mardi 13 avril

“Le mythe d’Er l’Arménien, ou la colère de Dieu” ?

Quel titre ! Ça sonne comme un prêche religieux, d’une de ces religions monothéistes au Dieu colérique ! On se croirait dans l’Ancien Testament, où le Dieu, Yahweh, Elohim, Adonaï, etc., quel que soit le nom qu’on lui donne, se met souvent en colère contre le peuple qui croit en lui. Ou bien dans la pratique musulmane où l’on se demande souvent si nos afflictions sont une épreuve ou une colère d’Allah !! Ma première réaction tient de l’étonnement, de la curiosité : comment peut-on accoler au mythe d’Er la perspective d’une colère divine ? En effet, pour avoir étudié ce texte de la fin de la République de Platon, je n’ai jamais senti une telle “colère divine”. De la violence dans les sanctions infligées aux “méchants” absolus (Ardiée le tyran, par exemple), oui, mais un Dieu qui piquerait sa colère, non ! Donc, intrigué, je lis cet article rédigé par Sam Tilbian mais posté par Ara Toranian le dimanche 11 avril 2021. Peut-être suis-je passé à côté de quelque chose d’important il y a 45 ans quand j’ai travaillé le mythe d’Er, en tout jeune apprenti philosophe-philologue que j’étais. 

Très vite je déchante et me trouve en but avec un amalgame d’approximations et d’erreurs…

Je pointerai ici juste les six passages suivants.

 

  1. Er, fils d’Armenios [...] est un arménien selon Platon...  pour traduire ̓Ηρὸς τοῦ ᾿Αρμενίου (Eros tou Armeniou), ça fait un arménien de trop ! Sam Tilbian s’est peut-être laissé abuser par cette page de vulgarisation ou tout simplement par l’article de Pascale Seys grâce auquel il a découvert le mythe d’Er...
    En fait, trois compréhensions de ce passage sont formellement possibles :
    1.“Er, fils d’Arménios”,
    2.“Er, fils de l’arménien”,
    3.“Er, l’arménien”.
    En général, la troisième est rejetée (
    sauf par Victor Cousin qui traduisit les œuvres complètes de Platon en 13 vol. entre 1825 et 1840, la République en 1934 dans le vol.10, le passage qui nous intéresse étant aux pages 279 et suivante) et la première préférée par les traducteurs et autres commentateurs patentés.
  2. … de la race des Pamphyliens ...
    En fait le texte dit τὸ γένος Παμφύλου, c’est-à-dire quelque chose comme “né en Pamphylie” ou “originaire de Pamphylie” .
  3. … selon Platon
    En fait, très concrètement, Platon ne rapporte pas une information dont d’autres que lui pourraient avoir une autre version ; il l’invente de toutes pièces !
  4. … Platon qui se réfère à juste titre, aux invasions phrygiennes, dont les Armens, ayant peuplé la Pamphilie. 
    D’abord, Pamphylie avec un y, c’est mieux car, en grec, ça change tout. Pamphylie pourrait vouloir dire “de toutes races”. En effet, selon la thèse la plus couramment admise, “il s’agirait […] de l’adjectif πάμφυλος, d
    e toutes races, de toutes tribus, devenu ethnique” [Cf. C.BRIXHE, Le dialecte grec de Pamphylie, Paris 1974 (thèse dactylographiée), §71].
    Pamphilie avec un i voudrait dire quelque chose comme “amour de tout”...
    Globalement, cette assertion demande à être étayée, voire sérieusement documentée. Platon connaissait-il ainsi l’histoire des Armens ? Des preuves !
  5. ... trois séries de textes bibliques, qui lui y voit un personnage de la Bible ...
    Si on lit bien le mémoire de “lui”, c’est-à-dire le mien, il n’est jamais dit qu’Er est un personnage de la Bible. Quand je remarque que le nom ‘ER’ est présent dans le texte de la Bible et pas dans la littérature grecque d’avant Platon, je ne fais que mon travail de philologue soucieux du texte. Je rapproche ce qui se ressemble et j’essaie de comprendre.
    Ce qui m’avait plu dans cette possibilité de rapprochement, c’est que cela permet d’imaginer que Platon joue encore une fois sur les mots – ce qu’il fait depuis le début du mythe d’ER – en désignant de ce nom-là quelqu’un qui a pour mission d’observer ce que personne n’a jamais vu. Car en hébreu, ‘ER’ - comme mot et non plus comme nom propre - signifie "celui qui veille sur, qui observe, qui regarde attentive­ment", et, plus vaguement, "celui qui regarde, qui voit". Trouver du sens, mission du philosophe-philologue, non ?
    Bref, quoi qu’il en soit, s’apercevoir que le nom ‘ER’ peut être d’origine sémitique ne signifie pas qu’on prétende que le personnage inventé par PLATON est un personnage de la Bible.
    Dans cette démarche, la Bible n’est là que comme témoin de langue, au même titre qu’un épigraphe ou une gravure de caractères sur une tablette d’argile… En tant qu’ouvrage, elle n’existe pas encore vraiment à l’époque de Platon : à peine, si l’on en croit l’une des hypothèses des historiens sur le sujet, Esdras a-t-il commencé de rassembler et d'ordonner divers récits pour constituer ce qu’on appellera le Pentateuque...
  6. … la Bible ; ce dont auraient eu connaissance Socrate et Platon au 5e siècle avant J.C. Tout à fait invraisemblable !!
    En fait, il n’est pas si invraisemblable que ça que Platon ait eu connaissance de ce qui se tramait de l’autre côté de la mer, au Moyen-Orient ! Ne pas oublier que :
    1.Athènes est une cité maritime et que les athéniens connaissent très bien toute la Méditerranée ;
    2.la philosophie est née, non pas à Athènes comme on le prétend trop souvent, mais sur les côtes de ce qu’on appelait l’Asie mineure, c’est-à-dire du Moyen-Orient, précisément sur la façade maritime de l’actuelle Turquie. 
    Des échanges et des influences sont attestés et cette question des rapports entre Platon et l’Orient est posée et traitée depuis plus d’un siècle... Marcel Deschoux, présentant
    un siècle de bibliographie platonicienne de langue française (1880-1980), en fait une entrée d’index ! Fin janvier 2002, Michelle Lacore explique que le panthéon panhellénique doit beaucoup au Proche-Orient ["La théologie d'Homère jugée par Platon" in Les dieux de Platon, Jérôme Laurent dir., Presses universitaires de Caen, 2003]. En 1992, E.D. Francis affirme que “de haute antiquité, la Grèce fut en contact avec l'Orient” [“Oedipus Achaemenides” in American Journal of Philology 113 (1992)]. Bref, comme disait en 1938 déjà l'Helvète Charles Werner, “on doit admettre une influence générale de l'Orient sur la Grèce” [La philosophie grecque chez Payot]. Donc pourquoi Platon n’aurait-il pas subi cette influence ?

