vendredi 06 octobre

L’impact de l’irruption de la donnée sur les catalogues de bibliothèques

couvVers de nouveaux catalogues / sous la dir. d'Emmanuelle Bermès - Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2016. - 172 p. - (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). - ISBN 978-2-7654-1513-8 : 35 €

 

Paru fin 2016, cet ouvrage collectif sur les « nouveaux catalogues » est épinglé par tous les bons catalogues. Il a fait, depuis sa sortie, l’objet de nombreuses notes de lecture de qualité émanant de professionnels des bibliothèques. Pour faire court, je ne citerai que celle d’Étienne Cavalié (Lully)[1]. Indiquons également qu’Emmanuelle Bermès a mis à disposition sur son blog[2] le propos introductif (p.9-12) et la table des matières de l’ouvrage.

 

Les métadonnées sont des données. Mieux, la notice catalographique est un ensemble de données comme les autres. « Comme les autres », cela signifie que les données qui constituent la description bibliographique sont prises dans le mouvement de la technologie web (inscription dans l’évolution de la technique) en même temps qu’elles prennent sens dans un écosystème spécifique (fonctionnement et finalités des bibliothèques). À la lecture de notre ouvrage, on perçoit la complexité de ce changement de granularité qu’évoque Gautier Poupeau (p.159), qui fait qu’il ne s’agit plus de répéter la notice ISBD en autant d’exemplaires qu’il y a de vedettes (la bibliothèque de mes études), ni même d’entrer des données sur un canevas informatique rigide pour être en capacité d’échanger les notices et de fédérer les catalogues (la bibliothèque de mes débuts professionnels). La notice est devenue un document comme les autres, c’est-à-dire un ensemble (certes structuré dans la cohérence de son écosystème) de données.

Chaque contribution s’intéresse à une facette de cette complexité. Les trois premières inscrivent la problématique du catalogage dans les évolutions technologiques du web (données ouvertes et reliées ; structuration sur le mode “entités” ; visualisation des données)[3]. Les trois suivantes dessinent les possibles du catalogue (évolution normative ; convergence des données ; évolution des réseaux documentaires, en l'occurrence Brises-ES). Les trois contributions de la troisième partie exhibent les flux de données qui s’échangent entre bibliothèques, entre éditeurs et bibliothèques, entre éditeurs et agence bibliographique. La dernière partie s’intéresse spécifiquement aux outils (portails, cloud), Gautier Poupeau concluant l’ouvrage collectif en revenant sur l’impact du changement de granularité sur le devenir des bibliothèques - où l’éclatement de la notice en données modélisables finit par améliorer l’accès aux (descriptions des) documents par les « usagers », globalement discovery et delivery.

Reste la (bonne) question d’Étienne Cavalié : quid de l’acculturation et l’appropriation de ces problématiques par la profession ? Françoise Leresche apporte quelques éléments de réponses quand elle évoque l’accompagnement des mutations de la profession induites par cette « transition bibliographique ». Peut-être les postures professionnelles devraient-elle toujours mieux intégrer dans une sorte d'immanence les gestes et attentes - sinon les problématiques - des « usagers ».


[1] « Vers de nouveaux catalogues » : quelles questions, quelles réponses ? Etienne Cavalié (Lully), Bibliothèques. [reloaded], 2 mai 2017.

[2] Vers de nouveaux catalogues, Manuefig, Figoblog, 7 décembre 2016.

[3] On peut également lire sur le sujet Le Web sémantique en bibliothèque d’Emmanuelle Bermès avec la collaboration d'Antoine Isaac et Gautier Poupeau [Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2013. - 171 p. - (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). - ISBN 978-2-7654-1417-9] et le plus récent Bibliothèques : le Web est à vous de Véronique Mesguich [Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2017. – 185 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 978-2-7654-1521-3] présenté par Stéphane Cottin sur le site de l’ADBS.


 Notice rédigée pour l'ADBS (pdf).

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vendredi 20 juin

Les nouveaux métiers de l'infodoc

À propos de
Nouveaux métiers de l'infodoc. Guide
 / réalisé par Archimag. - Paris : Serda, 2013. - 88 p. - (Archimag Guide pratique, ISSN 1242-1367 ; 48). - 97 €.
Note de lecture publiée par l'ADBS.

