samedi 28 février

Les mots sales

aedoinoAinsi Jacques Ardoino n'est plus.Il avait l'âge de mon père aujourd'hui déjà disparu.

De nombreuses personnalités lui ont rendu hommage, tel Christian Verrier.

Je ne l'ai rencontré qu'une seule fois, lors d'un séminaire interne organisé par le département Relations Humaines du CUEEP dans les années 90.

Une seule fois, précédée de la lecture de ces écrits, écrits toujours épais, riches de sens et de significations, écrits germinatifs, du genre de ceux qui font réfléchir, qui vous déséquilibrent le cervelet tout en vous donnant les moyens (les mots, les concepts, les connexions, etc.) de retrouver un autre équilibre bien plus solide et généreux, ancré dans la complexité de la vie pensée.

Une seule fois, une seule, mais je m'en souviens comme si c'était hier. Il avait avancé l'idée forte que les mots ont toujours un sens propre, certes, mais aussi plein de "sens sales" ! Ayant touché à la philologie quand j'étais jeune, j'étais sensible à la polysémie "naturelle" des mots, à leur épaisseur plus ou moins stratifiée repérable dans le temps (temps des textes témoins), mais là, Ardoino y allait fort : les mots ont un ou plusieurs sens "sales" ! Diable ! Pourquoi salissure et pas seulement polysémie ou historicité etc. ?

Je n'ai jamais posé la question à Jacques Ardoino. Je n'en ai jamais vraiment cherché la réponse ni l'ai même jamais posé si nettement. Cela se formule aujourd'hui, maintenant qu'il n'est plus. Enchaînement étrange de circonstance, non ?

En fait, je me demande si le "sale" n'intervenait pas dans le discours de séminaire, à l'adresse de gens venus docilement boire les paroles du sage, comme une provocation à leur intention, un coup de poing à leur entendement studieux, une provocation pour faire éclater la douce certitude du dictionnaire élémentaire, du dictionnaire qui affirme le ou les sens des mots (en moyenne et dans un dictionnaire francophone, un mot aurait cinq signification différentes), du dictionnaire qui laisse penser qu'il détient un savoir des mots, un savoir établi, stabilisé (la mise à jour annuelle n'ayant a priori que deux justifications : bonne conscience sociolinguistique et rentabilisation économique de l'entreprise). Car à bien regarder, il y a quelque chose qui cloche dans l'enchaînement où le lecteur va chercher dans le dictionnaire ce que signifie un mot, alors que ce mot utilisé par tel auteur peut très bien avoir un sens nouveau, un sens oblique, un sens oublié... surtout s'il s'agit de poésie par exemple. Cela relève carrément du cercle vicieux quand on regarde le statut des dictionnaires de langues dites mortes - dont les seuls témoins sont des textes, voire des textes peut-être fautifs dans la copie de copies qui nous est parvenue. Cercle vicieux au sens où :

  1. ces textes - avec toutes leurs "fragilités" - sont les seuls garants de l'emploi des mots ;
  2. c'est par l'analyse philologique de ces textes que les auteurs de dictionnaires ont fait des hypothèses sur leur signification ;
  3. nous allons, humanistes du XXIème siècle, chercher dans ces dictionnaires de quoi comprendre ces textes ;
  4. nous utilisons, humanistes du XXIème siècle, ces dictionnaires pour imaginer comment fonctionnait telle ou telle langue disparue... oubliant que l'acte de lecture est poseur de sens...

Mais je m'égare ! Ardoino n'a jamais parlé des dictionnaires de langues disparues. J'ai juste tiré un fil de la bobine qu'il m'avait un jour proposée...

Peut-être que Jacques Ardoino parlait de sens sale par opposition au fameux "sens propre" et en faisait ainsi un synonyme de "sens figuré". Pourquoi pas (figure rhétorique?), mais je n'en suis pas si sûr. Sauf à penser à une opposition de même niveau que celle du latent et du caché, de l'explicite et de l'implicite, etc.  et où recourir aux sens sales d'un mot permet de lui donner sa bonne assise sémantique, à mettre le sens "propre" dans la bonne perspective sémantique. Un peu comme si le sens propre d'un mot était la partie visible d'un iceberg...

Ou alors il s’agissait d’octroyer au sens "figuré", au sens "décalé" (changement de registre), à la métaphore, au déplacement de sens un rôle sémantique de premier ordre, un rôle consistant à entourer le sens "propre" des deviances propres à lui restituer son identité, sa qualité la plus profonde, la plus épaisse et la plus complexe...


