jeudi 26 octobre

Journée de "partage autour des réseaux" et visite de LILLIAD Learning Center innovation

lilliad

L'ADBS Hauts-de-France organise sa prochaine journée de "partage autour des réseaux" le 22 novembre 2017 en collaboration avec l’Université de Lille et la DRAC Hauts-de-France. Cette manifestation se déroulera dans un premier temps à LILLIAD Learning Center innovation, au centre de la Cité scientifique de Villeneuve d'Ascq, puis, l'après-midi, sur le campus de Pont de Bois, dans la salle de séminaire de l'IRHiS (A1 - 152).

MATIN : Université Lille, Sciences et technologies (LILLIAD LCi)

  • 10h : Accueil des participants à Lilliad – rapide présentation
  • 10h30 : Visite commentée de Lilliad, Learning Center innovation

12h00 : PAUSE DÉJEUNER - Départ pour l’Université des sciences humaines et sociales

APRÈS-MIDI : Université Lille, Sciences Humaines et sociales (Salle de séminaire de l'IRHiS /A1 152)

  • 14 h-14h30 : un exemple de réseau interne : le SCD de l’université de Lille par Christophe Hugot, responsable de la bibliothèque des sciences de l’Antiquité, UdL
  • 14h45-15h15 : un exemple de réseau externe : Nordoc’ Archéo : par Karine Delfolie, Chargée d'études documentaires à la Drac Hauts-de-France (Lille) et Christophe Hugot
  • 15h30-16h : Le réseau SUDOC-PS et la conservation partagée des périodiques : signalement et partage des périodiques en Nord - Pas de Calais

[chacune de ces interventions sera suivie d'échanges à partir de vos questions]

L’ADBS remercie "LILLIAD Learning Center innovation" de nous accueillir gracieusement.

PARTICIPATION GRATUITE sous réserve d'inscription (attention : nombre de places limité).
Le FORMULAIRE D'INSCRIPTION ci-joint est à renvoyer avant le 09.11.2017 à region.nord-picardie@adbs.fr.

Espérant vous rencontrer lors de cette manifestation,
Bruno Richardot, délégué régional ADBS Hauts-de-France.

22nov17


samedi 01 juillet

L'histoire des réseaux documentaires dans le champ de la culture scientifique, technique et industrielle

Musées, centres de sciences et réseaux documentaires. S’organiser et produire / Sous la dir. de Stéphane Chevalier. - Dijon : Office de coopération et d'information muséales, 2016. - ISBN 978-2-11-139616-6

Musées, centres de sciences et réseaux doc_L'appétence et la compétence pour le réseau font partie de l'ADN des professionnels de l'information que sont les documentalistes. Sans devoir remonter au grand projet mutualisateur de Paul Otlet, nous pouvons juste nous remémorer qu'avant l'Internet, voire avant l'informatique documentaire, l'activité du veilleur - métier qui, sous certains aspects, mobilise la quintessence de la documentation - commençait toujours par rechercher, dénombrer et nommer les membres des réseaux environnants (géographiquement et/ou thématiquement) afin d'optimiser la ressource documentaire et de partager les expériences, bref d'améliorer la qualité du service. Il semble que l'utilisation des nouvelles technologies n'ait en l'occurrence que renforcé la rapidité et la qualité technique des échanges tout en leur imprimant trop souvent une forme de volatilité dommageable à la durabilité des entreprises et des projets - comme si, paradoxalement, la qualité du travail collectif se dissolvait, se réduisait dans l'amélioration des conditions techniques.

Contre ce risque, le réseau Must - qui regroupe les professionnels de l'infodoc des musées, du patrimoine et de la culture scientifique et technique -  semble vouloir se prémunir, mettant résolument en avant "l'humain et le collectif". Bien que né en 2008, c'est en novembre 2014 qu'il a organisé, en partenariat avec l'ADBS, sa première journée professionnelle. Cette journée a fait l'objet de plusieurs publications, notamment par les soins du réseau dont le site met à disposition les enregistrements sonores et des photos mais aussi grâce à la publication, par les soins de l'Office de coopération et d'information muséales (Ocim), domicilié à l'Université de Bourgogne, de l'ouvrage publié fin 2016, qui constitue les actes de la journée et que nous présentons aujourd'hui.

Après l'avant-propos tout en interrogation politique de Sylvie Grange, directrice de l'Ocim, Stéphane Chevalier, initiateur et animateur du réseau, introduit à la lecture de l'ouvrage en questionnant l'"histoire des réseaux documentaires dans le champ de la culture scientifique, technique et industrielle" ; son propos s'articule autour d'une double question : quelle(s) organisation(s) et quelle(s) production(s) ?

Quatre contributions nous éclairent sur ce qu'on pourra appeler la préhistoire puis la protohistoire du réseau Must. Tout semble commencer au milieu des années 90, soit au moment où le Web devient une réalité concrète et « questionnante » pour la plupart des professionnels de l'information. Pour autant, les conditions d'émergence de ce réseau furent humaines d'un bout à l'autre, pleines de volontés individuelles et institutionnelles. À lire notre ouvrage, on sent le souffle convergent de multiples désirs.

À la question des conditions sine qua non du "bon fonctionnement d'un réseau", la réponse est double : un "réel engagement" des professionnels (et le temps qui va avec) et l'"adhésion" des dirigeants. Ce n'est que sur cette assise que peut se déployer la question nécessaire du renouvellement de l'organisation et des pratiques.