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les éléments d’analyse que propose notre ami Sam Tilbian, mais j’en reste là. Pour qui voudra en avoir le cœur net sur les six points relevés plus haut, je renvoie très modestement à ce mémoire de 1977 dont la lecture par Sam Tilbiam rend bien mal compte (le passage incriminé se trouve aux pages 13 et suivantes) ou bien à cet extrait posté sur mon blog.


Ce post est repris sur le site Armenews.com.


 

Posté par brich59 à 15:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


mercredi 07 avril

Une dizaine d'années de notes de lecture

Elles ont toutes été rédigées pour l'association professionnelle qui m'a accompagné tout au long de ma "carrière" de professionnel de l'information. L'ADBS les a incorporées dans ses colonnes jusqu'à ce qu'elle cesse de publier des notes de lectures dans sa revue - d'où la publication uniquement sur le site de l'association des deux dernières notes de lectures. Je les regroupe ici, en clap de fin (?).

Les ouvrages lus sont parus dans la décennie 2010 : vingt-neuf publications en vingt-cinq notes de lecture !

  • ACCART Jean-Philippe & VAISSAIRE-AGARD Clotilde, Les 500 mots métiers. Bibliothèques, archives, documentation, musées. Bois Guillaume (76230) : Éditions Klog, 2016. – 190 p. – ISBN 979-10-92272-11-6. Cairn.

  • ARCHIMAG, Nouveaux métiers de l'infodoc. Guide - Paris : Serda, 2013. - 88 p. - (Archimag Guide pratique, ISSN 1242-1367 ; 48). Cairn.

  • ARCHIMAG, Outils et efficacité d’un système de veille. Paris : Serda édition-IDP, (sd). – 92 p. – (Archimag Guide pratique; 47). Cairn.

  • BATS Raphaëlle 5DIR.), Construire des pratiques participatives dans les bibliothèques. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2015. – 156p. – (Boîte à outils, ISSN 1259-4857 ; 33). – ISBN 979-10-91281-58-4. Cairn.

  • BERGADAÂ Michelle, Le Plagiat académique. Comprendre pour agir. - Paris : L'Harmattan, 2015. - 228 p. - (Questions contemporaines). - ISBN 978-2-343-07531-0. Cairn.