 

Posté par brich59 à 10:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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mercredi 02 avril

Pricing ! pricing !

Une collègue de l'ADBS utilisant le terme pricing dans l'une de nos discussions (en français), répond à ma remarque - qui pourrait paraître franchouillarde - en se plaignant que le mot pricing est en voie de passer dans l’usage courant au même titre que ses petits frères de suffixe tel que mailing ou sponsoring (et quelques autres que la décence m’empêche d’écrire ici ). Je lui réponds.


Pricing ! pricing ! Moi, je suis convaincu qu'il n'y a pas de fatalité et que l'état du langage partagé est le fait de ceux qui partagent. RIEN ne nous oblige à entrer dans ce jeu où l'irrespect de la langue native se conjugue trop souvent avec une tendance certaine au verbiage improductif voire à la logorrhée qui tournoie sur elle-même. On a dit LE mot english et c'est autosuffisant !

De mon côté, je respecte l'évolution "naturelle" du langage ; j'ai dans ma panoplie lexicale des mots comme twist, rock'n'roll, etc. Mais je juge discriminatoire l'attitude langagière qui consiste à utiliser un lexique qui n'a rien de plus universel que celui que nous partageons de par notre naissance et notre culture et qui n'apporte rien de plus que ce que l'on peut déjà dire dans la langue de notre naissance et de notre éducation.

Donc je récuse pricing et dirai plutôt tarification - sachant que ces deux termes n'ont pas exactement le même sens.

Et c'est bien ça le problème, le premier problème de fond ! Chaque langue construit le réel. Depuis l'Académie de Platon jusqu'au Centre de recherches philologiques lillois où j'ai eu la chance de rencontrer feu Jean Bollack et Heinz Wismann (lisez donc son dernier ouvrage : Penser entre les langues), on sait que le réel est construit (comme disait ce bon vieux Hegel), et qu'il est construit par le langage. Pour revenir à nos platebandes documentologiques, il suffira de regarder le fonctionnement du multilinguisme dans les langages documentaires pour se rendre à l'évidence : chaque langue naturelle construit sa propre réalité, ses propres objets-référents, jusqu'aux relations entre ces derniers... Bref, à lire et entendre ce "jargonage globisant", j'ai le sentiment de communiquer avec des étrangers - ce qui, pour l'handicapé linguistique que je suis, est relativement excluant voire traumatisant. À subir ce lexique exogène, j'ai le sentiment d'avoir été chassé de mon propre paysage ou déplacé de force dans un autre.

Le deuxième problème de fond est que ce langage - que vous utilisez tou(te)s - n'est même pas linguistiquement établi. C'est un globish mal assuré dans son fondement intellectuel, que même nombre d'anglophones vouent aux gémonies. C'est juste un langage pour le fonctionnement économique de surface et pour la galerie managériale, commerciale et médiatique opportuniste qui s'en régale. On prend des mots (pricing, customizer, etc.), des mots pour dire des choses ou des concepts qui ont déjà leur signifiant francophone (tarification, personnaliser, etc.), des mots que l'on insère dans un fonctionnement syntaxique français (enfin, quand on utilise les règles de la syntaxe !)... Ça me fait penser à mes vieux copains maghrébins qui vivent en France depuis leurs études en France (années 70) et qui, quand ils dialoguent entre maghrébins, parlent arabe avec de temps en temps un mot français qui jaillit, venant perturber le flux homogène de la langue arabe. Vous dites pricing comme mes copains emploient ici ou là un mot français - c'est-à-dire un mot du langage de leur ex-colonisateur... No comment !

On peut rire de mon acharnement à refuser ce globish qui n'est même pas un langage à lui seul (le langage n'est pas que lexique ; lisez Wismann je vous dis !). Je ne cherche pas à me poser en vieux chnoc conservateur arcbouté sur une époque révolue où l'on se serait attaché à respecter sa propre langue, la langue de ses parents, celle qu'on avait appris en naissant et en grandissant. Je sais bien qu'une langue dite "naturelle" évolue d'elle-même - c'est d'ailleurs ce qui la distingue d'une langue artificielle. Par ailleurs, comme tout le monde à l'ADBS, j'ai pris ma part d'invention technique et/ou méthodologique ; comme tout le monde à l'ADBS, je manipule des trucs et des machins qui nous viennent d'outre-atlantique ou pas mais qui causent globish. Pour autant, je ne me suis jamais senti obligé de laisser au vestiaire ma langue native, la langue qui m'identifie, c'est-à-dire qui m'authentifie.


Posté par brich59 à 15:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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