La sociologie française du travail est née de l'analyse de l'activité des ateliers industriels de l'après-guerre. Ce faisant, elle semblait ignorer la vieille dichotomie anglo-américaine entre occupation et profession, qui distingue entre l’activité évaluée sur ce qu’elle produit et celle qui est évaluée à l’aune de ce qu’elle engage de qualification (connaissance, savoir-faire, expertise). Les travaux successifs de l’ADBS visant à construire le référentiel des compétences (depuis le milieu des années 90) voulaient tenir les deux bouts de la dichotomie anglo-américaine, proposant un continuum de “niveaux de compétences”, du “professionnel [capable] d'exécuter quelques tâches sans complexité“ au “professionnel [capable] concevoir des systèmes nouveaux, d'auditer” etc.

Reste que l’approche des “métiers de l’info-doc” est délicate et complexe, et ce pour deux raisons essentielles : une raison liée à la problématique métier en elle-même, et une raison liée à l'ambiguïté du terme ‘information’ et, partant, à l’extrême difficulté voire l’impossibilité de dessiner le contour précis de ce que ce terme recouvre.

La problématique métier, d’une part, propose au moins de cinq approches du métier : l’approche fonctionnelle valorise l'utilité socio-économique, l’approche organisationnelle analyse la place dans l’organisation, l’approche socio-économique s’intéresse au "marché" du travail, l’approche technicienne centre la réflexion sur les outils et les procédures techniques, l’approche référentielle tente de structurer les diplômes  (offre de formation et système de certification lato sensu) et/ou d’organiser le discours sur els compétences (analyse de l'activité). Chacune de ces approches est pertinente mais seulement du point de vue qui est le sien. Chacune de ces approches construit son propre objet, met au point sa propre méthode. Et si l’on souhaite un regard global voire systémique sur les “métiers de l’info-doc”, la difficulté consistera à articuler ces approches comme autant de paramétrages possibles d’une réalité que l’on rêverait unique.

Le rêve s'interrompt vite quand on constate seulement l’ambitus de l’information. Le registre est large, trop large pour un seul professionnel et parler des “métiers de l’info-doc” au pluriel n’est pas une coquetterie rhétorique. Si l’on continue de parler de l’information au singulier, comme Loïc Lebigre et Véronique Mesguich lorsqu’ils évoquent la “fonction information”, c’est bien au pluriel ou dans la particularité singulière (rédacteur technique, archiviste, bibliothécaire notamment) que les métiers apparaissent dans le guide pratique Archimag.

Ces difficultés quasi épistémologiques font mine de s’évanouir quand on saisit la constellation bigarrée des métiers de l’info-doc par l’un de leur “accident” récurrent et comme obligé depuis quelques décennies, la “nouveauté”. Depuis l'avènement documentaire des NTIC, nouvelles technologies de l’information et de la communication, on ne peut éviter de commencer le discours sur les métiers de l’info-doc par l’incantation de la nouveauté, au risque de forcer l’attention vers les nouveaux outils et les nouvelles techniques. Le présent guide pratique n’y échappe pas, qui, après y avoir payé son tribu, déroule une série de propos intéressants sur les métiers selon un itinéraire balisé (état de l’art, stratégie, méthodologie, formation, profils), itinéraire passant d’une approche de la problématique métiers à l’autre, au gré des contributeurs.

On notera le grand intérêt de la série de profils proposée par Quentin Cezard et Michel Remize. Sa lecture donne à comprendre cette bigarrure dont nous parlions plus haut, exhibant notamment des centres d’intérêt que d’aucuns avaient peut-être oubliés, telle la terminologie.

Nouveaux métiers ArchimagQue retenir de ce guide ? Qu’il convient inlassablement de situer et resituer le professionnel dans son système professionnel ? Que l’unité des métiers de l’info-doc est un fantasme qu’il faut dissiper sans relâche ? Qu’un groupe professionnel fonctionne toujours en dynamique ? Que ça communique toujours et que ça bouge toujours entre biographies individuelles, organisation professionnelle, formation et travail ?

En tous cas, le parti pris de la nouveauté, s’il risque souvent de brouiller l’analyse qu’on pourrait construire de l’introuvable unité des métiers de l’info-doc, a un énorme mérite : on ressent à la lecture de ce guide une odeur d’optimisme volontaire qui nous aidera utilement à toujours mieux faire évoluer ces techniques intellectuelles qui sont les nôtres, à toujours mieux organiser et mettre en place des formations de haut niveau et à toujours mieux exhiber l’efficacité des services rendus par les professionnels de l’info-doc au sein des organisations et des collectivités.