  • BISBROUCK Marie-Françoise (dir.), Bibliothèques d'aujourd'hui : à la conquête de nouveaux espaces. Nouvelle édition. – Paris : éditions du Cercle de la librairie, 2014. – 437 p. + un disque. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). Cairn.

  • BORDAU Nathalie (dir.), L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique - Paris : L’Harmattan, 2013. – 251 p. – (Diplomatie et stratégies). Cairn.

  • BOUCHEZ Jean-Pierre, " Autour de "l'économie du savoir" : ses composantes, ses dynamiques et ses enjeux ", in Savoirs, 34 - 2014, p. 9-45. Cairn.

  • CARLIER Alphonse, Intelligence économique et knowledge management. La Plaine Saint-Denis (93571) : Afnor, 2012. – XVI-310 p. Cairn.

  • CHEVALIER Stéphane (dir.), Musées, centres de sciences et réseaux documentaires. S'organiser et produire. - OCIM, MUST. - ISBN 978-2-11-139616-6. Cairn.

  • CORDIER Anne, Grandir connectés. Les adolescents et la recherche d’information. - Caen : C&F éditions, 2015. – 303 p. – (Les enfants du numérique). – ISBN 978-2-915825-49-7. Cairn.

  • DAVID Amos (dir.), Intelligence économique et problèmes décisionnels. Paris : Hermès Science Publications : Lavoisier, 2010. – 370 p. – (Traité des sciences et techniques de l’information. Série Environnements et services numériques d’information). Cairn.

  • DEBLIQUY Pierre-Yves, Chercher n'est pas trouver : outils, méthodes et stratégies à l'usage de ceux pour qui l'information compte. - Edi.pro, 2015. - 323 p. Cairn.

  • DELENGAIGNE Xavier, Organiser sa veille sur Internet : au-delà de Google… Outils et astuces pour le professionnel. Paris : Eyrolles, 2012. - 320 p. Cairn ou Cairn.

  • DELENGAIGNE Xavier, Organiser sa veille sur Internet : au-delà de Google... Outils et astuces pour le professionnel. - 2e édition. - Paris : Eyrolles, 2014. - 299 p. Cairn.

  • DELENGAIGNE Xavier, 100 fiches pour organiser sa veille sur Internet : au-delà de Google... Outils et astuces pour le professionnel. - 3e édition. - Paris : Eyrolles, 2019. - 338 p. Adbs.

  • DELSAUT Guy, Utiliser Wikipédia comme source d'information fiable. - Bois Guillaume (76230) : Éditions Klog, 2016. - 182 p. - ISBN 979-10-92272-12-3. Cairn.

  • DINET Jérôme, La Recherche d'information dans les environnements numériques. - Londres : ISTE éditions, 2014. - 134 p. - (coll. Systèmes d'information, Web et informatique ubiquitaire). - ISBN (print) 978-1-78405-018-4 ; ISBN (e-book) 978-1-78406-018-3. Cairn.

  • DUPIN Corinne, Guide pratique de la veille. - Paris : Éditions Klog, 2014. - 122 p. Cairn.

  • GHILS Paul (dir.), Connaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet. - Louvain-la-Neuve : Academia-L’Harmattan, 2016. - 312 p. – (Intellection). - ISBN 978-2-8061-0278-2 (version PDF, EAN Ebook 978-2-8061-0831-9). Cairn.

  • LE DEUFF Olivier , Du Tag au Like. Limoges : FYP Editions, 2012. – 159 p.– (Entreprendre). Cairn.

  • LEBRUMENT Norbert, Intelligence économique et management stratégique : le cas des pratiques d’intelligence économique des PME. Paris : L’Harmattan, 2012. – 456 p. (Intelligence économique). Cairn.

  • LEFRANC Caroline, Créer et gérer une photothèque : organiser son fonds d’images. Bois Guillaume (76230) : Éditions Klog, 2016. – 200 p. - ISBN 979-10-92272-16-1. Cairn.

  • MESGUISCH Véronique & THOMAS Armelle, Net recherche 2013. Surveiller le web et trouver l'information utile. - Editeur : De Boeck (Collection : Information & Stratégie). ???  p . Cairn.

  • PELLETIER Arnaud & CUÉNOT Patrick, Intelligence économique, mode d'emploi : maîtrisez l'information stratégique de votre entreprise. Montreuil : Pearson France, 2013. - XII-276 p. - (Management en action). Cairn.

  • SANDRAS Agnès (dir.), Des bibliothèques populaires à la lecture publique. - Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2014. – 544 p. – (Papiers). – ISBN 979-10-91281-56-0 : 42. Cairn.

