mardi 23 juillet

L’itinéraire eschatologique d’Er le pamphylien dans la République de Platon (2)

[épisode précédent]

Lors de la soutenance, le Professeur Aubenque a commencé par me dire que le travail que je lui avais soumis dépassait le cadre d'une maîtrise, puis m'a demandé abruptement comment l'apprenti philosophe que j'étais se situait par rapport à cette histoire de récompenses/châtiments dans l'au-délà, de réincarnation et de choix de vie, etc. Aucune remarque, aucune demande d'éclaircissement sur le travail lui-même, c’est-à-dire sur le travail engagé sur le texte lui-même. L’entretien avec le Professeur était fatalement axé sur les possibilités de discussion sur les thèses proposées par Platon ! Il a en fait tourné court !

En fait, il y avait deux raisons à mon mutisme relatif.

  1. Très concrètement, je me voyais mal en droit, voire en capacité de discuter les thèses platoniciennes, moi, petit apprenti philosophe que j’étais.
  2. L’objectif de mon travail était clair et affiché, écrit noir sur blanc en introduction au mémoire, et ne relevait que d’un travail sur le texte et sa situation dans l’ensemble du corpus (=ensemble de textes) platonicien.

Cette seconde raison pouvait conduire mon mentor à me questionner sur ce point. J’avais un point de vue, peut-être mineur, mais suffisamment tranché sur la place, le rôle du mythe d’Er, c’est-à-dire du texte qui court des lignes 614b2 à 621d2 de l’édition d’Henri Estienne (Genève, 1578) pour qu’une discussion puisse s’engager entre le maître et l’apprenti philosophe. Eh bien non ! Du coup, la discussion a tourné court. 

Sur le coup, fort de la positivité autocentrée qui devait me caractériser à l’époque, j’ai retenu de tout ça que mon travail dépassait le cadre d’un maîtrise - ce que j’ai immédiatement interprété comme valant plus, valant mieux qu’une maîtrise !

Mais aucun échange sur ce qui m’intéressait dans cette affaire, c’est-à-dire de montrer que ce texte de Platon n’est pas seulement une belle et poétique cerise sur le gâteau nommé République, ni seulement une espèce de synthèse d’emprunts aux traditions éléates, orphiques, pythagoriciennes, ... - ce à quoi on l’a trop facilement réduit, trop souvent rabaissé. Je soutenais que le mythe d’Er est un texte éminemment politique et il m’a semblé que mon interlocuteur ne l’a pas compris… Il faut dire que le “suivi” du maître n’avait pas eu lieu en cours d’année. Peut-être le mandarin mandarinait-il trop ?

 

Quelques années plus tard, dans un couloir de la fac de Pont de Bois, un enseignant rencontré lors de mon DEA lillois, disciple de Jean Bollack et Heinz Wismann, me signale qu’il voudrait que nous parlions de ce mémoire de maîtrise - que je lui avais donné à lire auparavant. Trop heureux qu’enfin quelqu’un s’intéresse à ce travail, un spécialiste de la philologie et de la philosophie grecque de surcroît, j’attendais avec impatience la proposition de rendez-vous. Peut-être allait-on enfin prendre au sérieux mon hypothèse… C’était il y a près de quarante ans. Le souhait de cet enseignant devenu “professeur” de philologie grecque à cette époque est tombé à l’eau.

 

 

Décidément, pas d’chance ! 

Après Alain de Benoist qui écrivit dans un ouvrage publié en 1975  qu’une “lecture politique” du mythe d’Er ne pouvait qu’induire “à un sens pertinent” et que l’auteur promettait de s’efforcer “de faire, cette lecture” afin de trouver, dans notre mythe, “les linéaments d’une problématique politique” et ne tint pas sa promesse (à ma connaissance du moins), c’était au tour d’un enseignant avec lequel j’avais travaillé en DEA à Lille de me faire une promesse qu’il ne tint pas. Autant l’oubli du représentant de la “Nouvelle droite” française (pour ne pas dire franchouillarde) des années 70 ne m’a jamais ému, autant celui du philologue me hante aujourd’hui encore, même s'il est bien tard.

 

Ce que je retiendrai de mon aventure de maîtrise, c’est - à relire le mémoire produit - cette folle énergie intellectuelle que l’étudiant y a mise. C’est pour honorer cette énergie-là que je décide de mettre ce travail en ligne, ayant la faiblesse de penser que quelqu’un qui s’intéresse à ce mythe d’Er, à ce court texte qui clôt La République de Platon, y trouvera de quoi réfléchir, de quoi avancer dans la compréhension de cette perle philosophique. L’énergie ne serait pas perdu pour tout le monde et ce mémoire sortirait ainsi des limbes de l’Université où trop de travaux intéressants restent hélas confinés.

C'est pour le même ordre de raison que je vais très prochaînement faire don à l'Université de Lille de mon fonds de littérature ancienne. Comme je disais récemment à mon ami et ancien collègue bibliothécaire, la retraite, progressivement, tourne certaines pages de la vie estudiantine et professionnelle. Il en est ainsi de ma bibliothèque de lettres anciennes (quelques centaines de volumes !)...