D'autre part, un réseau peut se bâtir sur deux logiques différentes (mais non exclusives l'une de l'autre), deux logiques que nous connaissons bien dans nos métiers, deux logiques qui structurent par exemple le fonctionnement de l'ADBS : territoires et secteurs d'activités. Trois secteurs passent ainsi sous les projecteurs : la santé mentale (Ascodocpsy), l'archéologie (Nordoc'Archéo) et, bien sûr, le patrimoine culturel (Must). La logique territoriale est illustrée par ce réseau dijonnais né à la toute fin du siècle dernier autour de problématiques documentaires centrées sur la culture et qui n'a toujours pas trouvé son nom. Ces quatre contributions mettent en avant la fonction production d'un réseau, mais sous le prisme du questionnement organisationnel. Les trois contributions suivantes présentent des productions pour elles-mêmes : catalogue (musée national de l'Éducation), base de données (réseau PATSTEC) et photothèque (muséum d'histoire naturelle de Toulouse). Dans tous les cas, la dimension réseau est prégnante, avec son lot d'agrégatif, de coopératif et de collaboratif.
Dernière à intervenir, comme pour conclure les échanges de novembre 2014, Véronique Mesguich se fait porte-parole de l'ADBS (dont elle est à l'époque la co-présidente) sur la question des réseaux documentaires. En appui sur le dossier que Doc-SI avait proposé sur ce thème en 2013 ainsi que sur d'autres sources, elle pose les termes de la problématique des réseaux, insistant sur leurs nouveaux rôles à l'heure des réseaux sociaux et surtout des nouveaux outils de curation - qui ne peuvent rien sans les compétences humaines, trop humaines, des professionnels de l'information et de la documentation.


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jeudi 20 avril

Les 500 mots métiers. Bibliothèques, archives, documentation, musées

Une porte d'entrée lexicale dont les professionnels tireront grand profit

Le premier mérite de ce lexique est de couvrir les quatre écosystèmes du document, ceux que Suzanne Briet, par exemple, avait déjà regroupés en marquant la convergence du trio « A, B, M : Archives, Bibliothèques, Musées » vers la documentation. Quant au Palais mondial de Paul Otlet, ce « fondateur » qui pointa si finement les ambitions des métiers de la documentation (qui sont toujours aujourd'hui les nôtres), n'était-il pas tout à la fois centre d'archives, bibliothèque et musée ?

couvAux temps d'Otlet et de Briet, la question se posait en termes dynamiques (convergence chez Briet, évolution en synthèse chez Otlet). Aujourd'hui, on peut légitimement faire l'hypothèse que les quatre métiers forment bel et bien un vaste chantier cohérent - quand bien même une telle cohérence se dissimule sous un plus ou moins joyeux fatras d'innovations métiers, de secousses technologiques et de révolutions managériales. Nos professions ne se retrouvent-elles pas régulièrement depuis des décennies pour se questionner mutuellement sur ce qui les distingue et/ou les réunit, employant pour ce faire un langage commun ? Bref, mêler, comme font Jean-Philippe Accart et Clotilde Vaissaire-Agard, les quatre métiers pour en dresser l'inventaire lexical est du meilleur aloi, dans la mesure précisément où il permettra au professionnel de l'archive de se familiariser avec le langage du professionnel de la bibliothèque, par exemple, participant ainsi concrètement au tissage de la cohérence dont nous parlions.

Le second mérite de l'ouvrage est précisément d'être un lexique, c'est-à-dire un recueil de termes mais un lexique à jour, proposant pour les termes utiles à nos métiers des définitions précises et contextualisées. La sociologie des professions a toujours mis en avant, à juste titre, le rôle structurant de la terminologie professionnelle. Cet ouvrage constitue ainsi une porte d'entrée lexicale dont les futurs professionnels tireront grand profit, leur permettant de se familiariser avec la terminologie de la profession où ils entrent. C'est seulement ensuite que, spécialisant et affûtant leurs pratiques, ils iront chercher les lexiques plus pointus. De tels outils existent. Ce qui manquait, c'est ce socle lexical que constitue Les 500 mots métiers.

Le troisième mérite de ce recueil de mots-métiers est son traitement du multilinguisme. Les auteurs ne sont pas tombés dans le piège grossier de l'anglicisation globalisante aussi stupide que violente que nous connaissons, hélas, depuis quelques années, voire quelques décennies dans nos métiers. Les lemmes sont français et les auteurs proposent systématiquement les équivalents extralinguistiques après le lemme (en l'occurrence anglais, allemand). Les entrées en langue étrangère sont par ailleurs regroupées par ordre alphabétique en annexes - ce qui permettra à nos cousins germanophones ou anglophones de se frayer un chemin dans ce dédale linguistique fort riche d'où émergera peut-être une certaine idée francophone de nos métiers mais où le respect linguistique laissera de toute façon le champ libre à la fructifiante activité qui consiste à « penser entre les langues ».


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Créer et gérer une photothèque : organiser son fonds d’images

Un ouvrage pédagogique et professionnel

couvQui souhaite connaître ce qu'est le métier d'iconographe grâce au site de l'ADBS [1] est invité à lire le témoignage d'une professionnelle [2]. Il s'agit de Caroline Lefranc, membre du secteur Audiovisuel de l'ADBS en région Aquitaine et auteure d'un ouvrage très éclairant sur le métier de photothécaire.