  • SIMON Bruno-Bernard, Vos recherches avec Google. - Paris : Éditions Klog, 2014. - 162 p. Cairn.

  • SIMON Bruno-Bernard, Comparez et maîtrisez les moteurs de recherche. - Paris : Éditions Klog, 2019. - 295 p. - ISBN : 979-10-92272-29-1. Adbs.

  • VIRY Claude-Michel, Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques. - Paris : L'Harmattan, 2013. - 256 p. Cairn.

Vingt-neuf publications en vingt-cinq notes de lecture sur une dizaine d'années, c'est peu, comparé à certains collègues universitaires partageurs de la section 71 ! Il faut dire que la lecture scientifique et technique fait partie de leur boulot ! Je n'étais qu'un de ces "piétons du savoir" dont parlait si bien Serge Cacaly il y a maintenant plus de 35 ans ("Les piétons du savoir : la profession de documentaliste en France aujourd'hui". Dοcumentaliste - Sciences de l'information, 1985, νοl.22, n°6, p.208-215. Les livraisons d'avant 2001 de la revue de l'ADBS ne sont malheureusement toujours pas en ligne. Le seront-elles un jour ?). L'idée était bien de partager le fruit des lectures professionnelles, de mon point de vue très personnel sans doute.

Posté par brich59 à 11:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

mardi 30 mars

Esprit, es-tu là ?

 

Je viens de lire le petit mais dense ouvrage de Myriam Revault d'Allonnes, L'Esprit du macronisme ou l'art de dévoyer les concepts*. Vivifiant, c'est petit mais c'est du lourd ! Enfin quelqu'une qui regarde ce qui fonctionne conceptuellement sous le capot Macron, ce qui le soutient le "macronisme" question idéologie, question agencement de concepts de philosophie politique voire d'anthropologie politique ! Je me permets d'en proposer en fin d'article l'index nominum, au cas où, cher lecteur, tu souhaiterais voyager en biais dans l'ouvrage...

Mais tout d'abord, voici ce que dit la quatrième de couverture, très éclairante.

Emmanuel Macron avait invité les chômeurs à « traverser la rue » pour trouver un travail. Comme si l’individu était un acteur rationnel, calculateur, seul responsable de ses actes et de leurs conséquences. Or, cet individu n’existe pas, personne n’est le coach de soi-même, et la nation n’est pas une « start up », sinon dans un certain discours managérial et comptable qui est au coeur de la rationalité politique d’Emmanuel Macron et qui induit au mirage d’un « nouveau monde ».

Car le sujet-citoyen n’est pas l’individu performant. Il n’est pas un bloc d’intérêts et de concurrence mais celui qui, sachant ce qui le relie aux autres, oeuvre au sein d’institutions justes à rendre possible telle ou telle option. L’autonomie, la responsabilité ou la capacité n’ont de sens que comprises comme porteuses d’une tension entre l’indépendance des individus et leur intégration dans la communauté. Il existe un endettement réciproque entre l’homme et le social. C’est pourquoi, loin d’être anodins, ces propos sur les chômeurs ou le « pognon de dingue » engendrent des lectures simplifiantes et univoques du lien social.

Devant un tel dévoiement, Myriam Revault d’Allonnes reprend à nouveaux frais ces notions fondamentales pour en montrer la profondeur, les paradoxes et la puissance ; une leçon de clarté et de rigueur, alors que, plus que jamais, dans la crise que nous vivons, le besoin d’un monde commun s’impose.

J'ai aimé lire ce livre pour sa structure précise et clarifiante : l'auteure, pour chacune des trois notions-clés qu'elle travaille (Autonomie, Responsabilité, Capacité), propose d'abord une sorte de doxographie faisant le point sur la problématique notionnelle, histoire de partager avec le lecteur de quoi elle parle exactement (sans quoi aucun dialogue ne serait possible, comme aimait à dire Paul Ricœur). Après quoi seulement, elle analyse la situation macronienne de la problématique en question.
Les trois notions-clés font chacune l'objet d'un chapitre et ces trois chapitres sont précédés d'une grande mise au point intitulée "La coexistence des hommes : les moeurs et les lois". Cette mise au point part de ce que peut vouloir dire "faire société", sollicitant les témoignages de Montesquieu, Rousseau, Mauss, Jonas, Arendt, Ricœur... C'est dans ce "faire société" qu'Autonomie, Responsabilité et Capacité prennent tout leur sens et se fortifient de tous leurs enjeux.

J'ai dévoré ce livre pour ce qu'il risquait d'apporter comme réponse à ma question d'il y a quatre-cinq ans : Mais pourquoi cet homme revendique-t-il le parrainage de Paul Ricœur ?

