dans cette ténacité utopiste mais aussi dans un syncrétisme riche et puissant qui, précisément, rend difficile l'identification des sources philosophiques. Paul Otlet a su mettre au service de son utopie la somme de la réflexion humaine disponible au début du XXe siècle. Il porte en lui comme l'air du temps intellectuel et scientifique, de la plus Haute antiquité à ses contemporains immédiats.

Nul ne saurait, sans forfanterie, prétendre embrasser l'œuvre de Paul Otlet, tant le spectre de son activité fut large. La plus grande part de cette activité renvoie à des événements et à des situations de sa jeunesse. On peut en effet légitimement se demander si, par exemple, les propriétés familiales de l'île du Levant puis, surtout, de Westende n'ont pas déclenché le regard architectural et urbanistique de Paul Otlet. On pourrait évoquer aussi ses heures de bibliothèque en tant qu'élève, ou encore son appartenance à une famille industrielle d'une grande puissance coloniale. Plus globalement, Paul Otlet porte sur le monde un regard élargi : rien ne semble lui échapper, qu'il s'agisse de l'industrie, des bureaux, des associations, de la technologie, de l'éducation, des bibliothèques, de la presse, de la photographie et de l'image en général, de l'urbanisme, etc. Toute la littérature produite depuis quelques décennies invite à approcher quelques pans de l'activité de Paul Otlet. L'ouvrage dirigé par Paul Ghils présente le grand intérêt de laisser voir les articulations dynamiques entre deux de ces pans, constitutifs de cette « double utopie » qu'évoque le sous-titre : la « connaissance totale » et la « cité mondiale ».

 

Les professionnels de l'information et de la documentation connaissent a priori la première, ou du moins les éléments qui devaient en constituer les conditions de possibilités : le RBU, répertoire bibliographique qu'un langage classificatoire (la CDU) et une série de normes pouvaient rendre universel. Les agents actifs pour concrétiser ce projet sont disséminés dans le monde, chaque nation contribuant à l'alimentation dudit répertoire... Otlet était un organisateur, un normalisateur, mais pour laisser le champ au déploiement de l'utopie internationaliste, c'est-à-dire pacifiste - à la différence de certaines institutions technico-politiques qui, aujourd'hui, imposent la normativité comme principe contraignant du politique.

Certes l'« utopie documentaire » d'Otlet court toujours le risque d'être considérée comme ce qui pourrait outiller voire générer, bien malgré elle, jusqu'à ces contre-utopies, ces « dystopies de l'indexation des personnes »[5]. Mais l'homme qui voulait tout classer[6] n'est-il pas avant tout cet « entrepreneur des outils de la connaissance au service de la paix » dont parlent Stéphanie Manfroid et Jacques Gillen[7] ? Il en va de la connaissance comme de la documentation, sa vertu est ancillaire. Elle est « au service de », en l'occurrence au service de la paix, de la paix entre les hommes, de la paix mondiale. Certes, il y eut d'autres voies pour œuvrer à cette paix. Très tôt, Paul Otlet a eu l'intuition pacifiste, dès L'Afrique aux noirs (1888)[8] et jusqu'au soir de sa vie, notamment aux côtés d'Henri La Fontaine, avec le projet de la Société des Nations.

L'autre branche de la « double utopie » vise le confort, ou plutôt l'épanouissement tout à la fois intellectuel, artistique et sportif des hommes pacifiés et propose d'organiser leur vie quotidienne. L'architecture et l'urbanisme ont de tout temps intéressé Paul Otlet qui y trouvait l'un des moyens de réaliser ses utopies, l'un des moyens de « concrétiser les idées les plus hautes ». Plusieurs des contributions de cet ouvrage exposent les conceptions architecturales et urbanistiques d'Otlet, leurs soubassements autant que leurs développements. Ce qu'on peut en retenir, c'est bien la place centrale de la communication scientifique. Et c'est peut-être ce qui unit les deux branches de l'utopie de Paul Otlet : l'encyclopédie, comme forme possible de l'achèvement jamais réalisé du travail intellectuel, où le savoir construit trouve, grâce aux techniques documentaires, à se réunifier, à se rassembler dans la cohérence totale[9].

L'utopie selon Otlet n'est-elle pas comme une finalisation du syncrétisme qui récapitule par le désir d'un autre monde que celui où nous vivons, d'un monde vraiment - c'est-à-dire humainement - mondial ? « La Cité mondiale que les nations ensemble se seront construite et où habitera en esprit l'Humanité : la Beata Pacis Civitas, la Bienheureuse Cité de la Paix »[10]. La fusion entre « paix » et « cité » est totale et absolue[11]. Elle est pensée mais réalisable[12]. C'est l'Humanité qui la justifie.

Mille fois hélas ! À ce jour, l'Humanité n'a pas dépassé « son stade actuel d'antinomie, d'antipathie et d'antagonisme »[13].

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.

______________________________

1 « Faire éclore une humanité nouvelle - Améliorer la civilisation - Unir les idées les plus hautes et les choses [Concrétiser les idées les plus hautes (?)] - Outiller ce grand œuvre qu'est le Mundaneum ».

2 De l'âge de quatorze ans jusqu'à ses derniers jours, Paul Otlet ne cessa d'écrire et de dessiner. Cf. la bibliographie proposée par W. Boyd Rayward, http://people.ischool.illinois.edu/~wrayward/otlet/otbib.htm.

3 Monde. Essai d'universalisme, p. 202

4 Cet ouvrage, dont on lit ici une présentation critique, est une version élargie d'une livraison récente de Cosmopolis (2014/3-4) dont Paul Ghils est le rédacteur en chef, livraison qui, pour une part, reprenait, avec de légères adaptations, des articles parus dans Associations transnationales (2003/1-2). La contribution de Paul Ghils, « Fonder le monde, fonder le savoir du monde ou la double utopie de Paul Otlet » (p.197-225), fait partie de ces derniers.