Depuis l'aube de la documentation, l'image et notamment la photographie ont une place importante dans les pratiques documentaires. Paul Otlet n'en faisait-il pas grand cas ? Reste que, malgré le déversement imagier sur le Web, de Facebook à l'AFP en passant par les galeries personnelles mises en ligne par les particuliers, les photothèques sont encore trop méconnues aujourd'hui, y compris par les professionnels de l'information, relativement peu d'ouvrages s'y étant consacrés depuis quelques décennies.

Celui que propose Caroline Lefranc vient à point nommé, près de quinze ans après celui que Cécile Kattnig avait réalisé pour la collection « 128 : Information et documentation » de l'ADBS chez Nathan et que Lisette Calderan avait présenté dans les colonnes de Documentaliste. Sciences de l'information (2003, vol.40, n°3). Depuis le début des années 2000, le paysage a bien changé, qu'il s'agisse de la manipulation de l'image, de son stockage, de son analyse et de sa diffusion.

Après une brève histoire de la photographie et quelques précisions fondamentales sur ce qu'est une photothèque, l'auteure nous entraîne dans l'organisation d'un fonds iconographique, de sa création jusqu'à sa valorisation. Nous découvrons ainsi les différentes phases de la création d'une photothèque et, partant, les missions que le photothécaire est amené à exercer. Nous retrouvons là notre chaîne documentaire, mais dédiée à la gestion des fonds d'images. Tout est minutieusement décrit et prescrit.

Pédagogiquement assuré, le ton est on ne peut plus professionnel, que l'on baigne dans la sphère technique de l'image, dans le monde changeant de l'information ou dans le milieu contraignant du droit. La lecture de l'ouvrage permettra à coup sûr à maints professionnels de l'information néophytes de créer et gérer une photothèque en même temps qu'il constituera un guide pratique structurant pour le professionnel déjà initié à la gestion des images. Les annexes, enfin, fournissent de précises et précieuses indications, du glossaire au modèle d'autorisation de diffusion d'image.

La table des matières et l'avant-propos sont consultables en ligne [3]. Une bibliographie, large dans son propos mais relativement ramassée (23 réf.) clôt l'ouvrage. Enfin, cerise sur le gâteau, les éditions Klog nous offrent de télécharger le tableau comparatif très renseigné des logiciels de gestion électronique de documents ou de gestion des actifs numériques, tous logiciels analysés pour la rédaction de l'ouvrage, à savoir Agelia, Alchemy, Algoba Systems, Armadillo, Bynder, Cadic Services, Einden, JLB Informatique, Keepeek, Mobydoc, Propixo et Wedia [4]. Parions que ce tableau sera mis à jour quand le besoin s'en fera sentir.

______________________

1 adbs.fr/iconographe-131401.htm
2 adbs.fr/caroline-lefranc-iconographe-independante-en-region-aquitaine-73089.htm
3 fr.calameo.com/read/000593651b819a701166d
4 editionsklog.com/pub/livres/Phototheque_Logiciels.pdf


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lundi 16 janvier

Connaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet

 

ghilsConnaissance totale et cité mondiale. La double utopie de Paul Otlet
Paul Ghils (dir.)
Louvain-la-Neuve : Academia-L’Harmattan, 2016. - 312 p. – (Intellection)
ISBN 978-2-8061-0278-2 (version PDF, EAN Ebook 978-2-8061-0831-9)

« Novam evolvere humanitatem - Meliorem exaltare civilisationem - Altiores cum rebus jungere ideas - Opus maximum instruere mundaneum »[1]. C'est sur ces quatre impératifs que se referme le Traité de la documentation. Le livre sur le livre (1934).

Mais le Traité n'est pas près de se refermer vraiment. Tout d'abord, énonçant méticuleusement les ambitions qui sont encore les nôtres aujourd'hui, son texte travaille encore, nous travaille, nous les professionnels de l'information et de la documentation. Il nous porte et nous interroge à la fois, plus de quatre-vingt ans après sa publication aux Éditions Mundaneum, sises au Palais Mondial, à Bruxelles. Ensuite, le Traité n'est que l'une des pièces du puzzle, une pièce importante certes, mais en laquelle on ne saurait résumer l'œuvre de Paul Otlet. Le « grand œuvre », ce n'est ni le Traité de la documentation ni l'Essai d'universalisme intitulé tout simplement Monde (1935). Ce sont les deux à la fois, et encore davantage. Ces deux grands traités et tous les « petits » écrits d'Otlet[2] pointent ensemble vers un espoir fou mais tenace, une sorte d'utopie régulatrice. L'utopie, écrit Paul Otlet, « est comme une hypothèse au sujet des rapports mutuels existant entre les choses, une hypothèse scientifique à vérifier expérimentalement et qui, vraie ou fausse, impose une direction et un programme aux recherches qui resteraient autrement fragmentaires [...]. Quand nous aurons des laboratoires consacrés à l'invention sociale, comme nous en avons pour l'invention technique, nous progresserons à pas de géants. »[3]

Pour schématiser, disons que l'utopie d'Otlet est comme fondée sur deux axiomes : 1.les hommes doivent pouvoir s'entendre entre eux et vivre en paix au-delà des nations ; 2.la connaissance totale est possible qui aidera les hommes à dépasser l'émiettement du savoir. De là à faire de Paul Otlet un platonisant prônant le rôle fondamental de la connaissance universelle partagée dans l'élaboration et le maintien de la paix entre les hommes, il n'y a qu'un pas - qu'on aurait tort de ne pas franchir. Reste qu'il n'est pas si aisé de repérer les sources où Otlet s'est abreuvé tout au long de sa vie. On saura gré à Paul Ghils de jeter quelques lueurs et de proposer quelques pistes dans sa propre contribution à l'ouvrage qu'il dirige[4].