 

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samedi 15 juin

Situations de la veille et de l’intelligence économique

  • Intelligence économique et Knowledge Management / Alphonse Carlier. – Paris : AFNOR éditions, 2012. – 310 p. – ISBN 978-2-12-465367-6 :  €
  • Intelligence économique et management stratégique : le cas des pratiques d’intelligence économique des PME / Norbert Lebrument. – Paris : L’Harmattan, 2012. – 456 p. (Intelligence économique). – ISBN 978-2-296-56935-5 : 46 €
  • Intelligence économique et problèmes décisionnels / sous la dir. d‘Amos David. – Paris : Hermès Science Publications :   Lavoisier,   2010.   –   370 p.   –   (Traité   des   sciences   et   techniques   de   l’information.   Série Environnements et services numériques d’information, ISSN 2104-709X). – ISBN 2-7462-2503-9 : 99 €
  • Outils et efficacité d'un système de veille. Guide / réalisé par Archimag. - Paris : Serda édition-IDP, sd. - 92 p. - (Archimag Guide pratique, ISSN 0769-0975 ; 47) : 97 €

 Comme dit Michel Remize en ouvrant le Guide pratique n°47 d’Archimag (Outils et efficacité d’un système de veille), le paysage de la veille s’est « affirmé » en France. De fait, on ne peut que constater l’affluence de publications sur le sujet mais surtout nous sommes tous témoins plus ou moins impuissants d’une montée des préoccupations des professionnels de l’information et de la documentation à l’endroit de « la veille ». Que de discussions entre documentalistes sur ces nouveaux outils qui incitent à des pratiques censément nouvelles ! Que de confusion également, que d’amalgames et de mécompréhension autour de ce terme, objet de tous les fantasmes !

Mais, à bien regarder, la veille semble se contenter de revisiter la pratique documentaire. Elle la finalise d’une certaine façon, dans une autre compréhension du temps, tout en mobilisant l’ensemble des compétences constitutives du savoir-faire documentaliste. Bien sûr, la fameuse « chaîne documentaire » s’est vue bousculée, peut-être surtout par l’apparition du web dans le paysage et par son impact sur la boîte à outils. Mais tout est là et Paul Otlet ou Suzanne Briet s’y retrouveraient à coup sûr ! Reste à montrer comment et pourquoi à tous ces professionnels inquiets devant ce qui leur apparaît comme un nouvel enjeu, comme un nouveau défi. Reste à leur montrer comment et pourquoi ils peuvent fonder leur compréhension de la veille sur les fondamentaux de la documentation.

Une des façons de provoquer puis entretenir des fantasmes à propos de la veille peut consister à la placer dans une situation ambiguë par rapport à l’intelligence économique (IE), autre objet de fantasmes des professionnels de l’information et de la documentation. Je parle ici des professionnels ordinaires, « normaux » en quelque sorte, majoritaires en tous cas. Certes l’IE intègre la veille dans sa panoplie de pratiques – si ce n’est dans sa boîte à outils –, mais les deux se distinguent, quand bien même celle-là « emboîte » celle-ci. L’IE est clairement du côté de la compréhension stratégique de l’entreprise – de l’entreprise dans son rapport à son environnement prochain et lointain, sur un mode à la fois défensif et offensif voire agressif – et de l’action qui en découle. La veille, quant à elle, reste (trop souvent ?) dans le réduit du « back office » de l’entreprise – officine interne ou prestataire – qui œuvre pour que les décideurs et les gestionnaires disposent de ces « informations documentées » qu’évoque Paul Otlet au chapitre des « buts de la Documentation organisée »…

Bref, il est clair que la mise en place d’un « système » de veille nécessite un travail préalable d’explicitation de la stratégie et d’identification par cette stratégie des facteurs-clés de succès et donc des priorités tactiques de l’organisation. C’est à partir de ces éléments que le tableau de veille pourra se construire. En d’autres termes, la posture de veille intègre dans son système la stratégie que l’IE a contribué à construire : elle y inscrit en quelque sorte sa finalité. Dans l’autre sens, l’IE est impensable sans la fonction veille. Mais, si elles ne vont pas vraiment l’une sans l’autre, elles ne se confondent pas pour autant. Qui dit IE dit notamment veille ; l’inverse est loin d’être nécessairement vrai. Je parle ici de la réalité de la vie professionnelle. Reste que l’une des forces du documentaliste est sa capacité à exercer ses compétences sous les deux postures[1] : au sein d’une équipe plus large dans la posture IE – où il fournit des éléments informationnels à côté d’éléments d’un autre ordre comme la sécurité, l’analyse économique, le lobbysme ou l’activisme commercial –, mais éventuellement seul et suffisant dans la posture veille – où il fournit le relevé de ses investigations à la direction stratégique.