5 Olivier Le Deuff. « Utopies documentaires : de l'indexation des connaissances à l'indexation des existences ». Communication et organisation, 2015, n°48, p.93-106. Voir aussi, par exemple, « Le cauchemar de Paul Otlet » dont parle Isabelle Barbéris (Cités, 2009, n° 37, p. 9-11)

6 Cf. Françoise Levie. L'homme qui voulait classer le monde. Paul Otlet et le Mundaneum. Les Impressions nouvelles, 2006

7 « Les papiers personnels de Paul Otlet », p.175 sqq., in : Jacques Gillen (dir.). Paul Otlet, fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, artisan de paix. Les Impressions nouvelles, 2010

8 Le titre est très explicite, malgré quelques relents colonialistes mettant en avant une hiérarchie des civilisations. En effet, le jeune Otlet n'utilise le terme « civilisation » que pour ce que l'Europe peut apporter à l'Afrique et ce à quoi cette dernière peut aspirer, par opposition à ce qu'il appelle la « barbarie africaine » (p.14), les Noirs Américains apparaissant dans un entre-deux... Faut-il y voir juste l'air du temps ?

9De ce point de vue, l'entreprise de Wikipédia (à la différence de Google) apparaît éminemment conforme au projet d'Otlet, comme un lointain prolongement, une actualisation des travaux des sessions de l'Université internationale des années 20.

10 Monde. Essai d'universalisme, p. 455 sq.

11 Cette équation n'est pas sans rappeler ce terme russe mir qui signifie tout à la fois « monde »et « paix ».

12 Hendrik Andersen n'avait-il pas réalisé des plans présentant « magnifiquement la Cité en soi », alors que Charles-Édouard Jeanneret-Gris (Le Corbusier) et Pierre Jeanneret avaient réalisé des plans pour Genève et Anvers ? (op. cit note 10, p. 456, n.1).

13 Op. cit. note 10, p.457 sq.



 

Publicité
16 janvier 2017

Les 500 mots métiers. Bibliothèques, archives, documentation, musées

Couv_KLOG_500MotsMetiers_140x210_m.jpgLes 500 mots métiers - Bibliothèques, archives, documentation, musées.

Jean-Philippe ACCART & Clotilde VAISSAIRE-AGARD

KLOG éditions, 2016
ISBN : 979-10-92272-11-6

 

Le premier mérite de ce lexique est de couvrir les quatre écosystèmes du document, ceux que Suzanne Briet par exemple avait déjà regroupés en marquant la convergence du trio “A, B, M : Archives, Bibliothèques, Musées” vers la documentation. Quant au Palais Mondial de Paul Otlet, ce “fondateur” qui pointa si finement les ambitions des métiers de la documentation (qui sont toujours aujourd’hui les nôtres), n’était-il pas tout à la fois centre d’archives, bibliothèque et musée ? Aux temps d’Otlet et de Briet, la question se posait en termes dynamiques (convergence chez Briet, évolution en synthèse chez Otlet). Aujourd’hui, on peut légitimement faire l’hypothèse que les quatre métiers forment bel et bien un vaste chantier cohérent - quand bien même une telle cohérence se dissimule sous un plus ou moins joyeux fatras d’innovations métiers, de secousses technologiques et de révolutions managériales. Nos professions ne se retrouvent-elles pas régulièrement depuis des décennies pour se questionner mutuellement sur ce qui les distingue et/ou les réunit, employant pour ce faire un langage commun ? Bref, mêler, comme font Jean-Philippe Accart et Clotilde Vaissaire-Agard, les quatre métiers pour en dresser l’inventaire lexical est du meilleur aloi, dans la mesure précisément où il permettra au professionnel de l’archive de se familiariser avec le langage du professionnel de la bibliothèque par exemple, participant ainsi concrètement au tissage de la cohérence dont nous parlions.

 

Le second mérite de l’ouvrage est précisément d’être un lexique, c’est-à-dire un recueil de termes mais un lexique à jour, proposant pour les termes utiles à nos métiers des définitions précises et contextualisées. La sociologie des professions a toujours mis en avant, à juste titre, le rôle structurant de la terminologie professionnelle. Notre ouvrage constitue ainsi une porte d’entrée lexicale dont les futurs professionnels tireront grand profit, leur permettant de se familiariser avec la terminologie de la profession où ils entrent. C’est seulement ensuite que, spécialisant et affûtant leurs pratiques, ils iront chercher les lexiques plus pointus. De tels outils existent. Ce qui manquait, c’est ce socle lexical que constitue Les 500 mots métiers.

 

Le troisième mérite de ce recueil de mots-métiers est son traitement du multilinguisme. Les auteurs ne sont pas tombés dans le piège grossier de l’anglicisation globalisante aussi stupide que violente que nous connaissons hélas depuis quelques années voire quelques décennies dans nos métiers. Les lemmes sont français et les auteurs proposent systématiquement les équivalents extralinguistiques après le lemme (en l’occurrence anglais, allemand). Les entrées en langue étrangère sont par ailleurs regroupées par ordre alphabétique en annexes - ce qui permettra à nos cousins germanophones ou anglophones de se frayer un chemin dans ce dédale linguistique fort riche d’où émergera peut-être une certaine idée francophone de nos métiers mais où le respect linguistique laissera de toute façon le champ libre à la fructifiante activité qui consiste à “penser entre les langues”.

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.


27 mars 2016

Un indispensable bien commun en devenir

Utiliser Wikipédia comme source d'information fiable / Guy Delsaut. - Bois Guillaume (76230) : Éditions Klog, 2016. - 182 p. - ISBN 979-10-92272-12-3.

delsautL'encyclopédie polyglotte et collaborative Wikipédia avait tout juste cinq ans, Guy Delsaut posait déjà, dans un article publié par les Cahiers de la documentation (2005/4, p.13 sqq.), la question de sa fiabilité en tant qu’encyclopédie. Du moins entreprenait-il de répondre aux “nombreux détracteurs qui [...] reprochent [à Wikipédia] de ne pas être fiable”.