Ceci dit, la force de Paul Otlet tient semble-t-il non seulement dans cette ténacité utopiste mais aussi dans un syncrétisme riche et puissant qui, précisément, rend difficile l'identification des sources philosophiques. Paul Otlet a su mettre au service de son utopie la somme de la réflexion humaine disponible au début du XXe siècle. Il porte en lui comme l'air du temps intellectuel et scientifique, de la plus Haute antiquité à ses contemporains immédiats.

Nul ne saurait, sans forfanterie, prétendre embrasser l'œuvre de Paul Otlet, tant le spectre de son activité fut large. La plus grande part de cette activité renvoie à des événements et à des situations de sa jeunesse. On peut en effet légitimement se demander si, par exemple, les propriétés familiales de l'île du Levant puis, surtout, de Westende n'ont pas déclenché le regard architectural et urbanistique de Paul Otlet. On pourrait évoquer aussi ses heures de bibliothèque en tant qu'élève, ou encore son appartenance à une famille industrielle d'une grande puissance coloniale. Plus globalement, Paul Otlet porte sur le monde un regard élargi : rien ne semble lui échapper, qu'il s'agisse de l'industrie, des bureaux, des associations, de la technologie, de l'éducation, des bibliothèques, de la presse, de la photographie et de l'image en général, de l'urbanisme, etc. Toute la littérature produite depuis quelques décennies invite à approcher quelques pans de l'activité de Paul Otlet. L'ouvrage dirigé par Paul Ghils présente le grand intérêt de laisser voir les articulations dynamiques entre deux de ces pans, constitutifs de cette « double utopie » qu'évoque le sous-titre : la « connaissance totale » et la « cité mondiale ».

 

Les professionnels de l'information et de la documentation connaissent a priori la première, ou du moins les éléments qui devaient en constituer les conditions de possibilités : le RBU, répertoire bibliographique qu'un langage classificatoire (la CDU) et une série de normes pouvaient rendre universel. Les agents actifs pour concrétiser ce projet sont disséminés dans le monde, chaque nation contribuant à l'alimentation dudit répertoire... Otlet était un organisateur, un normalisateur, mais pour laisser le champ au déploiement de l'utopie internationaliste, c'est-à-dire pacifiste - à la différence de certaines institutions technico-politiques qui, aujourd'hui, imposent la normativité comme principe contraignant du politique.

Certes l'« utopie documentaire » d'Otlet court toujours le risque d'être considérée comme ce qui pourrait outiller voire générer, bien malgré elle, jusqu'à ces contre-utopies, ces « dystopies de l'indexation des personnes »[5]. Mais l'homme qui voulait tout classer[6] n'est-il pas avant tout cet « entrepreneur des outils de la connaissance au service de la paix » dont parlent Stéphanie Manfroid et Jacques Gillen[7] ? Il en va de la connaissance comme de la documentation, sa vertu est ancillaire. Elle est « au service de », en l'occurrence au service de la paix, de la paix entre les hommes, de la paix mondiale. Certes, il y eut d'autres voies pour œuvrer à cette paix. Très tôt, Paul Otlet a eu l'intuition pacifiste, dès L'Afrique aux noirs (1888)[8] et jusqu'au soir de sa vie, notamment aux côtés d'Henri La Fontaine, avec le projet de la Société des Nations.

L'autre branche de la « double utopie » vise le confort, ou plutôt l'épanouissement tout à la fois intellectuel, artistique et sportif des hommes pacifiés et propose d'organiser leur vie quotidienne. L'architecture et l'urbanisme ont de tout temps intéressé Paul Otlet qui y trouvait l'un des moyens de réaliser ses utopies, l'un des moyens de « concrétiser les idées les plus hautes ». Plusieurs des contributions de cet ouvrage exposent les conceptions architecturales et urbanistiques d'Otlet, leurs soubassements autant que leurs développements. Ce qu'on peut en retenir, c'est bien la place centrale de la communication scientifique. Et c'est peut-être ce qui unit les deux branches de l'utopie de Paul Otlet : l'encyclopédie, comme forme possible de l'achèvement jamais réalisé du travail intellectuel, où le savoir construit trouve, grâce aux techniques documentaires, à se réunifier, à se rassembler dans la cohérence totale[9].

L'utopie selon Otlet n'est-elle pas comme une finalisation du syncrétisme qui récapitule par le désir d'un autre monde que celui où nous vivons, d'un monde vraiment - c'est-à-dire humainement - mondial ? « La Cité mondiale que les nations ensemble se seront construite et où habitera en esprit l'Humanité : la Beata Pacis Civitas, la Bienheureuse Cité de la Paix »[10]. La fusion entre « paix » et « cité » est totale et absolue[11]. Elle est pensée mais réalisable[12]. C'est l'Humanité qui la justifie.

Mille fois hélas ! À ce jour, l'Humanité n'a pas dépassé « son stade actuel d'antinomie, d'antipathie et d'antagonisme »[13].

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.

______________________________

1 « Faire éclore une humanité nouvelle - Améliorer la civilisation - Unir les idées les plus hautes et les choses [Concrétiser les idées les plus hautes (?)] - Outiller ce grand œuvre qu'est le Mundaneum ».