Quand j'ai vu arriver Emmanuel Macron sur la scène politique et se porter candidat à la Présidence de la République, je n'y ai pas vraiment porté attention, me disant qu'un clone mis à jour de Giscard d'Estaing faisait irruption au milieu d'un monde passablement enlisé et pour tout dire ennuyeux à force d'exhiber des impasses sociales et politiques. C'est quand il a parlé de Paul Ricœur qu'il a commencé de m'intéresser. J'avais lu jadis ce philosophe pour ses travaux passionnants sur la métaphore et sur l'herméneutique, notamment, et je ne voyais pas comment l'énarque banquier postulant à la Présidence pouvait ainsi se réclamer du philosophe. Il l'avait aidé pour l'édition (et non l'écriture !) d'un ouvrage. Bon, OK. Mais encore ?
Emmanuel Macron affirme que Paul Ricœur l'a "rééduqué sur le plan philosophique"**. Car il avait déjà été éduqué question philosophie. Lectures de Marcel Conche (dont l'accent corrézien rocailleux sonne encore à mon oreille tant il tranchait avec les façons professorales de parler en Sorbonne au début des années 70 !), Kant, Aristore, Descartes, Hegel. C'est Machiavel qui lui fit "abondonn[er] la métaphysique pour la philosophie politique"**. Puis c'est la rencontre avec Ricœur avec qui il a "lu et relu de la philosophie antique"** et surtout avec lequel il a, dit-il, bien dialogué... tellement dialogué que le philosophe l'aurait "poussé à faire de la politique, parce que lui-même n'en avait pas fait"**(?). De fait, certains trouveront dans sa démarche "le dialogue, la bienveillance, autant de notions ricœuriennes qu'il a fait siennes pendant son ascension vers l'Élysée"***, d'autre verront dans "sa proximité avec le philosophe Paul Ricœur, avec la revue Esprit, son intérêt pour la chose intellectuelle" une authentique "disruption"**** par rapport à l'air ambiant... On dirait bien que, faisant le récit de son compagnonnage avec Paul Ricœur, Emmanuel Macron s'octroye son titre de créance philosophique", comme disait Marc Lambron*****.
Donc, qu'une personnalité philosophique, qui plus est membre du conseil scientifique du Fonds Ricœur et fine connaisseuse du philosophe (elle a par exemple dirigé avec François Azouvi le Cahier de l’Herne Paul Ricœur de 2004, réédité au Seuil trois ans plus tard dans la coll. Points Essais), qu'une telle personnalité philosophique donc travaille l'idéologie macronienne, cela ne pouvait me laisser indifférent !
Ceci dit, le parrainage Ricœur qu'exhibe Emmanuel Macron a été largement contesté par les intellectuels proches de Paul Ricœur. Plusieurs articles publiés par Le Monde et un communiqué de presse du Fonds Ricœur atteste d'une polémique à ce sujet... En tous cas, tout cela "marque la distance prise par les intellectuels ricœuriens avec celui qui fut, entre 1999 et 2000, assistant éditorial de Paul Ricœur" (Le Monde le 3 décembre 2019). C'est dit ! Mais Myriam  Revault d'Allonnes permet de comprendre comment le discours néolibéral du Président tord les concepts sur lesquels il prétend fonder son action politique, finissant par ne plus duper personne.

Dans cet ouvrage, largement salué dans les médias, je sens comme une rigueur philosophique imparable, produisant un discours sans ambiguïté, à la Ricœur ! Et cela ne grandit pas l'image philosophique du Président. C'est qu'il y a quand même une différence entre faire de la philosophie et faire le philosophe, comme disait Kant.

Index Revault d'Allonnes (2021)------

* Paris : Éditions du Seuil, 2021. - Coll. La Couleur des idées (EAN 9782021465075).
** Entretien avec Fottorino, Greilsamer et Van Reeth publié dans Le1, 8 juillet 2015.
*** Éric Fottorino, "Macron, un roman français", Le1, 10 mai 2017.
**** Pascal Perrineau, "Il est l'homme de l'accélération du temps politique", Le1, 6 décembre 2017.
***** Marc Lambron, "Un ludion ? Non, un hybride", Le1, 13 septembre 2016.


 

lundi 16 janvier

Connaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet

 

ghilsConnaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet
Paul Ghils (dir.)
Louvain-la-Neuve : Academia-L’Harmattan, 2016. - 312 p. – (Intellection)
ISBN 978-2-8061-0278-2 (version PDF, EAN Ebook 978-2-8061-0831-9)

« Novam evolvere humanitatem - Meliorem exaltare civilisationem - Altiores cum rebus jungere ideas - Opus maximum instruere mundaneum »[1]. C'est sur ces quatre impératifs que se referme le Traité de la documentation. Le livre sur le livre (1934).