L'entreprise est d'importance dans la mesure où un “ouvrage qui traite ou prétend traiter de toutes les sciences”, voire un objet qui prétend consigner “la connaissance de tout ce que l’homme peut savoir”, comme disait Paul Otlet (Traité, §241.221), ne saurait tromper son monde. Du temps des encyclopédies médiévales, la question ne se posait pas ainsi. L'imprimatur suffisait à certifier la fiabilité, c'est-à-dire la conformité au dogme. Depuis lors, l'humanité a appris à se passer de la caution ecclésiastique pour ne se fier qu'à la cohérence interne du système des vérités construites selon les règles de la raison (“l'arbre de la philosophie” de Descartes, “l'arbre généalogique encyclopédique” de D'Alembert, la “cohésion intime” dont parle les auteurs de la Grande Encyclopédie, etc.). Mais qu'il s'agisse de l’œuvre pilotée par Diderot et D'Alembert ou de celle pilotée par Dreyfus et Berthelot, les auteurs sont de fait membres d'une société savante reconnue en tant que telle. Pour faire partie d’une entreprise de publication scientifique, notamment en tant qu’auteur, il convient d’être coopté et/ou de  se soumettre à une “évaluation par les pairs” (peer review). Le “comité de lecture” préalable - quelles que soient sa dénomination, sa structure, son fonctionnement et sa justification (publication dans une revue ou dans une collection, contribution à colloque ou à ouvrage collectif, etc.) -, s’impose quand la recherche scientifique veut accéder à la visibilité. Ce comité de lecture est censé évaluer la validité et la conformité de l’écrit soumis aux canons de la recherche scientifique, canons eux-mêmes édictés par la communauté scientifique. Par ailleurs les membres les plus gradés ou reconnus de cette communauté pilotaient des collections chez les éditeurs... Point besoin de mobiliser les thèses d’un Foucault ou d’un Bourdieu. On comprendra aisément qu’on est là dans un dispositif clos où il faut être introduit à un “titre” ou à un autre.

Mais vint le web, qui se socialisa très vite pour permettre notamment la publication collaborative en ligne (wiki). Dans l’émergence d’un nouvel ordre de production et d’édition, est né Wikipédia, où le principe d’ouverture (cf. l’open source) préside à la construction de l’encyclopédie et donc de la connaissance. “À savoir, que, dans un projet libre et utilisable gratuitement par tous, n’importe qui peut collaborer en apportant une pierre à l’édifice. La somme des contributions, même les plus modestes aboutit à une encyclopédie en ligne complète.”[1] On comprendra aisément le malaise immédiat des producteurs (détenteurs) de savoirs patentés. L’accusation de non fiabilité fut une réplique dont la force était à la mesure conjuguée du succès public de l’entreprise collaborative et du sentiment de dépossession chez de nombreux scientifiques et universitaires, sentiment d’autant plus violent que Wikipédia devenait progressivement un incontournable gisement d’informations[2] - ce qui pourrait nous entraîner vers un autre sujet : le plagiat académique (voir le récent ouvrage de Michèle Bergadaà).

En 2013, l’auteur tentait (osait ?) une comparaison entre la version francophone de Wikipédia  et la version en ligne de l’Encyclopædia Universalis, toujours dans les Cahiers de la documentation (2013/2, p.52 sqq.). Conclusion ? La première est une encyclopédie libre, ouverte (Creative commons à tous les étages), gratuite, actualisée en permanence et facile d’accès. De son côté, la seconde est une encyclopédie propriétaire (domaine du copyright à tous les étages), fermée (auteurs sélectionnés), coûteuse, avec “recul face à l’actualité” et quelquefois difficile d’accès. D’autres études comparatives ont été publiées, fournissant peu ou prou les mêmes éléments de constat, ce qui n’empêche que, comme dit Guy Delsaut, “nous avons une encyclopédie dont la conception est et restera sans doute toujours contestée” (p.60).

En ce début 2016, l’auteur nous propose de faire le point sur “Wikipédia comme source d’information fiable”, comme pour en finir avec cette problématique et nous faire partager sa grande expérience de contributeur. Très pédagogiquement, il construit la représentation que l’on peut se faire de Wikipédia, posant la définition d’”encyclopédie” puis présentant Wikipédia et ses différents niveaux (page d’accueil, articles, portails, catégories...), pour enfin dresser un état sans concession des reproches qu’on adresse trop facilement à l’encyclopédie collaborative. La majeure partie de l’ouvrage (les chapitres 2 et 3, soit 113 pages) est consacrée aux “erreurs” de Wikipédia, à leur origine, et à la façon de les repérer et de “vérifier l’information”. Ces pages pourraient à coup sûr servir d’introduction (partielle certes) à l’écriture scientifique. Des enseignants du supérieur ne proposent-ils pas à leurs étudiants d’enrichir des articles de l’encyclopédie concernant leur discipline (physique, informatique...) ? Il est clair qu’inciter les étudiants de haut niveau à entrer en Wikipédia ne peut qu’augmenter la confiance qu’ils placent dans le projet collectif, notamment par la prise de conscience des règles communautaires. Gilles Sahut n’a-t-il pas constaté une telle évolution positive de la confiance envers l’encyclopédie chez les jeunes lycéens contributeurs encadrés par leurs enseignants rencontrés pour les besoins de son enquête ?[3]

Pour conclure, l’auteur revient sur la question que pose le titre de son ouvrage, celle de la fiabilité de Wikipédia. Les éléments de réponse qu’il propose se placent sur le registre  très positif de l’amélioration continue de la qualité de l’encyclopédie collaborative, par quelques recommandations concernant son fonctionnement même.