2 De l'âge de quatorze ans jusqu'à ses derniers jours, Paul Otlet ne cessa d'écrire et de dessiner. Cf. la bibliographie proposée par W. Boyd Rayward, http://people.ischool.illinois.edu/~wrayward/otlet/otbib.htm.

3 Monde. Essai d'universalisme, p. 202

4 Cet ouvrage, dont on lit ici une présentation critique, est une version élargie d'une livraison récente de Cosmopolis (2014/3-4) dont Paul Ghils est le rédacteur en chef, livraison qui, pour une part, reprenait, avec de légères adaptations, des articles parus dans Associations transnationales (2003/1-2). La contribution de Paul Ghils, « Fonder le monde, fonder le savoir du monde ou la double utopie de Paul Otlet » (p.197-225), fait partie de ces derniers.

5 Olivier Le Deuff. « Utopies documentaires : de l'indexation des connaissances à l'indexation des existences ». Communication et organisation, 2015, n°48, p.93-106. Voir aussi, par exemple, « Le cauchemar de Paul Otlet » dont parle Isabelle Barbéris (Cités, 2009, n° 37, p. 9-11)

6 Cf. Françoise Levie. L'homme qui voulait classer le monde. Paul Otlet et le Mundaneum. Les Impressions nouvelles, 2006

7 « Les papiers personnels de Paul Otlet », p.175 sqq., in : Jacques Gillen (dir.). Paul Otlet, fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, artisan de paix. Les Impressions nouvelles, 2010

8 Le titre est très explicite, malgré quelques relents colonialistes mettant en avant une hiérarchie des civilisations. En effet, le jeune Otlet n'utilise le terme « civilisation » que pour ce que l'Europe peut apporter à l'Afrique et ce à quoi cette dernière peut aspirer, par opposition à ce qu'il appelle la « barbarie africaine » (p.14), les Noirs Américains apparaissant dans un entre-deux... Faut-il y voir juste l'air du temps ?

9De ce point de vue, l'entreprise de Wikipédia (à la différence de Google) apparaît éminemment conforme au projet d'Otlet, comme un lointain prolongement, une actualisation des travaux des sessions de l'Université internationale des années 20.

10 Monde. Essai d'universalisme, p. 455 sq.

11 Cette équation n'est pas sans rappeler ce terme russe mir qui signifie tout à la fois « monde »et « paix ».

12 Hendrik Andersen n'avait-il pas réalisé des plans présentant « magnifiquement la Cité en soi », alors que Charles-Édouard Jeanneret-Gris (Le Corbusier) et Pierre Jeanneret avaient réalisé des plans pour Genève et Anvers ? (op. cit note 10, p. 456, n.1).

13 Op. cit. note 10, p.457 sq.



 

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Les 500 mots métiers. Bibliothèques, archives, documentation, musées

Couv_KLOG_500MotsMetiers_140x210_m.jpgLes 500 mots métiers - Bibliothèques, archives, documentation, musées.

Jean-Philippe ACCART & Clotilde VAISSAIRE-AGARD

KLOG éditions, 2016
ISBN : 979-10-92272-11-6

 

Le premier mérite de ce lexique est de couvrir les quatre écosystèmes du document, ceux que Suzanne Briet par exemple avait déjà regroupés en marquant la convergence du trio “A, B, M : Archives, Bibliothèques, Musées” vers la documentation. Quant au Palais Mondial de Paul Otlet, ce “fondateur” qui pointa si finement les ambitions des métiers de la documentation (qui sont toujours aujourd’hui les nôtres), n’était-il pas tout à la fois centre d’archives, bibliothèque et musée ? Aux temps d’Otlet et de Briet, la question se posait en termes dynamiques (convergence chez Briet, évolution en synthèse chez Otlet). Aujourd’hui, on peut légitimement faire l’hypothèse que les quatre métiers forment bel et bien un vaste chantier cohérent - quand bien même une telle cohérence se dissimule sous un plus ou moins joyeux fatras d’innovations métiers, de secousses technologiques et de révolutions managériales. Nos professions ne se retrouvent-elles pas régulièrement depuis des décennies pour se questionner mutuellement sur ce qui les distingue et/ou les réunit, employant pour ce faire un langage commun ? Bref, mêler, comme font Jean-Philippe Accart et Clotilde Vaissaire-Agard, les quatre métiers pour en dresser l’inventaire lexical est du meilleur aloi, dans la mesure précisément où il permettra au professionnel de l’archive de se familiariser avec le langage du professionnel de la bibliothèque par exemple, participant ainsi concrètement au tissage de la cohérence dont nous parlions.

 

Le second mérite de l’ouvrage est précisément d’être un lexique, c’est-à-dire un recueil de termes mais un lexique à jour, proposant pour les termes utiles à nos métiers des définitions précises et contextualisées. La sociologie des professions a toujours mis en avant, à juste titre, le rôle structurant de la terminologie professionnelle. Notre ouvrage constitue ainsi une porte d’entrée lexicale dont les futurs professionnels tireront grand profit, leur permettant de se familiariser avec la terminologie de la profession où ils entrent. C’est seulement ensuite que, spécialisant et affûtant leurs pratiques, ils iront chercher les lexiques plus pointus. De tels outils existent. Ce qui manquait, c’est ce socle lexical que constitue Les 500 mots métiers.