 

 

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dimanche 21 juillet

L’itinéraire eschatologique d’Er le pamphylien dans la République de Platon (1)

Quarante deux ans après en avoir terminé l'écriture et l'avoir "soutenu" devant un éminent professeur de la Sorbonne, je livre le mémoire de maîtrise de philosophie que j'avais consacré au mythe d'Er le Pamphylien qui se trouve à la fin de la République de Platon.
Quelle idée ! Pourquoi publier ainsi un travail d’étudiant qui aurait bien pu rester dans les limbes de l’Université, comme c’est la règle. J’ai même des amis qui ne savent plus ce qu’ils avaient traités comme sujet de maîtrise, qui ne savent plus le titre de leur mémoire d’il y a une quarantaine d’année. Pourtant la maîtrise donnait l’occasion de travailler à fond un sujet, histoire de montrer qu’on maîtrisait (précisément) les outils de la recherche ainsi que le patrimoine accumulé de la science.
mémoirePour ma part, cette année de maîtrise fut très importante, non seulement pour l’apprentissage de la philosophie mais peut-être surtout pour le travail que j’y ai fourni, hors contrôles liés aux “certificats”. Mon parcours était délibérément tourné vers la philosophie ancienne.
Ma rencontre avec Pierre Aubenque, m’a donné l’occasion de produire ce mémoire mais aussi une traduction des Catégories d’Aristote - dont le maître était un spécialiste. Pas rien que cette traduction qui m’a permis d’entrer dans les entrailles de la pensée aristotélicienne !
Autre rencontre qui aura son importance, celle d’Heinz Wismann dont j’ai suivi les cours d’”allemand philosophique” dès la deuxième année de mon DEUG. Nous y traduisions, sous sa houlette savante, des textes de philosophes allemands (Kant, Hegel, Nietzsche et Freud). C’est peut-être avec Heinz Wismann que j’ai appris à porter mon attention aux textes, aux mots de la philosophie…
Deux ans après avoir obtenu ma maîtrise de Paris IV comme on disait à l’époque, service militaire accompli, débarquant dans le Nord-Pas de Calais, je hante les couloirs de l’Université de Lille3, pour tenter d’y poursuivre mes études en philosophie grecque. J’y croise aussitôt Heinz Wismann qui me conseille alors de prendre contact avec le Centre de Recherche Philologique de Lille, fondé par Jean Bollack quelques années plus tôt. L’année de DEA fut consacré à la doxographie d’Héraclite. C’est là que j’ai croisé Fabienne Blaise (en DEA comme moi), André Laks (assistant à l’époque, et qui avait soutenu sa maîtrise avec Pierre Aubenque six ans avant moi !) ...
Un projet de thèse sera déposé sur le symbolisme animal chez Platon, projet hélas abandonné quelques années après pour cause de paternité et de vie familiale… L’idée de cette thèse était que, quand Platon évoque un animal, il n’est pas en train de “fleurir” une démonstration trop sérieuse, avec une image, un cliché etc. histoire de détendre l’atmosphère. L’animal n’est pas choisi comme ça par hasard, juste pour agrémenter un développement trop ardu ou pour le plaisir passager du lecteur. Chaque mot sémantiquement chargé a sa raison d’être philosophique, s’agissant d’un texte philosophique.

Dans mon travail sur le mythe d’Er, l’hypothèse méthodologique était la même : le mythe n’est pas là pour faire joli à la fin d’un ouvrage très sérieux sur le Justice, sur la Cité. La République étant un ouvrage de philosophie politique, le mythe d’Er devait, à mon sens, avoir une signification politique et apporter à la réflexion de l’ensemble de l’ouvrage. Lisant les commentaires existant sur ce texte, j’étais effaré du peu de cas qu’on faisait de ce qui y est écrit, et, en tous cas, de la quasi absence de commentaire politique.  En effectuant ma recherche dont le mémoire retrace le cheminement parfois tortueux, j’avais deux intentions. La première : ausculter le texte du mythe d’Er, prêter l’oreille à sa respiration, suivre le souffle qui discourt derrière et dans les mots qui le supportent. La deuxième : exhiber le caractère politique du mythe. Il s’est trouvé que ces deux intentions ont convergé ; il s’est avéré que le texte ausculté a bien une respiration politique. J’avais, me semblait-il, pratiquer cet “art de bien lire” que promeut Nietzsche dans L’Antéchrist ("Die große, die unvergleichliche Kunst, gut zu lesen", Der Antechrist, §59). Le titre complet du mémoire est L’itinéraire eschatologique d’Er le pamphylien dans la République de Platon.

[épidose suivant]


 

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samedi 28 février

Les mots sales

aedoinoAinsi Jacques Ardoino n'est plus.Il avait l'âge de mon père aujourd'hui déjà disparu.

De nombreuses personnalités lui ont rendu hommage, tel Christian Verrier.

Je ne l'ai rencontré qu'une seule fois, lors d'un séminaire interne organisé par le département Relations Humaines du CUEEP dans les années 90.

Une seule fois, précédée de la lecture de ces écrits, écrits toujours épais, riches de sens et de significations, écrits germinatifs, du genre de ceux qui font réfléchir, qui vous déséquilibrent le cervelet tout en vous donnant les moyens (les mots, les concepts, les connexions, etc.) de retrouver un autre équilibre bien plus solide et généreux, ancré dans la complexité de la vie pensée.