Mais le Traité n'est pas près de se refermer vraiment. Tout d'abord, énonçant méticuleusement les ambitions qui sont encore les nôtres aujourd'hui, son texte travaille encore, nous travaille, nous les professionnels de l'information et de la documentation. Il nous porte et nous interroge à la fois, plus de quatre-vingt ans après sa publication aux Éditions Mundaneum, sises au Palais Mondial, à Bruxelles. Ensuite, le Traité n'est que l'une des pièces du puzzle, une pièce importante certes, mais en laquelle on ne saurait résumer l'œuvre de Paul Otlet. Le « grand œuvre », ce n'est ni le Traité de la documentation ni l'Essai d'universalisme intitulé tout simplement Monde (1935). Ce sont les deux à la fois, et encore davantage. Ces deux grands traités et tous les « petits » écrits d'Otlet[2] pointent ensemble vers un espoir fou mais tenace, une sorte d'utopie régulatrice. L'utopie, écrit Paul Otlet, « est comme une hypothèse au sujet des rapports mutuels existant entre les choses, une hypothèse scientifique à vérifier expérimentalement et qui, vraie ou fausse, impose une direction et un programme aux recherches qui resteraient autrement fragmentaires [...]. Quand nous aurons des laboratoires consacrés à l'invention sociale, comme nous en avons pour l'invention technique, nous progresserons à pas de géants. »[3]

Pour schématiser, disons que l'utopie d'Otlet est comme fondée sur deux axiomes : 1.les hommes doivent pouvoir s'entendre entre eux et vivre en paix au-delà des nations ; 2.la connaissance totale est possible qui aidera les hommes à dépasser l'émiettement du savoir. De là à faire de Paul Otlet un platonisant prônant le rôle fondamental de la connaissance universelle partagée dans l'élaboration et le maintien de la paix entre les hommes, il n'y a qu'un pas - qu'on aurait tort de ne pas franchir. Reste qu'il n'est pas si aisé de repérer les sources où Otlet s'est abreuvé tout au long de sa vie. On saura gré à Paul Ghils de jeter quelques lueurs et de proposer quelques pistes dans sa propre contribution à l'ouvrage qu'il dirige[4].

Ceci dit, la force de Paul Otlet tient semble-t-il non seulement dans cette ténacité utopiste mais aussi dans un syncrétisme riche et puissant qui, précisément, rend difficile l'identification des sources philosophiques. Paul Otlet a su mettre au service de son utopie la somme de la réflexion humaine disponible au début du XXe siècle. Il porte en lui comme l'air du temps intellectuel et scientifique, de la plus Haute antiquité à ses contemporains immédiats.

Nul ne saurait, sans forfanterie, prétendre embrasser l'œuvre de Paul Otlet, tant le spectre de son activité fut large. La plus grande part de cette activité renvoie à des événements et à des situations de sa jeunesse. On peut en effet légitimement se demander si, par exemple, les propriétés familiales de l'île du Levant puis, surtout, de Westende n'ont pas déclenché le regard architectural et urbanistique de Paul Otlet. On pourrait évoquer aussi ses heures de bibliothèque en tant qu'élève, ou encore son appartenance à une famille industrielle d'une grande puissance coloniale. Plus globalement, Paul Otlet porte sur le monde un regard élargi : rien ne semble lui échapper, qu'il s'agisse de l'industrie, des bureaux, des associations, de la technologie, de l'éducation, des bibliothèques, de la presse, de la photographie et de l'image en général, de l'urbanisme, etc. Toute la littérature produite depuis quelques décennies invite à approcher quelques pans de l'activité de Paul Otlet. L'ouvrage dirigé par Paul Ghils présente le grand intérêt de laisser voir les articulations dynamiques entre deux de ces pans, constitutifs de cette « double utopie » qu'évoque le sous-titre : la « connaissance totale » et la « cité mondiale ».

 

Les professionnels de l'information et de la documentation connaissent a priori la première, ou du moins les éléments qui devaient en constituer les conditions de possibilités : le RBU, répertoire bibliographique qu'un langage classificatoire (la CDU) et une série de normes pouvaient rendre universel. Les agents actifs pour concrétiser ce projet sont disséminés dans le monde, chaque nation contribuant à l'alimentation dudit répertoire... Otlet était un organisateur, un normalisateur, mais pour laisser le champ au déploiement de l'utopie internationaliste, c'est-à-dire pacifiste - à la différence de certaines institutions technico-politiques qui, aujourd'hui, imposent la normativité comme principe contraignant du politique.