 

Le troisième mérite de ce recueil de mots-métiers est son traitement du multilinguisme. Les auteurs ne sont pas tombés dans le piège grossier de l’anglicisation globalisante aussi stupide que violente que nous connaissons hélas depuis quelques années voire quelques décennies dans nos métiers. Les lemmes sont français et les auteurs proposent systématiquement les équivalents extralinguistiques après le lemme (en l’occurrence anglais, allemand). Les entrées en langue étrangère sont par ailleurs regroupées par ordre alphabétique en annexes - ce qui permettra à nos cousins germanophones ou anglophones de se frayer un chemin dans ce dédale linguistique fort riche d’où émergera peut-être une certaine idée francophone de nos métiers mais où le respect linguistique laissera de toute façon le champ libre à la fructifiante activité qui consiste à “penser entre les langues”.

Note de lecture publiée sur le site de l'ADBS
et disponible au format pdf.


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mercredi 18 mai

La délégation régionale ADBS Nord-Picardie à l'IREV

Depuis sa naissance, il y a plus d'un siècle, le métier de documentaliste s'est défini comme un métier de réseaux. Chacun, chacune d'entre nous a pu le constater au cours de sa carrière : le "travail coopératif" le mode obligé de l'activité documentaliste*. Les réseaux peuvent se définir par thème, par institution, par territoire...

Le Centre de ressources politique de la ville en Nord - Pas de Calais, l'IREV, est documentairement (mais pas seulement) très actif et constitue un cas intéressant du point de vue de cette problématique du réseau.
Par ailleurs, l'IREV a emménagé il y a deux années dans de nouveaux locaux que les documentalistes de la région sont invités à découvrir le 21 juin de 14h à 16h.

Lors de cette visite, nous aborderons trois points :

  1. la fonction information-documentation à l'IREV
  2. l'IREV, pris dans ses réseaux
  3. l'ingénierie du travail documentaire en réseau : le fonctionnement en réseau et les questions qu'ils soulèvent.

arboretum-credit-julien-lanooNous vous attendons nombreux.
Nous vous demandons juste de vous inscrire en allant ici.


Cordialement,

la délégation régionale

_______

IREV, Institut Régional de la Ville
Immeuble Arboretum – 7ème étage
135, Boulevard Paul Painlevé
59000 LILLE

Accès en transports en commun :
- Bus 18 arrêt Painlevé
- Métro 2 station Porte de Valenciennes
- V'Lille : station Bois Habité
_______
* Nous ne pouvons ici que renvoyer au dossier publié en 2013 par Documentaliste-Sciences de l'Information.

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mardi 08 décembre

Le triangle documentaliste

Schéma issu de mes échanges avec étudiants et stagiaires depuis des années, ce triangle veut questionner les situations professionnelles des documentalistes et autres professionnels de l'information.

Le triangle documentaliste _ un schéma questionneur

Sa fertilité dépasse le simple questionnement concernant chaque instance (question inscrites autour du triangle) puis les relations au sein de chaque binôme d'instances (questions inscrites le long de chaque côté du triangle). Elle bonifiera la compréhension des situations professionnelles si un angle interroge le côté opposé.

Le triangle documentaliste _ un schéma questionneurAOn pourra ainsi se demander quel est l'impact de la prise en compte par le professionnel des pratiques et stratégies informationnelles de l'usager, c'est-à-dire du binôme usager/ information.

Le triangle documentaliste _ un schéma questionneurBOn pourra également se demander quel est l'impact de la prise en compte par l'usager de la technicité et du professionalisme du documentaliste, c'est-à-dire du binôme professionnel/information.

Le triangle documentaliste _ un schéma questionneurC

On pourra enfin se demander quel est l'impact de l'information (thématique couverte, nature des document, support de l'information...) sur la relation de service instaurée entre l'usager et le professionnel.

 


 

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vendredi 10 octobre

Le thésauro-annuaire, édition automne 2014

thesAnn

 Ça y est ! J'ai retouché et mis à jour le Thésauro-annuaire.185 thésaurus y sont référencés, tant bien que mal, sur une grande variété de thématiques ici pointées grâce à Eurovoc (MicroThésaurus et descripteurs).

Le problème majeur est l'instabilité des adresses réticulaires... Il faut faire avec.

Aux analystes documentaires de jouer !


mardi 16 septembre

Note sur l'histoire des classifications

À propos de :
Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques / Claude-Michel Viry. - Paris : L'Harmattan, 2013. - 256 p.
[Une version courte de cette note est disponible sur le site de l'ADBS]
[L'auteur me signale par ailleurs un erratum : p. 101, § 3, il faut lire bien sûr Pierre Bayle et non Antoine Furetière]

 

Aborder l'histoire des classifications est chose fort délicate et peut se pratiquer de différentes façons tant cette histoire est complexe et la problématique qu'elle véhicule protéiforme.

Homo ordonator

On peut commencer par s’assurer des fondements humains trop humains de cette activité classificatoire, sur autant de registres qu'on veut ; et, pour y parvenir, scruter les fins fonds de l’homme et de l’humanité grâce à quelques témoignages indiscutables.