Une seule fois, une seule, mais je m'en souviens comme si c'était hier. Il avait avancé l'idée forte que les mots ont toujours un sens propre, certes, mais aussi plein de "sens sales" ! Ayant touché à la philologie quand j'étais jeune, j'étais sensible à la polysémie "naturelle" des mots, à leur épaisseur plus ou moins stratifiée repérable dans le temps (temps des textes témoins), mais là, Ardoino y allait fort : les mots ont un ou plusieurs sens "sales" ! Diable ! Pourquoi salissure et pas seulement polysémie ou historicité etc. ?

Je n'ai jamais posé la question à Jacques Ardoino. Je n'en ai jamais vraiment cherché la réponse ni l'ai même jamais posé si nettement. Cela se formule aujourd'hui, maintenant qu'il n'est plus. Enchaînement étrange de circonstance, non ?

En fait, je me demande si le "sale" n'intervenait pas dans le discours de séminaire, à l'adresse de gens venus docilement boire les paroles du sage, comme une provocation à leur intention, un coup de poing à leur entendement studieux, une provocation pour faire éclater la douce certitude du dictionnaire élémentaire, du dictionnaire qui affirme le ou les sens des mots (en moyenne et dans un dictionnaire francophone, un mot aurait cinq signification différentes), du dictionnaire qui laisse penser qu'il détient un savoir des mots, un savoir établi, stabilisé (la mise à jour annuelle n'ayant a priori que deux justifications : bonne conscience sociolinguistique et rentabilisation économique de l'entreprise). Car à bien regarder, il y a quelque chose qui cloche dans l'enchaînement où le lecteur va chercher dans le dictionnaire ce que signifie un mot, alors que ce mot utilisé par tel auteur peut très bien avoir un sens nouveau, un sens oblique, un sens oublié... surtout s'il s'agit de poésie par exemple. Cela relève carrément du cercle vicieux quand on regarde le statut des dictionnaires de langues dites mortes - dont les seuls témoins sont des textes, voire des textes peut-être fautifs dans la copie de copies qui nous est parvenue. Cercle vicieux au sens où :

  1. ces textes - avec toutes leurs "fragilités" - sont les seuls garants de l'emploi des mots ;
  2. c'est par l'analyse philologique de ces textes que les auteurs de dictionnaires ont fait des hypothèses sur leur signification ;
  3. nous allons, humanistes du XXIème siècle, chercher dans ces dictionnaires de quoi comprendre ces textes ;
  4. nous utilisons, humanistes du XXIème siècle, ces dictionnaires pour imaginer comment fonctionnait telle ou telle langue disparue... oubliant que l'acte de lecture est poseur de sens...

Mais je m'égare ! Ardoino n'a jamais parlé des dictionnaires de langues disparues. J'ai juste tiré un fil de la bobine qu'il m'avait un jour proposée...

Peut-être que Jacques Ardoino parlait de sens sale par opposition au fameux "sens propre" et en faisait ainsi un synonyme de "sens figuré". Pourquoi pas (figure rhétorique?), mais je n'en suis pas si sûr. Sauf à penser à une opposition de même niveau que celle du latent et du caché, de l'explicite et de l'implicite, etc.  et où recourir aux sens sales d'un mot permet de lui donner sa bonne assise sémantique, à mettre le sens "propre" dans la bonne perspective sémantique. Un peu comme si le sens propre d'un mot était la partie visible d'un iceberg...

Ou alors il s’agissait d’octroyer au sens "figuré", au sens "décalé" (changement de registre), à la métaphore, au déplacement de sens un rôle sémantique de premier ordre, un rôle consistant à entourer le sens "propre" des deviances propres à lui restituer son identité, sa qualité la plus profonde, la plus épaisse et la plus complexe...


 

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mardi 16 septembre

Note sur l'histoire des classifications

À propos de :
Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques / Claude-Michel Viry. - Paris : L'Harmattan, 2013. - 256 p.
[Une version courte de cette note est disponible sur le site de l'ADBS]
[L'auteur me signale par ailleurs un erratum : p. 101, § 3, il faut lire bien sûr Pierre Bayle et non Antoine Furetière]

 

Aborder l'histoire des classifications est chose fort délicate et peut se pratiquer de différentes façons tant cette histoire est complexe et la problématique qu'elle véhicule protéiforme.

Homo ordonator

On peut commencer par s’assurer des fondements humains trop humains de cette activité classificatoire, sur autant de registres qu'on veut ; et, pour y parvenir, scruter les fins fonds de l’homme et de l’humanité grâce à quelques témoignages indiscutables.

En appui sur un vieux texte mythologique de l'humanité, la Genèse, on peut en effet imaginer comment, dès l'origine, l'homme a dû distinguer entre tout ce qu'il trouvait autour de lui, nommant les espèces animales notamment, élaborant la prime nomenclature du vivant animal. Marcel Conche voyait dans ce texte biblique, si mes souvenirs d'étudiant sont fiables, l’indication de la nature nécessaire du langage. J'y décèle de surcroît aujourd'hui l'affirmation de la fonction discriminante, c'est-à-dire de la force classificatoire du langage[1]. Sur un autre registre, on peut lire le fameux « catalogue des vaisseaux » de la Grèce homérique[2] pour comprendre comment la classification est liée, dès l'aube de l'histoire, à la comparaison et au catalogage (inventaire structuré). S'appuyer, autre registre à nouveau, sur les travaux de Jean Piaget[3] permettra de voir comment l'activité classificatoire vient à l'enfant, comme pour résoudre les problèmes que lui pose son environnement immédiat. S’appuyant enfin sur une étude ancienne et fondatrice d’Émile Durkheim et Marcel Mauss, on peut décrire comment, chez un peuple dit premier, la classification des choses est déterminée par l’organisation sociale[4]. Quatre registres différents (et il y en a bien d'autres) sur lesquels se contextualise ostensiblement cette sorte d’obsession humaine qu’est la classification. On peut en effet prétendre, avec Claude-Michel Viry, que l'homme est immédiatement homo ordonator.