“Pierre angulaire [...] de la Bibliothèque” parce que “lien entre tous les livres”, comme disait Paul Otlet (loc.cit.), l’encyclopédie trouve avec Wikipédia une fonction tout à fait particulière qui en fait la promesse d’être un indispensable bien commun, c’est-à-dire mundanéen.

Note de lecture rédigée pour l'ADBS


[1] Wikipedia et ses controverses [http://www.scriptol.fr/web/wikipedia.php, consulté le 8 mars 2016].

[2] Voir l’usage qu’en fait Google avec son moteur de recherche (ou plutôt moteur de réponse comme dit Olivier Andrieu [abondance.com]).

[3] Wikipédia, une encyclopédie collaborative en quête de crédibilité : le référencement en questions (thèse soutenue le 30 novembre 2015, Université de Toulouse, déposée dans HAL le 18 janvier 2016, soit trois jours après la publication de notre ouvrage : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01257207).

27 mars 2016

Une parole adolescente superbement restituée

Grandir connectés. Les adolescents et la recherche d'information / Anne Cordier. - Caen : C&F Éditions, 2015. - 303 p. - (Les enfants du numérique). - ISBN 978-2-915825-49-7

Grandir connectésImaginaires, représentations, pratiques formelles et non formelles de la recherche d’information sur Internet : Le cas d’élèves de 6ème et de professeurs documentalistes. Tel est le titre de la thèse en Sciences de l’information et de la communication qu’Anne Cordier a soutenue à l’université de Lille3 en 2011[1]. L’ouvrage publié en 2015 et que nous lisons aujourd’hui en est un prolongement attendu. Il est intitulé Grandir connectés : Les adolescents et la recherche d’information. Le champ d’investigation s’est élargi : on passe des collégiens de 6ème aux adolescents qu’ils soient collégiens ou lycéens. L’écriture ne vise plus le même lecteur : on passe des membres du jury de thèse au public composite des parents, enseignants, professionnels de l’information et de la documentation et autres médiateurs. Le propos aussi a changé : il s’est à la fois allégé et élargi. On est passé de l’établissement d’un réseau d’hypothèses à consolider puis à éprouver à la relation quasi narrative d’une réflexion personnelle sur les pratiques sociales et éducatives. On est passé du ‘nous’ académique au ‘je’ personnel.

Le grand intérêt de cet ouvrage - en même temps que le grand plaisir de le lire - réside à coup sûr dans la restitution des paroles adolescentes. On entend les adolescents parler, on les voit dialoguer, on devine le non verbal qui accompagne les paroles. La lecture nous incite quasiment au désir de dialogue avec eux. De là à ce que l’auteure devienne le porte-voix des adolescents, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit, au risque de la confusion des rôles. La “cause des adolescents”[2] est ici portée par une adulte qui s’est investie très personnellement d’une mission tout à la fois sociale, scientifique et pédagogique. On est alors témoin d’une sorte d’exhibitionnisme obligé du “chercheur impliqué”. On a l’impression de se trouver devant le carnet de bord d’une recherche ethnographique “engagée”, d’une exploration immersive où la chercheuse-actrice-formatrice devient vecteur voire instrument de formalisation de pratiques (formelles, informelles), où la pensée praticienne se donne des allures d’écriture scientifique et la pensée scientifique des airs d’écriture praticienne.

Bref, l’ouvrage d’Anne Cordier place son lecteur dans l’inconfort d’un tiraillement entre parole adolescente superbement restituée et structuration imposée par le regard de l’acteur qui restitue. Ce tiraillement, pour inconfortable qu’il soit, est vivifiant et fait germer dans l’imagination intellectuelle du lecteur comme des lueurs de compréhension des scènes adolescentes.

Au premier acte, les personnages principaux se présentent : la chercheuse et les adolescents avec leurs pratiques informationnelles sur le Net. Vient ensuite l’heure des “vérités et contre-vérités” sur ces pratiques - qui, troisième acte, sont contextualisées dans l’environnement informationnel et social des adolescents en question - dont, quatrième acte, les imaginaires et les pratiques d’information sur internet sont exhibés. Le tableau final nous propose de passer de l’analyse à l’action. Certes aux actes précédents, des pistes d’action (notamment pédagogiques) étaient esquissées voire dessinées comme en sous-texte. La trentaine de pages conclusives énoncent des pistes d’action tout en relativisant l’analyse qui y a conduit. Cela n’est pas sans réactiver la question du statut de l’ouvrage : recherche scientifique, narration réflexive, carnet de bord ethnologique, rapport d’exploration, bout de recherche-action… Reste que, malgré l’inconfort vivifiant mentionné plus haut et bien qu’on reste sur sa faim quant à la profondeur attendue de l’analyse (par exemple sur les tensions entre comportements “spontanés“ et comportements prescrits ou sur ce que les imaginaires adolescents font du “document” et de l’“information”), la lecture de l’ouvrage d’Anne Cordier est agréable et enrichissante, serait-ce uniquement pour le contact qu’il offre de la gent adolescente.

Note de lecture rédigée pour l'ADBS



[2] Clin d’oeil manifeste à Françoise Dolto.

7 décembre 2015

Chercher n'est pas trouver

COVER_cherchernestpastrouver_vignette

 

Chercher n'est pas trouver : outils, méthodes et stratégies à l'usage de ceux pour qui l'information compte / Pierre-Yves Debliquy. - Edi.pro, 2015. - 323p.