En appui sur un vieux texte mythologique de l'humanité, la Genèse, on peut en effet imaginer comment, dès l'origine, l'homme a dû distinguer entre tout ce qu'il trouvait autour de lui, nommant les espèces animales notamment, élaborant la prime nomenclature du vivant animal. Marcel Conche voyait dans ce texte biblique, si mes souvenirs d'étudiant sont fiables, l’indication de la nature nécessaire du langage. J'y décèle de surcroît aujourd'hui l'affirmation de la fonction discriminante, c'est-à-dire de la force classificatoire du langage[1]. Sur un autre registre, on peut lire le fameux « catalogue des vaisseaux » de la Grèce homérique[2] pour comprendre comment la classification est liée, dès l'aube de l'histoire, à la comparaison et au catalogage (inventaire structuré). S'appuyer, autre registre à nouveau, sur les travaux de Jean Piaget[3] permettra de voir comment l'activité classificatoire vient à l'enfant, comme pour résoudre les problèmes que lui pose son environnement immédiat. S’appuyant enfin sur une étude ancienne et fondatrice d’Émile Durkheim et Marcel Mauss, on peut décrire comment, chez un peuple dit premier, la classification des choses est déterminée par l’organisation sociale[4]. Quatre registres différents (et il y en a bien d'autres) sur lesquels se contextualise ostensiblement cette sorte d’obsession humaine qu’est la classification. On peut en effet prétendre, avec Claude-Michel Viry, que l'homme est immédiatement homo ordonator.

 ARISTOTE

À un tel inventaire des registres, on pourra préférer la recherche du moment originel où se nouent les fils majeurs de la problématique de la classification, c’est-à-dire, en l’occurrence, revenir une fois encore à ce bon vieil Aristote. Parvenir à la connaissance de ce qui est, sous le triple prisme de la définition, de la description et de la classification, telle est l’ambition aristotélicienne. Platon, certes - et sûrement d'autres savants/philosophes avant lui - avait déjà proposé une classification de ce qui est, classification des choses, classification des êtres. Mais avec Aristote, la problématique de la classification prend pour ainsi dire corps. Elle ne consiste plus en une sériation graduée en fonction d’un octroi de valeur ou de la plus ou moins grande proximité à un élément considéré comme premier dans le fonctionnement de l’univers. Avec Aristote, la pratique classificatoire devient plus dense, plus diversifiée, et surtout plus systématique. L’activité du Lycée devait être bien nombreuse et bien complexe pour que l’activité classificatoire prenne ses allures-là.

Aristote animait en effet tout un réseau de collaborateurs qui consignaient et rapportaient des observations, des descriptions pour enrichir la réflexion collective de l’école athénienne. Cette pratique aboutit pour une part à la confection de classifications des choses selon des critères conformes à la scientificité de l'époque. Nous avons là les premières classifications scientifiques - dont certaines seront utilisées jusqu'au XVIIIème siècle.

Mais, au Lycée, on ne s'est pas contenté de classer les animaux et autres objets empiriquement observables. Le Lycée était un vaste et tentaculaire laboratoire de recherche, en même temps qu’une école où s'enseignait la plupart des pratiques scientifiques. On peut imaginer que ce laboratoire-école disposait d’une bibliothèque fournie, où les chercheurs allaient notamment chercher les « opinions » (δόξαι, doxaï) des savants de naguère et d’autrefois. Les premières productions scientifiques internes au Lycée – notes de cours plus ou moins élaborées formellement dont des copies de copies nous sont parvenues et que la tradition attribue à Aristote lui-même le plus souvent - fourmillent de ces doxaï. Du coup, les hypothèses et les doctrines de la science pré-aristotélicienne sont consignées non plus seulement par auteurs mais aussi par « sujets », en fonction des thématiques travaillées. La première « doxographie » est thématique, l’organisation de l’ensemble des thématiques se calant sur une classification des sujets, sujets de préoccupation pour la recherche aussi bien que pour l’enseignement. Indissolublement, les savoirs en reprise (doxographie) et en construction (écriture scientifique originale) sont des savoirs enseignés.

Enfin, à côté de la classification des savoirs enseignés, va se mettre en place une classification des sciences selon des critères d’une autre nature. Aristote articule entre elles les différentes sciences en fonction de ce qu’elles mobilisent chez le savant : connaissance (sciences théorétiques diront les scholastiques : métaphysique, physique et mathématique), création (sciences poïétiques : rhétorique, poétique et dialectique) et action (sciences pratiques : morale, économie et politique).

Bref, avec Aristote et autour de lui, s’élaborent dans le même mouvement trois sortes de classifications : classification scientifique, classification des sciences et classification des savoirs enseignés. Et, à bien observer la suite des événements, ces trois sortes de classifications vont prendre des chemins distincts certes, mais non sans se croiser à plusieurs reprises, non sans se mêler parfois, par exemple lorsque le principe de la classification des sciences relèvera, comme chez Ampère, d’une analyse des faits et objets étudiés. De ce type d’entremêlements, naîtront pas mal d’ambiguïtés, notamment sur le statut des classifications bibliographiques (CDD, CDU) : ces classifications pointent-elles des objets scientifiquement élaborés (classification scientifique) ou bien articulent-elles des thèmes d’enseignement (classification des savoirs enseignés) ou encore déplient-elles les divisions des sciences constituées (classification des sciences) ? La question n’est ni simple ni factice.

L'attitude catégorielle

On pourra, troisième approche, étudier scientifiquement la classification « comme activité et pratique humaine – pas seulement humaine d’ailleurs : tout être vivant exerce une activité classificatoire, et l’« attitude catégorielle » lui est indispensable pour orienter son action dans son environnement »[5]. Nous entrerions alors dans les voies parfois difficilement praticables de la taxinomie ou taxonomie, ou systématique ou encore classologie (Joseph-Pierre Durand, 1899) voire taxilogie (Éric de Grolier, 1988 – terme repris par Claude-Michel Viry). Les pratiques électroniques de classement et de lecture socialisant et banalisant en quelque sorte l’« attitude catégorielle », cette approche prend aujourd’hui des dimensions nouvelles, par exemple avec l’apparition de classifications ouvertes (folksonomies), les classifications dont nous avons jusqu’à présent parlé étant caractérisées notamment par leur clôture. On trouvera dans une récente livraison de la revue Hermès des indications intéressantes sur ce point[6].