 ARISTOTE

À un tel inventaire des registres, on pourra préférer la recherche du moment originel où se nouent les fils majeurs de la problématique de la classification, c’est-à-dire, en l’occurrence, revenir une fois encore à ce bon vieil Aristote. Parvenir à la connaissance de ce qui est, sous le triple prisme de la définition, de la description et de la classification, telle est l’ambition aristotélicienne. Platon, certes - et sûrement d'autres savants/philosophes avant lui - avait déjà proposé une classification de ce qui est, classification des choses, classification des êtres. Mais avec Aristote, la problématique de la classification prend pour ainsi dire corps. Elle ne consiste plus en une sériation graduée en fonction d’un octroi de valeur ou de la plus ou moins grande proximité à un élément considéré comme premier dans le fonctionnement de l’univers. Avec Aristote, la pratique classificatoire devient plus dense, plus diversifiée, et surtout plus systématique. L’activité du Lycée devait être bien nombreuse et bien complexe pour que l’activité classificatoire prenne ses allures-là.

Aristote animait en effet tout un réseau de collaborateurs qui consignaient et rapportaient des observations, des descriptions pour enrichir la réflexion collective de l’école athénienne. Cette pratique aboutit pour une part à la confection de classifications des choses selon des critères conformes à la scientificité de l'époque. Nous avons là les premières classifications scientifiques - dont certaines seront utilisées jusqu'au XVIIIème siècle.

Mais, au Lycée, on ne s'est pas contenté de classer les animaux et autres objets empiriquement observables. Le Lycée était un vaste et tentaculaire laboratoire de recherche, en même temps qu’une école où s'enseignait la plupart des pratiques scientifiques. On peut imaginer que ce laboratoire-école disposait d’une bibliothèque fournie, où les chercheurs allaient notamment chercher les « opinions » (δόξαι, doxaï) des savants de naguère et d’autrefois. Les premières productions scientifiques internes au Lycée – notes de cours plus ou moins élaborées formellement dont des copies de copies nous sont parvenues et que la tradition attribue à Aristote lui-même le plus souvent - fourmillent de ces doxaï. Du coup, les hypothèses et les doctrines de la science pré-aristotélicienne sont consignées non plus seulement par auteurs mais aussi par « sujets », en fonction des thématiques travaillées. La première « doxographie » est thématique, l’organisation de l’ensemble des thématiques se calant sur une classification des sujets, sujets de préoccupation pour la recherche aussi bien que pour l’enseignement. Indissolublement, les savoirs en reprise (doxographie) et en construction (écriture scientifique originale) sont des savoirs enseignés.

Enfin, à côté de la classification des savoirs enseignés, va se mettre en place une classification des sciences selon des critères d’une autre nature. Aristote articule entre elles les différentes sciences en fonction de ce qu’elles mobilisent chez le savant : connaissance (sciences théorétiques diront les scholastiques : métaphysique, physique et mathématique), création (sciences poïétiques : rhétorique, poétique et dialectique) et action (sciences pratiques : morale, économie et politique).

Bref, avec Aristote et autour de lui, s’élaborent dans le même mouvement trois sortes de classifications : classification scientifique, classification des sciences et classification des savoirs enseignés. Et, à bien observer la suite des événements, ces trois sortes de classifications vont prendre des chemins distincts certes, mais non sans se croiser à plusieurs reprises, non sans se mêler parfois, par exemple lorsque le principe de la classification des sciences relèvera, comme chez Ampère, d’une analyse des faits et objets étudiés. De ce type d’entremêlements, naîtront pas mal d’ambiguïtés, notamment sur le statut des classifications bibliographiques (CDD, CDU) : ces classifications pointent-elles des objets scientifiquement élaborés (classification scientifique) ou bien articulent-elles des thèmes d’enseignement (classification des savoirs enseignés) ou encore déplient-elles les divisions des sciences constituées (classification des sciences) ? La question n’est ni simple ni factice.

L'attitude catégorielle

On pourra, troisième approche, étudier scientifiquement la classification « comme activité et pratique humaine – pas seulement humaine d’ailleurs : tout être vivant exerce une activité classificatoire, et l’« attitude catégorielle » lui est indispensable pour orienter son action dans son environnement »[5]. Nous entrerions alors dans les voies parfois difficilement praticables de la taxinomie ou taxonomie, ou systématique ou encore classologie (Joseph-Pierre Durand, 1899) voire taxilogie (Éric de Grolier, 1988 – terme repris par Claude-Michel Viry). Les pratiques électroniques de classement et de lecture socialisant et banalisant en quelque sorte l’« attitude catégorielle », cette approche prend aujourd’hui des dimensions nouvelles, par exemple avec l’apparition de classifications ouvertes (folksonomies), les classifications dont nous avons jusqu’à présent parlé étant caractérisées notamment par leur clôture. On trouvera dans une récente livraison de la revue Hermès des indications intéressantes sur ce point[6].