 

Pierre-yves Debliquy se pose la question de la recherche d'information sur le Web depuis que l'accès à ce dernier n'est plus confidentiel. Voilà vingt ans en effet qu'il arpente les fils de la toile pour exercer son activité de veilleur puis, depuis une dizaine d'années, d'accompagnateur de petites et moyennes entreprises dans leurs pratiques d'« intelligence stratégique ». En fait d'intelligence, il s'agit bien d'intelligence économique comme il se dit plus souvent. L'auteur emploie son expression par belgicisme peut-être, par esprit corporate pourquoi pas (il est « conseiller en intelligence stratégique » de  l'agence liégeoise de développement économique), de toutes façons pour marquer la justification en même temps que la finalité de toute recherche d'information pour les entreprises qu'il côtoie : l’intelligence économique est par nature stratégique.

Reste qu'une telle finalisation n'a pas permis à l'auteur de distribuer son propos le long d'un fil conducteur. Il a pris le parti de « favoriser une lecture fractionnée » de son ouvrage. Les séquences sont courtes, comme autant de post-it répondant à chaque fois à une question précise parfois ténue, à charge pour le lecteur de reconstituer le puzzle dont il a besoin pour engager sa recherche d'information stratégiquement utile. L'auteur compare la connaissance que le décideur doit posséder de l'environnement de son entreprise à un puzzle que la recherche d'information permettra d’assembler (p. 319). Il en va ainsi de cet ouvrage.

Ce dernier comporte sept chapitres. Après avoir calé l'orientation globale de son propos dans la problématique de « l'intelligence stratégique au profit de la PME » (chap. 1), l'auteur nous invite à « bien comprendre le Web » (chap. 2). Puis on entre dans le vif du sujet, à savoir la recherche d'information : questions stratégies et méthodes d'abord (chap. 3), outils et méthodes « pour bien utiliser les moteurs de recherche » ensuite (chap. 4). Les chapitres suivants nous emmènent du côté de l'outillage propice à la recherche d'information et à son traitement, promouvant l'usage des « cartes mentales au service de l'intelligence économique » (chap. 5), proposant une panoplie d'« outils de management modernes » (chap. 6), présentant pour finir d' « autres outils utiles de la boîte à outils de l'intelligence économique » (chap. 7).

L'ouvrage est copieux (323p.) et la lecture sinueuse, fractionnée comme dit l'auteur, sans linéarité thématique ni progression didactique. Les « sujets » traités sont ainsi éparpillés au gré des post-it. Aussi regrettera-t-on l'absence d'un index rerum qui eût permis au lecteur d'entrer rapidement dans le vif du propos utile, de trouver habilement ce qu'il cherche parce qu'il en a besoin.

L'ouvrage n'entend pas cibler un lecteur particulier. L'auteur le veut « accessible à tous ceux qui veulent progresser dans le domaine de la recherche d'information, aux entrepreneurs, chercheurs, étudiants... quels que soient leur profil ou leurs niveaux techniques ». Soit. Mais il est clair que chacun n'y trouvera pas le même intérêt. L'entrepreneur y piochera les pièces de sa boîte à outils et leurs modes d'emploi. Le documentaliste y lira, lui, de quoi comprendre, pour l'endosser, la posture qu'il doit adopter s'il souhaite accompagner l'économie en marche, de quoi revêtir le costume du « cost killer » dont parlait l'ADBS il y a maintenant plus de dix ans.

Parce que « chercher n'est pas trouver », cet ouvrage mérite d'être lu, qui propose « outils, méthodes et stratégies à l'usage de ceux pour qui l'information compte ». Restera ensuite à trouver ceux pour qui l'information ne compte pas...

 

-------------------------------------------------------

Note publiée initialement sur le site de l'ADBS - qui en propose une version pdf.


 

Publicité
23 septembre 2014

Vos recherches sur Google avec Bruno-Bernard Simon

À l’heure où la pieuvre de Montain View étend sur le monde contemporain ses tentacules toujours plus nombreuses, toujours à la fois plus massives et plus affinées, il est bien vu de revenir au cœur d’activité de Google, la recherche d’information. C’est ce que propose Bruno-Bernard Simon avec cet ouvrage appelé à connaître un grand succès. Sans que son propos ne se dilue de quelque façon que ce soit, l’auteur s’adresse dans le même mouvement aux internautes, aux professionnels de l’information, de la documentation et des bibliothèques, mais aussi aux formateurs.

Après une contextualisation rapide (chapitre 1 : « de la rareté du document papier à la surabondance de l'information électronique »), l’auteur commence par expliquer le fonctionnement du moteur de recherche après avoir campé le décor historique (« une brève histoire des moteurs »). Dans le même mouvement, la stratégie de la Firme Google est exposée tant sa compréhension est capitale : « Google, sans être directement opposé aux professionnels de l’information, ne les aide pas pour autant. Le constat est sans appel et il faut le garder à l’esprit. Cette assertion ne reflète pas un réflexe anti-Google basé sur de mauvaises raisons émotionnelles : Google est un outil puissant et pertinent mais il n’est pas neutre. Il est donc aussi important d’en connaître le fonctionnement technique que la stratégie pour mieux l’utiliser. » (p. 54).

Le chapitre suivant (pp. 61-120) consiste en un passage en revue systématique de tous les gestes qui permettront au lecteur de « maîtriser » l’outil, c’est-à-dire de profiter à plein régime de la puissance de ce moteur hors norme. Cela va de l’agencement des mots dans la requête à l’analyse statistique des requêtes (Google Trends), en passant par la syntaxe propre à Google, l’utilisation du Googles, le décryptage de la page de résultats (la fameuse SERP), etc. Ensuite les différents « services » proposés par Google sont rapidement présentés (Livres, Actualités, Alertes et Scholar).1

Fort de l’idée qu’il est inconcevable d’enseigner la recherche d’information sans en passer par Google, l’auteur, formateur lui-même, propose quelques éléments de réflexions pédagogiques ainsi que quelques « pistes de formation ». Que l’auteur soit formateur, on le devine à la lecture ! Pas moins 77 figures illustrent un propos tout didactique. Reste que la force pédagogique de la démarche de l’auteur réside peut-être surtout dans le fonctionnement de l’attelage maîtrise technique/vigilance stratégique évoqué plus haut : précision technique sans perception stratégique (la sienne propre mais aussi celle de l’outil) n’est que ruine ...