Certes l'« utopie documentaire » d'Otlet court toujours le risque d'être considérée comme ce qui pourrait outiller voire générer, bien malgré elle, jusqu'à ces contre-utopies, ces « dystopies de l'indexation des personnes »[5]. Mais l'homme qui voulait tout classer[6] n'est-il pas avant tout cet « entrepreneur des outils de la connaissance au service de la paix » dont parlent Stéphanie Manfroid et Jacques Gillen[7] ? Il en va de la connaissance comme de la documentation, sa vertu est ancillaire. Elle est « au service de », en l'occurrence au service de la paix, de la paix entre les hommes, de la paix mondiale. Certes, il y eut d'autres voies pour œuvrer à cette paix. Très tôt, Paul Otlet a eu l'intuition pacifiste, dès L'Afrique aux noirs (1888)[8] et jusqu'au soir de sa vie, notamment aux côtés d'Henri La Fontaine, avec le projet de la Société des Nations.

L'autre branche de la « double utopie » vise le confort, ou plutôt l'épanouissement tout à la fois intellectuel, artistique et sportif des hommes pacifiés et propose d'organiser leur vie quotidienne. L'architecture et l'urbanisme ont de tout temps intéressé Paul Otlet qui y trouvait l'un des moyens de réaliser ses utopies, l'un des moyens de « concrétiser les idées les plus hautes ». Plusieurs des contributions de cet ouvrage exposent les conceptions architecturales et urbanistiques d'Otlet, leurs soubassements autant que leurs développements. Ce qu'on peut en retenir, c'est bien la place centrale de la communication scientifique. Et c'est peut-être ce qui unit les deux branches de l'utopie de Paul Otlet : l'encyclopédie, comme forme possible de l'achèvement jamais réalisé du travail intellectuel, où le savoir construit trouve, grâce aux techniques documentaires, à se réunifier, à se rassembler dans la cohérence totale[9].

L'utopie selon Otlet n'est-elle pas comme une finalisation du syncrétisme qui récapitule par le désir d'un autre monde que celui où nous vivons, d'un monde vraiment - c'est-à-dire humainement - mondial ? « La Cité mondiale que les nations ensemble se seront construite et où habitera en esprit l'Humanité : la Beata Pacis Civitas, la Bienheureuse Cité de la Paix »[10]. La fusion entre « paix » et « cité » est totale et absolue[11]. Elle est pensée mais réalisable[12]. C'est l'Humanité qui la justifie.

Mille fois hélas ! À ce jour, l'Humanité n'a pas dépassé « son stade actuel d'antinomie, d'antipathie et d'antagonisme »[13].

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.

______________________________

1 « Faire éclore une humanité nouvelle - Améliorer la civilisation - Unir les idées les plus hautes et les choses [Concrétiser les idées les plus hautes (?)] - Outiller ce grand œuvre qu'est le Mundaneum ».

2 De l'âge de quatorze ans jusqu'à ses derniers jours, Paul Otlet ne cessa d'écrire et de dessiner. Cf. la bibliographie proposée par W. Boyd Rayward, http://people.ischool.illinois.edu/~wrayward/otlet/otbib.htm.

3 Monde. Essai d'universalisme, p. 202

4 Cet ouvrage, dont on lit ici une présentation critique, est une version élargie d'une livraison récente de Cosmopolis (2014/3-4) dont Paul Ghils est le rédacteur en chef, livraison qui, pour une part, reprenait, avec de légères adaptations, des articles parus dans Associations transnationales (2003/1-2). La contribution de Paul Ghils, « Fonder le monde, fonder le savoir du monde ou la double utopie de Paul Otlet » (p.197-225), fait partie de ces derniers.

5 Olivier Le Deuff. « Utopies documentaires : de l'indexation des connaissances à l'indexation des existences ». Communication et organisation, 2015, n°48, p.93-106. Voir aussi, par exemple, « Le cauchemar de Paul Otlet » dont parle Isabelle Barbéris (Cités, 2009, n° 37, p. 9-11)

6 Cf. Françoise Levie. L'homme qui voulait classer le monde. Paul Otlet et le Mundaneum. Les Impressions nouvelles, 2006

7 « Les papiers personnels de Paul Otlet », p.175 sqq., in : Jacques Gillen (dir.). Paul Otlet, fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, artisan de paix. Les Impressions nouvelles, 2010

8 Le titre est très explicite, malgré quelques relents colonialistes mettant en avant une hiérarchie des civilisations. En effet, le jeune Otlet n'utilise le terme « civilisation » que pour ce que l'Europe peut apporter à l'Afrique et ce à quoi cette dernière peut aspirer, par opposition à ce qu'il appelle la « barbarie africaine » (p.14), les Noirs Américains apparaissant dans un entre-deux... Faut-il y voir juste l'air du temps ?