Chronologie des classifications (du savoir)

On peut, enfin, simplement passer en revue les différentes formes de classification élaborées tout au long de l’histoire de la pensée selon l'ordre chronologique. C’est ce que propose Claude-Michel Viry dans son Guide historique des classifications de savoirs.

viryQuel voyage ! Que d’escales ! Certes les escales sont plutôt courtes, rapides, mais elles sont toutes contextualisées au fil de la traversée sinueuse quoique globalement rectiligne, passant l’un après l’autre les quatre temps que l’auteur prend soin de délimiter. Une classification, rappelle l’auteur après Viviane Couzinet[7], révèle toujours la Weltanschauung de son concepteur, c’est-à-dire sa vision du monde, son idéologie. D’où l’extrême importance de la contextualisation, même en termes généraux. Les quatre périodes que délimite l’auteur sont classiquement[8] celle d’un monde clos cadencé par un temps cyclique (chapitre I : jusqu’à l’antiquité gréco-latine), celle d’un monde toujours clos mais rythmé par un temps linéaire et messianique (chapitre II : Vème-XVIème siècles), celle d’un monde infini rythmé par un temps linéaire ouvert (chapitre IV : XVIIème-XIXème siècles) puis celle d’un monde infini rythmé en accélération par un temps linéaire asservi par la technique (chapitre V : depuis le XIXème siècle). Le chapitre III propose une incursion dans les « civilisations extra-occidentales », balayant la période qui va du IXème jusqu’au XVIIIème siècle (Byzance, monde arabo-persan, monde juif, mais aussi Chine, Inde et Japon). Bref, tout le monde est convoqué, pour une analyse ou juste une présentation voire une simple mention[9].

L’ordre chronologique est en lui-même contextualisateur. Reste qu’il faut quelquefois pratiquer des raccourcis historiques pour la bonne compréhension du sujet. Aussi l’auteur n’hésite-t-il pas à enjamber les siècles, comme lorsqu’il marque la reprise – inversée – de Bacon par Dewey. L’auteur ne se contente pas de présenter dans l’ordre les classifications qui ont marqué l’histoire de la pensée. Une riche réflexion de fond sur les nombreux problèmes que pose la classification en général et des classifications particulières s’active sous la revue historique. L’auteur engage ainsi plusieurs discussions : le caractère éminemment historique des classifications (et, partant, des langages documentaires en général) ; le postulat de la globalité culturelle (le geste classificatoire n’est pas isolé, mais participe d’une cohérence culturel où œuvre d’art et « inventaire de l’univers » se côtoient) ; la classification des savoirs comme témoin d’un état stabilisé du savoir ; la question de la classe 0 des classifications décimales ; etc.

La seconde partie de l’ouvrage (Livre deuxième : tableaux et documents) constitue une grande annexe, exposant cinquante-cinq classifications, du plan d’études propédeutiques de Thierry de Chartres (XIIème) à la liste des sections du Conseil national des universités (1995). Nous saurons gré à l’auteur d’avoir rassemblé et de mettre ainsi à disposition des étudiants et des professionnels de tels documents. Suivent une bibliographie, l’index des noms de personnes puis celui des titres d’œuvres[10].

L’ouvrage de Claude-Michel Viry, avec ces deux parties, constitue sans conteste un excellent outil de travail pour qui veut s’attacher à la problématique de la classification et fouiller l’histoire des classifications des savoirs, du point de vue de l’organisation de l’enseignement aussi bien que de celui de la bibliothéconomie.


[1] Genèse, 2, 19 sq.

[2] L'Iliade, II, 484sqq.

[3] La psychologie de l'intelligence (1947), par exemple.

[4] De quelques formes de classification - contribution à l'étude des représentations collectives. Année sociologique, 6, (1901-1902), pp. 1 à 72.

[5] Éric de Grolier, Taxilogie et classification. Un essai de mise au point et quelques notes de prospective, Bulletin des Bibliothécaires de France, 33, 6 (1988), p. 468-489.

[6] Vincent Liquète & Susan Kovacs (coord.), Classer, penser, contrôler, Hermès, 66, août 2013.

[7] Organisation de la connaissance : dimensions idéologiques des classifications (2006, école d’été GDR Tic et société).

[8] Cf. les travaux d’Alexandre Koyré, notamment son Du monde clos à l’univers infini (From the closed world to the infinite universe, 1957 ; 1962 pour la trad. française) qui travaille le tournant que constitue le XVIème siècle (plus exactement du milieu du XVème au début du XVIIème).

[9] L’index des noms permet d’évaluer le nombre d’auteurs présentés (environ 500) et surtout complète utilement, avec l’index des titres d’œuvres citées, l’ordre chronologique qui préside au déroulement de ce Guide. On regrettera seulement que cet index des noms ne pointe que l’entrée principale concernant chaque auteur. On sait en effet que les accès secondaires et les chemins de traverses sont souvent semés d’indications significatives…

[10] Plus de quatre-cent œuvres sont citées.

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jeudi 19 juin

L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique, Nathalie Bordeau (dir.)

Note de lecture de L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique / sous la dir. de Nathalie Bordeau - Paris : L’Harmattan, 2013. – 251 p. – (Diplomatie et stratégies). – ISBN 978-2-336-00558-4
dont une version allégée est publiée par l'ADBS.