Écrit d’une plume trempée dans la même encre que l’ouvrage de Véronique Mesguich et Armelle Thomas, l’ouvrage de Bruno-Bernard Simon est un très utile et tout à fait indispensable complément à Net recherche 2013 – bien évidemment présent dans la bibliographie ramassée (34 réf.) qui clôt l’ouvrage.

Vos recherches avec Google / Bruno-Bernard Simon. -
Paris : Éditions Klog, 2014. - 162 p. -
ISBN 979-10-92272-01-7

Cette note de lecture a été rédigée pour l'ADBS - qui en propose un fichier pdf.
Version imprimable du présent message


 1. Pour plus de détail, voyez le sommaire que l'auteur a mis en ligne.

16 septembre 2014

Note sur l'histoire des classifications

À propos de :
Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques / Claude-Michel Viry. - Paris : L'Harmattan, 2013. - 256 p.
[Une version courte de cette note est disponible sur le site de l'ADBS]
[L'auteur me signale par ailleurs un erratum : p. 101, § 3, il faut lire bien sûr Pierre Bayle et non Antoine Furetière]

 

Aborder l'histoire des classifications est chose fort délicate et peut se pratiquer de différentes façons tant cette histoire est complexe et la problématique qu'elle véhicule protéiforme.

Homo ordonator

On peut commencer par s’assurer des fondements humains trop humains de cette activité classificatoire, sur autant de registres qu'on veut ; et, pour y parvenir, scruter les fins fonds de l’homme et de l’humanité grâce à quelques témoignages indiscutables.

En appui sur un vieux texte mythologique de l'humanité, la Genèse, on peut en effet imaginer comment, dès l'origine, l'homme a dû distinguer entre tout ce qu'il trouvait autour de lui, nommant les espèces animales notamment, élaborant la prime nomenclature du vivant animal. Marcel Conche voyait dans ce texte biblique, si mes souvenirs d'étudiant sont fiables, l’indication de la nature nécessaire du langage. J'y décèle de surcroît aujourd'hui l'affirmation de la fonction discriminante, c'est-à-dire de la force classificatoire du langage[1]. Sur un autre registre, on peut lire le fameux « catalogue des vaisseaux » de la Grèce homérique[2] pour comprendre comment la classification est liée, dès l'aube de l'histoire, à la comparaison et au catalogage (inventaire structuré). S'appuyer, autre registre à nouveau, sur les travaux de Jean Piaget[3] permettra de voir comment l'activité classificatoire vient à l'enfant, comme pour résoudre les problèmes que lui pose son environnement immédiat. S’appuyant enfin sur une étude ancienne et fondatrice d’Émile Durkheim et Marcel Mauss, on peut décrire comment, chez un peuple dit premier, la classification des choses est déterminée par l’organisation sociale[4]. Quatre registres différents (et il y en a bien d'autres) sur lesquels se contextualise ostensiblement cette sorte d’obsession humaine qu’est la classification. On peut en effet prétendre, avec Claude-Michel Viry, que l'homme est immédiatement homo ordonator.

 ARISTOTE

À un tel inventaire des registres, on pourra préférer la recherche du moment originel où se nouent les fils majeurs de la problématique de la classification, c’est-à-dire, en l’occurrence, revenir une fois encore à ce bon vieil Aristote. Parvenir à la connaissance de ce qui est, sous le triple prisme de la définition, de la description et de la classification, telle est l’ambition aristotélicienne. Platon, certes - et sûrement d'autres savants/philosophes avant lui - avait déjà proposé une classification de ce qui est, classification des choses, classification des êtres. Mais avec Aristote, la problématique de la classification prend pour ainsi dire corps. Elle ne consiste plus en une sériation graduée en fonction d’un octroi de valeur ou de la plus ou moins grande proximité à un élément considéré comme premier dans le fonctionnement de l’univers. Avec Aristote, la pratique classificatoire devient plus dense, plus diversifiée, et surtout plus systématique. L’activité du Lycée devait être bien nombreuse et bien complexe pour que l’activité classificatoire prenne ses allures-là.

Aristote animait en effet tout un réseau de collaborateurs qui consignaient et rapportaient des observations, des descriptions pour enrichir la réflexion collective de l’école athénienne. Cette pratique aboutit pour une part à la confection de classifications des choses selon des critères conformes à la scientificité de l'époque. Nous avons là les premières classifications scientifiques - dont certaines seront utilisées jusqu'au XVIIIème siècle.

Mais, au Lycée, on ne s'est pas contenté de classer les animaux et autres objets empiriquement observables. Le Lycée était un vaste et tentaculaire laboratoire de recherche, en même temps qu’une école où s'enseignait la plupart des pratiques scientifiques. On peut imaginer que ce laboratoire-école disposait d’une bibliothèque fournie, où les chercheurs allaient notamment chercher les « opinions » (δόξαι, doxaï) des savants de naguère et d’autrefois. Les premières productions scientifiques internes au Lycée – notes de cours plus ou moins élaborées formellement dont des copies de copies nous sont parvenues et que la tradition attribue à Aristote lui-même le plus souvent - fourmillent de ces doxaï. Du coup, les hypothèses et les doctrines de la science pré-aristotélicienne sont consignées non plus seulement par auteurs mais aussi par « sujets », en fonction des thématiques travaillées. La première « doxographie » est thématique, l’organisation de l’ensemble des thématiques se calant sur une classification des sujets, sujets de préoccupation pour la recherche aussi bien que pour l’enseignement. Indissolublement, les savoirs en reprise (doxographie) et en construction (écriture scientifique originale) sont des savoirs enseignés.