Chronologie des classifications (du savoir)

On peut, enfin, simplement passer en revue les différentes formes de classification élaborées tout au long de l’histoire de la pensée selon l'ordre chronologique. C’est ce que propose Claude-Michel Viry dans son Guide historique des classifications de savoirs.

viryQuel voyage ! Que d’escales ! Certes les escales sont plutôt courtes, rapides, mais elles sont toutes contextualisées au fil de la traversée sinueuse quoique globalement rectiligne, passant l’un après l’autre les quatre temps que l’auteur prend soin de délimiter. Une classification, rappelle l’auteur après Viviane Couzinet[7], révèle toujours la Weltanschauung de son concepteur, c’est-à-dire sa vision du monde, son idéologie. D’où l’extrême importance de la contextualisation, même en termes généraux. Les quatre périodes que délimite l’auteur sont classiquement[8] celle d’un monde clos cadencé par un temps cyclique (chapitre I : jusqu’à l’antiquité gréco-latine), celle d’un monde toujours clos mais rythmé par un temps linéaire et messianique (chapitre II : Vème-XVIème siècles), celle d’un monde infini rythmé par un temps linéaire ouvert (chapitre IV : XVIIème-XIXème siècles) puis celle d’un monde infini rythmé en accélération par un temps linéaire asservi par la technique (chapitre V : depuis le XIXème siècle). Le chapitre III propose une incursion dans les « civilisations extra-occidentales », balayant la période qui va du IXème jusqu’au XVIIIème siècle (Byzance, monde arabo-persan, monde juif, mais aussi Chine, Inde et Japon). Bref, tout le monde est convoqué, pour une analyse ou juste une présentation voire une simple mention[9].

L’ordre chronologique est en lui-même contextualisateur. Reste qu’il faut quelquefois pratiquer des raccourcis historiques pour la bonne compréhension du sujet. Aussi l’auteur n’hésite-t-il pas à enjamber les siècles, comme lorsqu’il marque la reprise – inversée – de Bacon par Dewey. L’auteur ne se contente pas de présenter dans l’ordre les classifications qui ont marqué l’histoire de la pensée. Une riche réflexion de fond sur les nombreux problèmes que pose la classification en général et des classifications particulières s’active sous la revue historique. L’auteur engage ainsi plusieurs discussions : le caractère éminemment historique des classifications (et, partant, des langages documentaires en général) ; le postulat de la globalité culturelle (le geste classificatoire n’est pas isolé, mais participe d’une cohérence culturel où œuvre d’art et « inventaire de l’univers » se côtoient) ; la classification des savoirs comme témoin d’un état stabilisé du savoir ; la question de la classe 0 des classifications décimales ; etc.

La seconde partie de l’ouvrage (Livre deuxième : tableaux et documents) constitue une grande annexe, exposant cinquante-cinq classifications, du plan d’études propédeutiques de Thierry de Chartres (XIIème) à la liste des sections du Conseil national des universités (1995). Nous saurons gré à l’auteur d’avoir rassemblé et de mettre ainsi à disposition des étudiants et des professionnels de tels documents. Suivent une bibliographie, l’index des noms de personnes puis celui des titres d’œuvres[10].

L’ouvrage de Claude-Michel Viry, avec ces deux parties, constitue sans conteste un excellent outil de travail pour qui veut s’attacher à la problématique de la classification et fouiller l’histoire des classifications des savoirs, du point de vue de l’organisation de l’enseignement aussi bien que de celui de la bibliothéconomie.


[1] Genèse, 2, 19 sq.

[2] L'Iliade, II, 484sqq.

[3] La psychologie de l'intelligence (1947), par exemple.

[4] De quelques formes de classification - contribution à l'étude des représentations collectives. Année sociologique, 6, (1901-1902), pp. 1 à 72.

[5] Éric de Grolier, Taxilogie et classification. Un essai de mise au point et quelques notes de prospective, Bulletin des Bibliothécaires de France, 33, 6 (1988), p. 468-489.

[6] Vincent Liquète & Susan Kovacs (coord.), Classer, penser, contrôler, Hermès, 66, août 2013.

[7] Organisation de la connaissance : dimensions idéologiques des classifications (2006, école d’été GDR Tic et société).

[8] Cf. les travaux d’Alexandre Koyré, notamment son Du monde clos à l’univers infini (From the closed world to the infinite universe, 1957 ; 1962 pour la trad. française) qui travaille le tournant que constitue le XVIème siècle (plus exactement du milieu du XVème au début du XVIIème).

[9] L’index des noms permet d’évaluer le nombre d’auteurs présentés (environ 500) et surtout complète utilement, avec l’index des titres d’œuvres citées, l’ordre chronologique qui préside au déroulement de ce Guide. On regrettera seulement que cet index des noms ne pointe que l’entrée principale concernant chaque auteur. On sait en effet que les accès secondaires et les chemins de traverses sont souvent semés d’indications significatives…

[10] Plus de quatre-cent œuvres sont citées.

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Posté par brich59 à 17:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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