IEMais quelle est donc cette épreuve que l’éthique imposerait à l’intelligence économique ? Explicitement destiné à la formation des diplomates, fonctionnaires internationaux, attachés de défense et dirigeants (coédition L’Harmattan / Centre d’études diplomatiques et stratégiques), l’ouvrage coordonné par Nathalie Bordeau ne cherche à vrai dire pas LA réponse à la question que suscite son titre. Son intérêt principal tient sûrement dans la polyphonie pédagogiquement dosée qui s’y déploie : pas moins de dix-sept voix s’y font entendre. Encore ces voix ont-elles des timbres variés. Nous pouvons entendre aussi bien des militaires que des universitaires, aussi bien des lobbyistes que des médecins, aussi bien des cadres dirigeants (RH notamment) que des membres de cabinets ministériels. Bref, des professionnels chevronnés et des chercheurs attentifs s’adressent à de futurs hauts dirigeants.

Plutôt que de répondre directement à notre question, ce chœur hétéroclite fait entendre la musique de l’organisation et de l’action sur divers terrains et territoires, de l’entreprise internationale ou de la commune jusqu’aux sphères politiques les plus hautes. Mais ce faisant, des éléments de réponse affleurent ici et là, donnant au passage des colorations variées à l’idée même d’éthique. Celle-ci apparaît tantôt comme la réaffirmation de l’impératif catégorique kantien – où il est question que ce qui règle mon action puisse devenir une loi universelle (…meine Maxime solle ein allgemeines Gesetz werden[1]) – jusque dans son inversion pragmatique (par exemple : N’inflige pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il t’inflige), tantôt comme le principe régulateur universel (et non écrit) au-delà du droit (toujours local), au-delà de la morale (toujours particulière) et de la déontologie (toujours sectorielle), tantôt également comme le principe de responsabilité de l’entreprise, voire comme la nouvelle culture entrepreneuriale, comme l’obligation d’une explicite clarté de la politique d’intelligence économique de l’entreprise, comme ce qui donne à la politique d’intelligence économique son plein rendement aussi bien à l’intérieur de l’entreprise que dans son engagement sur le marché, ou encore comme la caution, le garde-fou de l’entreprise dans sa démarche d’influence sur les institutions productrices de normes, dans ses tentatives de modifier les règles du jeu, tantôt enfin – et on tient là la tonalité la plus structurante du discours général – comme ce qui peut entrer en conflit avec la quête d’« efficience », d’« efficacité » économique et/ou politique, voire ce qui ne peut que se dissoudre, par la force des choses (encore le pragmatisme), dans le trop fameux principe de réalité[2]. L’éthique présente ici une figure bien bigarrée !

L’affaire est entendue : nous sommes dans un état de concurrence exacerbée, c’est-à-dire en guerre économique permanente. La lutte généralisée pour le développement c’est-à-dire pour la survie impose de tuer l’autre (métaphore pour : détourner sa clientèle, le devancer, lui imposer son rythme, etc.) si l’on ne veut pas mourir. Un combat à mort entre gladiateurs, sauf qu’on ne connaît pas le César pour qui l’on organise ces jeux – sûrement la fameuse main invisible[3]. Reste que le déroulement des jeux est régulé par un arsenal juridique que les concurrents doivent respecter. La loi pose des interdits qu’on ne peut transgresser sans risquer la condamnation et la sanction. Le système judiciaire est là pour détecter et enregistrer l’infraction, instruire la cause puis juger du degré de culpabilité des fautifs. Il faut donc l’infraction, l’infraction caractérisée. Certes, la loi n’est pas une immuable fatalité et l’un des piliers de l’intelligence économique, l’influence, s’attache à peser sur les instances législatives ou normatives afin d’orienter leurs décisions et pré-dessiner leurs productions. Mais la loi en vigueur est la loi, si dure et contraignante soit-elle. Quand on passe au niveau de l’éthique, l’acte illégal est paradoxalement à la fois insuffisant et superflu. C’est l’intention qui compte, comme on dit[4]. La loi caractérise l’acte comme transgression de l’interdit puis la qualification de l’intention vient en second. L’éthique, elle, n’a quasiment que faire du passage à l’acte. Elle s’intéresse à l’intention, c’est-à-dire à l’acteur. Et force est de constater que notre ouvrage s’intéresse peu à l’intention ; à peine en effleure-t-il la problématique. En fait, pour se placer résolument au niveau de l’éthique, la question aurait peut-être due être celle-ci : quelle(s) épreuve(s) l’intelligence économique impose-telle à l’éthique ? Et pour y apporter des éléments de réponse, il faudrait au préalable s’entendre sur ce que c’est que l’éthique et peut-être surtout se demander et décider ce qu’elle viendrait faire dans cette galère.

Reste que grâce à la polyphonie des acteurs qui y contribuent et grâce même à la bigarrure de l’éthique qui s’y exhibe, cet ouvrage offre au lecteur un très vaste panorama français de l’intelligence économique et peut-être surtout les très nombreux ingrédients d’une réflexion qu’il ne manquera pas de susciter. Les thèmes satellites de l’intelligence économique traités ici sont nombreux qui pourront aménager de multiples biais à cette réflexion. En voici quelques-uns parmi les plus topiques, donnés ici en ordre alphabétique : collectivité territoriale, concurrence, développement international, efficacité économique, élu, entreprise multinationale, finances publiques, gestion des ressources humaines, gouvernance, guerre économique, influence normative, intelligence collective, mondialisation, politique publique, protection, prévention situationnelle[5], recherche de la performance, risque, risque numérique, stratégie informationnelle, sécurisation de l'espace public, sécurisation des données et des informations, sécurisation des systèmes d'information, travail parlementaire, valorisation territoriale, veille stratégique.