Enfin, à côté de la classification des savoirs enseignés, va se mettre en place une classification des sciences selon des critères d’une autre nature. Aristote articule entre elles les différentes sciences en fonction de ce qu’elles mobilisent chez le savant : connaissance (sciences théorétiques diront les scholastiques : métaphysique, physique et mathématique), création (sciences poïétiques : rhétorique, poétique et dialectique) et action (sciences pratiques : morale, économie et politique).

Bref, avec Aristote et autour de lui, s’élaborent dans le même mouvement trois sortes de classifications : classification scientifique, classification des sciences et classification des savoirs enseignés. Et, à bien observer la suite des événements, ces trois sortes de classifications vont prendre des chemins distincts certes, mais non sans se croiser à plusieurs reprises, non sans se mêler parfois, par exemple lorsque le principe de la classification des sciences relèvera, comme chez Ampère, d’une analyse des faits et objets étudiés. De ce type d’entremêlements, naîtront pas mal d’ambiguïtés, notamment sur le statut des classifications bibliographiques (CDD, CDU) : ces classifications pointent-elles des objets scientifiquement élaborés (classification scientifique) ou bien articulent-elles des thèmes d’enseignement (classification des savoirs enseignés) ou encore déplient-elles les divisions des sciences constituées (classification des sciences) ? La question n’est ni simple ni factice.

L'attitude catégorielle

On pourra, troisième approche, étudier scientifiquement la classification « comme activité et pratique humaine – pas seulement humaine d’ailleurs : tout être vivant exerce une activité classificatoire, et l’« attitude catégorielle » lui est indispensable pour orienter son action dans son environnement »[5]. Nous entrerions alors dans les voies parfois difficilement praticables de la taxinomie ou taxonomie, ou systématique ou encore classologie (Joseph-Pierre Durand, 1899) voire taxilogie (Éric de Grolier, 1988 – terme repris par Claude-Michel Viry). Les pratiques électroniques de classement et de lecture socialisant et banalisant en quelque sorte l’« attitude catégorielle », cette approche prend aujourd’hui des dimensions nouvelles, par exemple avec l’apparition de classifications ouvertes (folksonomies), les classifications dont nous avons jusqu’à présent parlé étant caractérisées notamment par leur clôture. On trouvera dans une récente livraison de la revue Hermès des indications intéressantes sur ce point[6].

Chronologie des classifications (du savoir)

On peut, enfin, simplement passer en revue les différentes formes de classification élaborées tout au long de l’histoire de la pensée selon l'ordre chronologique. C’est ce que propose Claude-Michel Viry dans son Guide historique des classifications de savoirs.

viryQuel voyage ! Que d’escales ! Certes les escales sont plutôt courtes, rapides, mais elles sont toutes contextualisées au fil de la traversée sinueuse quoique globalement rectiligne, passant l’un après l’autre les quatre temps que l’auteur prend soin de délimiter. Une classification, rappelle l’auteur après Viviane Couzinet[7], révèle toujours la Weltanschauung de son concepteur, c’est-à-dire sa vision du monde, son idéologie. D’où l’extrême importance de la contextualisation, même en termes généraux. Les quatre périodes que délimite l’auteur sont classiquement[8] celle d’un monde clos cadencé par un temps cyclique (chapitre I : jusqu’à l’antiquité gréco-latine), celle d’un monde toujours clos mais rythmé par un temps linéaire et messianique (chapitre II : Vème-XVIème siècles), celle d’un monde infini rythmé par un temps linéaire ouvert (chapitre IV : XVIIème-XIXème siècles) puis celle d’un monde infini rythmé en accélération par un temps linéaire asservi par la technique (chapitre V : depuis le XIXème siècle). Le chapitre III propose une incursion dans les « civilisations extra-occidentales », balayant la période qui va du IXème jusqu’au XVIIIème siècle (Byzance, monde arabo-persan, monde juif, mais aussi Chine, Inde et Japon). Bref, tout le monde est convoqué, pour une analyse ou juste une présentation voire une simple mention[9].

L’ordre chronologique est en lui-même contextualisateur. Reste qu’il faut quelquefois pratiquer des raccourcis historiques pour la bonne compréhension du sujet. Aussi l’auteur n’hésite-t-il pas à enjamber les siècles, comme lorsqu’il marque la reprise – inversée – de Bacon par Dewey. L’auteur ne se contente pas de présenter dans l’ordre les classifications qui ont marqué l’histoire de la pensée. Une riche réflexion de fond sur les nombreux problèmes que pose la classification en général et des classifications particulières s’active sous la revue historique. L’auteur engage ainsi plusieurs discussions : le caractère éminemment historique des classifications (et, partant, des langages documentaires en général) ; le postulat de la globalité culturelle (le geste classificatoire n’est pas isolé, mais participe d’une cohérence culturel où œuvre d’art et « inventaire de l’univers » se côtoient) ; la classification des savoirs comme témoin d’un état stabilisé du savoir ; la question de la classe 0 des classifications décimales ; etc.

La seconde partie de l’ouvrage (Livre deuxième : tableaux et documents) constitue une grande annexe, exposant cinquante-cinq classifications, du plan d’études propédeutiques de Thierry de Chartres (XIIème) à la liste des sections du Conseil national des universités (1995). Nous saurons gré à l’auteur d’avoir rassemblé et de mettre ainsi à disposition des étudiants et des professionnels de tels documents. Suivent une bibliographie, l’index des noms de personnes puis celui des titres d’œuvres[10].

L’ouvrage de Claude-Michel Viry, avec ces deux parties, constitue sans conteste un excellent outil de travail pour qui veut s’attacher à la problématique de la classification et fouiller l’histoire des classifications des savoirs, du point de vue de l’organisation de l’enseignement aussi bien que de celui de la bibliothéconomie.