9De ce point de vue, l'entreprise de Wikipédia (à la différence de Google) apparaît éminemment conforme au projet d'Otlet, comme un lointain prolongement, une actualisation des travaux des sessions de l'Université internationale des années 20.

10 Monde. Essai d'universalisme, p. 455 sq.

11 Cette équation n'est pas sans rappeler ce terme russe mir qui signifie tout à la fois « monde »et « paix ».

12 Hendrik Andersen n'avait-il pas réalisé des plans présentant « magnifiquement la Cité en soi », alors que Charles-Édouard Jeanneret-Gris (Le Corbusier) et Pierre Jeanneret avaient réalisé des plans pour Genève et Anvers ? (op. cit note 10, p. 456, n.1).

13 Op. cit. note 10, p.457 sq.



 

Posté par brich59 à 12:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Les 500 mots métiers. Bibliothèques, archives, documentation, musées

Couv_KLOG_500MotsMetiers_140x210_m.jpgLes 500 mots métiers - Bibliothèques, archives, documentation, musées.

Jean-Philippe ACCART & Clotilde VAISSAIRE-AGARD

KLOG éditions, 2016
ISBN : 979-10-92272-11-6

 

Le premier mérite de ce lexique est de couvrir les quatre écosystèmes du document, ceux que Suzanne Briet par exemple avait déjà regroupés en marquant la convergence du trio “A, B, M : Archives, Bibliothèques, Musées” vers la documentation. Quant au Palais Mondial de Paul Otlet, ce “fondateur” qui pointa si finement les ambitions des métiers de la documentation (qui sont toujours aujourd’hui les nôtres), n’était-il pas tout à la fois centre d’archives, bibliothèque et musée ? Aux temps d’Otlet et de Briet, la question se posait en termes dynamiques (convergence chez Briet, évolution en synthèse chez Otlet). Aujourd’hui, on peut légitimement faire l’hypothèse que les quatre métiers forment bel et bien un vaste chantier cohérent - quand bien même une telle cohérence se dissimule sous un plus ou moins joyeux fatras d’innovations métiers, de secousses technologiques et de révolutions managériales. Nos professions ne se retrouvent-elles pas régulièrement depuis des décennies pour se questionner mutuellement sur ce qui les distingue et/ou les réunit, employant pour ce faire un langage commun ? Bref, mêler, comme font Jean-Philippe Accart et Clotilde Vaissaire-Agard, les quatre métiers pour en dresser l’inventaire lexical est du meilleur aloi, dans la mesure précisément où il permettra au professionnel de l’archive de se familiariser avec le langage du professionnel de la bibliothèque par exemple, participant ainsi concrètement au tissage de la cohérence dont nous parlions.

 

Le second mérite de l’ouvrage est précisément d’être un lexique, c’est-à-dire un recueil de termes mais un lexique à jour, proposant pour les termes utiles à nos métiers des définitions précises et contextualisées. La sociologie des professions a toujours mis en avant, à juste titre, le rôle structurant de la terminologie professionnelle. Notre ouvrage constitue ainsi une porte d’entrée lexicale dont les futurs professionnels tireront grand profit, leur permettant de se familiariser avec la terminologie de la profession où ils entrent. C’est seulement ensuite que, spécialisant et affûtant leurs pratiques, ils iront chercher les lexiques plus pointus. De tels outils existent. Ce qui manquait, c’est ce socle lexical que constitue Les 500 mots métiers.

 

Le troisième mérite de ce recueil de mots-métiers est son traitement du multilinguisme. Les auteurs ne sont pas tombés dans le piège grossier de l’anglicisation globalisante aussi stupide que violente que nous connaissons hélas depuis quelques années voire quelques décennies dans nos métiers. Les lemmes sont français et les auteurs proposent systématiquement les équivalents extralinguistiques après le lemme (en l’occurrence anglais, allemand). Les entrées en langue étrangère sont par ailleurs regroupées par ordre alphabétique en annexes - ce qui permettra à nos cousins germanophones ou anglophones de se frayer un chemin dans ce dédale linguistique fort riche d’où émergera peut-être une certaine idée francophone de nos métiers mais où le respect linguistique laissera de toute façon le champ libre à la fructifiante activité qui consiste à “penser entre les langues”.

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.


Posté par brich59 à 11:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,