[1]  Immanuel Kant (1724-1804), Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, I, Vorrede [http://gutenberg.spiegel.de/buch/3510/1].

[2]  Ici encore, le pragmatisme produit une singulière inversion : à l’origine (Sigmund Freud, Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Geschehens, 1911), le respect du principe de réalité est ce qui fait taire (plus ou moins provisoirement) la « satisfaction pulsionnelle ». Et la recherche de l’efficacité économique (profit) ou politique (pouvoir) semble bel et bien du côté de la pulsion, la prise en compte de l’impératif kantien fonctionnant comme une sorte de rappel à la loi humaine (l’humain comme universel). Or, dans le discours des acteurs de l’intelligence économique, dans le discours des « affaires », c’est la pré­occupation éthique qu’on range du côté de la pulsion (utopie humaniste), la recherche d’efficacité étant seule de l’ordre du réel (si je ne développe pas mon affaire, si je ne suis pas meilleur que l’autre, je meurs – principe de survie plus que principe de réalité).

[3]  Adam Smith (1723-1790), à qui l’on prête une vaste théorie libérale imagée par cette « main invisible », pensait que chacun ne cherche que son propre intérêt – ce qui fait la « richesse des nations ».

[4] Encore Kant, qui, formalisant la morale en cours au XVIIIème siècle dans l’Europe protestante, pose le postulat selon lequel la valeur morale d’une action gît dans l’intention et surtout pas dans les résultats de cette action (Ibid.).

[5]  La présence du chapitre sur ce sujet (pp.107-156) est loin d’aller de soi, quand bien même l’exposé est intéressant. Quel rapport y a-t-il entre l’intelligence économique et la criminologie dans l’espace public local ? Qu’il y ait quelque chose à comprendre entre éthique et vidéosurveillance, soit – sauf que ce point de friction n’est qu’effleuré. Nous sommes de toute façon trop loin de l’intelligence économique.


 

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mardi 15 avril

Évaluer la richesse

Richesse et valeur : retour à la critique de l’économie politique à l’occasion de la crise systémique du capitalisme contemporain. C'était le 08 avril 2014 à la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société à Lille.


Tout d'abord l'introduction à l'après-midi suivie de l'intervention de Jean-Marie Harribey sur le croisement entre richesse et valeur, puis débat avec la salle.

Puis table-ronde qui a réunit :

  • Bernard Friot , Professeur émérite à Paris Ouest Nanterre, IDHE (Institutions et dynamiques historiques de l’économie)
  • Bernard Perret , Ingénieur et socio-économiste, membre du Conseil Général de l'environnement et du développement durable
  • Richard Sobel , Maître de conférences en économie, Université Lille 1
  • Henri Sterdyniak , Directeur du département Économie de la mondialisation de l'Observatoire Français des Conjonctures Économiques, Paris

L'après-midi se termina avec l'intervention d'Alain Caillé (Professeur de sociologie à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, directeur-fondateur de La Revue du MAUSS)

 

SOURCES :

  • http://lille1tv.univ-lille1.fr/collections/video.aspx?id=10bbd43c-81cb-4c77-baa4-80836c74c578
  • http://lille1tv.univ-lille1.fr/collections/video.aspx?id=cae87361-2097-4d9a-beb8-3f84c465d873
  • http://lille1tv.univ-lille1.fr/collections/video.aspx?id=2dd36956-37c6-4c1f-9b45-bff23c3e9fae

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mercredi 20 novembre

La révolution numérique en cours, selon Michel Serres

La petite poucette ne m'a pas franchement convaincu. Peut-être en sera-t-il autrement de la conférence inaugurale pour le lancement officiel du Programme Paris Nouveaux Mondes, l'Initiative d'excellence du Pôle de recherche et d'enseignement supérieur "hautes études, Sorbonne, arts et métiers"(Pres héSam) prononcée par Michel 29 janvier 201...



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dimanche 17 novembre

En parlant de JS Bach...

... j'ai assisté la semaine dernière à Tourcoing à un concert dirigé par Jean-Claude Malgoire qui présentait un florilège Bach dont l'Art de la Fugue était l'un des fils conducteurs. Super moment...

Bach-unfinishedfugue

Die Kunst der Fugue, œuvre entre les œuvres, musique entre les musiques, musique à voir autant qu'à entendre, musique abstraite autant que concrète mais dont la concrétisation (le jeu) est indépendante de l'abstraction (l'écriture). Cette œuvre peut se jouer avec quasiment n'importe quel dispositif, peu importe. Une petite requête d'enquête sur YouTube ou sur DailyMotion le montrera sans difficulté, de même qu'un petit tour au supermarché de la culture en boîte qu'est aujourd'hui la FNAC. Vous pouvez aussi aller chez votre disquaire préféré, s'il y en a encore un pas trop loin de chez vous ;-(. Chaque dispositif apportera sa contribution. L'orgue apportera la continuité sonore, l'orchestre de chambre apportera la danse, l'orchestre symphonique la masse sonore, le clavecin la décomposition éventuellement aigrelette, peu importe : la musique sera toujours là, abstraitement identique et concrètement différente.