[1] Genèse, 2, 19 sq.

[2] L'Iliade, II, 484sqq.

[3] La psychologie de l'intelligence (1947), par exemple.

[4] De quelques formes de classification - contribution à l'étude des représentations collectives. Année sociologique, 6, (1901-1902), pp. 1 à 72.

[5] Éric de Grolier, Taxilogie et classification. Un essai de mise au point et quelques notes de prospective, Bulletin des Bibliothécaires de France, 33, 6 (1988), p. 468-489.

[6] Vincent Liquète & Susan Kovacs (coord.), Classer, penser, contrôler, Hermès, 66, août 2013.

[7] Organisation de la connaissance : dimensions idéologiques des classifications (2006, école d’été GDR Tic et société).

[8] Cf. les travaux d’Alexandre Koyré, notamment son Du monde clos à l’univers infini (From the closed world to the infinite universe, 1957 ; 1962 pour la trad. française) qui travaille le tournant que constitue le XVIème siècle (plus exactement du milieu du XVème au début du XVIIème).

[9] L’index des noms permet d’évaluer le nombre d’auteurs présentés (environ 500) et surtout complète utilement, avec l’index des titres d’œuvres citées, l’ordre chronologique qui préside au déroulement de ce Guide. On regrettera seulement que cet index des noms ne pointe que l’entrée principale concernant chaque auteur. On sait en effet que les accès secondaires et les chemins de traverses sont souvent semés d’indications significatives…

[10] Plus de quatre-cent œuvres sont citées.

Version imprimable du présent message


 

23 juillet 2014

Le 'sourcing' d'autrefois

Au milieu des années 90, c'est-à-dire avant la généralisation de l'Internet, la question des sources se posait d'une étrange façon : on raisonnait institutions et groupes sociaux, en tant que sources, et les "mots-clés" ne venaient qu'après (voyez, comme exemple, cette introduction pédagogique à la question des sources documentaires datant de 1994). Aujourd'hui, c'est l'inverse, on googlise avec des mots-clés et on évalue seulement ensuite la qualité des sources... Curieux renversement, non ?


 

20 juin 2014

La veille, métier ou compétences ?

veille_formation_competencesLongtemps méconnue et réservée aux professionnels,
la veille bénéficie aujourd’hui de nombreuses actions de sensibilisation,
en plus d’une large offre d’outils,
de plus en plus accessibles...

 

 

[la suite]

19 juin 2014

Une réflexion globale sur la recherche d'information en ligne

Note de lecture de Net recherche 2013. Surveiller le web et trouver l'information utile / V. Mesguich, A. Thomas. - Editeur : De Boeck (Collection : Information & Stratégie)
publiée par l'ADBS.

 

couvNous l’attendions tous avec fébrilité : l’édition 2013 de Net recherche est enfin parue au tout début 2014. Nous tenons là la cinquième édition d’un ouvrage qui vit le jour en 2006 et connut des éditions mises à jour en 2007, 2009 et 2010. Il y a huit ans déjà, les qualités rédactionnelle, technique et pédagogique de l’ouvrage faisaient l’objet de toutes les louanges[1]. Les éditions suivantes, dont la nôtre, n’ont rien démenti. Bien au contraire !

Je ne décline pas le menu détail des chapitres. La table des matières de l’ouvrage est disponible en ligne sur le site de l’éditeur De Boeck[2]. À noter cependant que l’on en arrive aux bonnes méthodes avec les bons outils par plusieurs biais : tout au long du déroulement de la problématique de la recherche d’information (de la question des besoins jusqu’à l’automatisation de la recherche - les cinq premiers chapitres qui  l’ouvrage), mais aussi grâce à des exemples commentés de recherche (chapitre 6), enfin dans les réponses apportées à une vingtaine de questions, de l’évaluation de la qualité de l’information à l’analyse automatique de l’information (chapitre 7). En guise de conclusion, les auteures livrent une analyse prospective concluant au caractère ouvert de l’avenir de la recherche d’information. Un glossaire, une biblio-/webographie et un index ferment la marche.

De cet ouvrage, on peut donc retenir les méthodes et outils, les conseils et autres « trucs et astuces ». Mais son intérêt premier, à mes yeux du moins, est que, dispensant ces conseils pratiques, il amorce quasiment toutes les réflexions et discussions au sujet de la recherche sur le Net, ancrant la présentation des méthodes et outils dans une vision large mais claire du Web tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il est en effet des ouvrages méthodologiques et techniques dont les mises à jour se contentent d’ajouter des post-it censés mettre en valeur les nouveautés. Avec notre guide pour « surveiller le web et trouver l'information utile », il en va tout autrement. Dans un monde qui n’a que trop tendance à survaloriser le nouveau (fût-ce le nouvel habillage d’une réalité ancienne), on leur saura gré de maintenir le cap : offrir aux professionnels de l’information, en herbe ou confirmés, mais aussi aux enseignants et formateurs, une somme sur la surveillance du web et la recherche d’information sur Internet de façon plus générale, une somme cohérente et pédagogiquement ordonnée, en appui sur une réflexion puissante concernant cet univers toujours plus vaste et toujours plus varié, là où tant d’autres ouvrages se borneraient à énumérer des outils. Certes c’est bien un « panorama des outils et méthodes existant à ce jour » qu’offrent les auteures, mais un panorama construit par le regard de l’intelligence praticienne pour l’intelligence praticienne des lectrices et des lecteurs qui sauront mettre à leur main les très nombreuses indications de méthode qui jalonnent ce panorama. Et de fait, « l'intelligence et la capacité d'analyse, de raisonnement et de distanciation propres à la personne humaine continueront de jouer un rôle clé pour des recherches fructueuses. »

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>
Publicité
Archives
Visiteurs
Depuis la création 262 621
Publicité