On sait que la musique est un des lieux privilégiés de la dialectique entre le Même et l'Autre sous plusieurs aspects. En voilà un qui semble propre à JS Bach - du moins à son apogée avec lui -, entre l'écriture qui fige le Même et le jeu qui sera fatalement l'expression de l'Autre, du nécessairement Différent. Bref, musique abstraite, musique dont l'écriture suffit à assurer la cohérence, l'évidence ; musique à lire en quelque sorte. L'interprétation certes est toujours différente, ou plutôt le même texte musical connaîtra une multitude d'interprétations. Les six Sonates en trio par Walcha sont différentes de celles de Chapuis qui sont différentes de celle d'Isoir etc. L'altérité repose là sur l'individualité des interprètes, sur leur parti pris esthétique et technique. Dans le cas qui nous intéresse, l'altérité repose sur la pré-éminence de l'écriture qui relègue tout ce qui vient après dans le champ du nécessairement autre. Entre Walcha, Chapuis et Isoir, on pourra choisir selon le respect de l'oeuvre écrite c'est-à-dire le lien avec la source par exemple. Dans le cas qui nous intéresse, la question ne se pose même pas.

Dès l'époque du Départ précipité, adolescent puis jeune adulte, je lisais Bach ainsi, dans le texte en quelque sorte. "Texte" de l'Art de la fugue, texte des pièces pour orgue... Je m'émerveillais de cette écriture si "intelligente" que son exécution paraissait presque secondaire, relevait de l'aléatoire. Curieux retournement pour un musicien salarié qui fut obligé de "produire" très régulièrement pour la tenue des offices religieux, quitte à se reprendre, à s'autoplagier. À l'extrême fin de sa vie, il se paye le luxe d'une musique que l'idée suffit à faire exister, une musique dont l'exécution à la limite n'apporte rien si ce n'est l'instrument lui-même, une musique qui pré-existe comme musique à son exécution.

Quand on lit l'Art de la Fugue, on voit se déployer sous nos yeux un autre aspect de la dialectique du Même et de l'Autre. Un thème simple ("sujet") va être répété ("réponse") soit à l'identique, soit à un autre degré (en général à la dominante), mais structurellement toujours le même. C'est ce qui s'expose en premier et à partir de quoi la suite devient pensable et possible.

KdF-Orig

Le contrepoint va superposer un contre-thème à ce thème : "sujet" et "contre-sujet" vont s'exposer simultanément. Puis, deuxième cran de l'altérité, le sujet va pouvoir connaître des variations : le même sera traité "autrement", par modification rythmique, par inversion du thème, etc.
Et ça engage plus d'une heure de musique à partir d'un seul thème initial de quelque 12 notes sur seulement 2 mesures...

J'ai rédigé ce billet parce que je viens de découvrir une vidéo sur YouTube où l'on entend l'Art de la fugue joué à l'orchestre de chambre pendant que se déroule la partition bien lisible. Magnifique initiative !


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mercredi 05 décembre

Jean Bollack

Bollack_nouvellephoto_lr_grayJean Bollack est parti hier matin.

Né en 1923, il était, comme dit Fabienne Blaise, une grande figure de la philologie ancienne, le fondateur de ce que nos collègues étrangers appellent l'École de Lille. L'étendue de ses nombreux travaux, qui pour beaucoup ont compté, allaient de la philosophie présocratique à la poésie de Celan, en passant par la tragédie grecque, entre autres.

Ce qui était remarquable chez cet homme vénérable, c'est ce mélange de culture humaniste incommensurable et de rigueur scientifique impitoyable dans la pratique de la lecture philosophique et littéraire. Au centre de recherche qu'il a créé à Lille3, dans les années 70, le Centre de Recherche Philologique, nous pratiquions une lecture des textes que je n'avais rencontrée nulle part ailleurs et qui a imprimé mon esprit d'une marque indélébile.

J'avais commencé mes études de philosophie à la Sorbonne (Paris IV) où le conservatisme aussi bien politique que scientifique régnait en maître. Arrivé dans le Nord à la fin des années 70, j'ai souhaité engager une recherche (thèse) sur le symbolisme animal chez Platon, sous sa direction. Le trait d'union entre mes études sorbonnardes et mes études lilloises, c'était Heinz Wismann qui, à Paris, m'avait entraîné à la germanité philosophique tout en m'initiant à cette "rigueur de lecture" si caractéristique de l'École de Lille (travail philologico-philosophico-littéraire voire linguistique sur les textes de Kant, Hegel, Nietzsche et Freud) et que je retrouvais avec joie aux côtés de jean Bollack à Lille (avec Laks, Judet de la Combe, etc.). Fabienne Blaise était alors ma condisciple. Elle a perdu un maître, dit-elle. Moi, j'ai perdu une figure tutélaire assez lointaine (n'ayant pas concrétisé mon idée de thèse, je l'ai finalement assez peu côtoyé) mais qui a marqué ce goût pour la "rigueur de lecture" qui m'habite encore aujourd'hui - et a fait de moi un professionnel de l'information et de la documentation un tantinet marginal...


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vendredi 29 juin

e-Rousseau, c'est pour bientôt

Frédéric Kaplan présente ce qui promet d'être un superbe outil de travail pour les étudiants et chercheurs en sciences politiques, en philosophie, en littérature, en musicologie, en ... Sur son site, c'est .


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