Larchimage guide pratique d’Archimag Outils et efficacité d'un système de veille consacre spécifiquement près de quatre-vingt-dix pour cent de ses pages à la veille. Cela va du constat que dresse Christophe Deschamps de la mouvance extrême dans laquelle les documentalistes veilleurs doivent construire leur méthode et déployer leur pratique[2] jusqu’aux retours d’expériences de veille au sein de moyennes et grandes entreprises, en passant par les conseils méthodologiques et les inévitables « solutions » de veille, auxquelles près d’un tiers des pages du guide est consacré. Concernant les conseils méthodologiques, on notera que c’est bien l’ensemble des questions qui est passé en revue, de l’analyse des besoins à la cartographie des informations, et de la méthodologie générale à la pratique des réseaux humains. Dans les huit articles consacrés à l’IE, on reconnaitra quelques grandes signatures de la veille (Christian Harbulot et Nicolas Moinet pour ne citer qu’eux) et quelques institutions pilotes (CCI, CIPE, Académie de l’IE, ACRIE Réseau, APIEC, SYNFIE). Ce petit tour d’horizon permettra de situer les principaux acteurs de l’IE en France. Christian Harbulot se plaint que cette dernière se refuse à penser conflit et que le rôle de l’influence n’y est pas suffisamment pris en compte[3]. Nicolas Moinet[4] se plaint, quant à lui, que les emplois en IE tardent à se mettre en place quand bien même les besoins sont flagrants.

L'carlierouvrage d'Alphonse Carlier est construit sur la dualité de son titre (Intelligence économique et Knowledge Management). La première partie s'intéresse donc à l'IE et comprend dix chapitres dont huit portent la veille en titre[5]. Ces huit chapitres offrent au lecteur une excellente introduction à la veille, sous différents aspects (normatif, technique, ingénierial). Mais, de fait, l'auteur emploie souvent quasi indistinctement les deux appellations d'IE et de veille, comme si elles étaient équivalentes. On a le sentiment, à cette lecture, que l'IE et la veille sont effectivement la même réalité mais travaillée par deux approches distinctes : le management de l'organisation parle d'IE – approche par la gouvernance –, alors que la veille est technique – approche par l'outillage. Relié fortement à la problématique du management des connaissances (KM) – qui fait l'objet de la seconde partie de l'ouvrage –, ce parti pris est à la fois cohérent et dérangeant : cohérent parce que l'auteur est bien dans une problématique globalement managériale bien qu'en appui sur l'équipement technique[6] mais dérangeant parce que la confusion entre veille et IE plane sournoisement. En fait l’auteur opte pour une approche globalisante où veille, IE et KM concourent à la réussite de la stratégie de développement de l'organisation. On commence par la technique (la veille) puis on finit par la gouvernance avec le KM - qui finalise en quelque sorte l'ensemble du montage.

C’Lebrumentest aussi sous la perspective de la gouvernance que Norbert Lebrument (Intelligence économique et management stratégique : le cas des pratiques d’intelligence économique des PME) place l’IE : celle-ci est d’emblée comprise comme une « démarche managériale à part entière ». L’ouvrage est issu de la thèse soutenue par l’auteur en 2008, intitulée La polyvalence stratégique des pratiques d’intelligence économique : une approche par les ressources appliquée aux PME[7]. C’est en effet en appui sur la théorie du management par les ressources que l’auteur interroge l’IE et exhibe sa « complémentarité stratégique » avec le KM. La première partie de l’ouvrage propose au lecteur un état de la question, la seconde expose la méthodologie de recherche (et le positionnement épistémologique), la dernière propose une grande étude de cas. D’un bout à l’autre, le modèle de la « polyvalence stratégique des pratiques d’intelligence économique » est passé au crible.

Dansdavid l’ouvrage dirigé par Amos David (Intelligence économique et problèmes décisionnels), on parle de « synergie » entre KM et IE (contribution de Bolande Oladejo et Adenike Osofisan) et l’on prend globalement l’IE du point de vue de la gouvernance (toute la seconde partie). Mais avec cet ouvrage, on change résolument de cap. On entre dans la recherche fondamentale et appliquée, œuvre d’un groupe d'experts soutenu par le CNRS, au sein duquel on trouve quelques grandes signatures de la veille stratégique et de l’intelligence économique. Les travaux présentés sont issus de recherches portant sur l'intelligence économique mais précisément dans la résolution de problèmes décisionnels. On y parle modèle, méthode et outil pour l'intelligence économique, considérée comme une « perspective » dans plusieurs types de configuration (laboratoire de recherche, unité de travail, entreprise, pôle de compétitivité, territoire[8]). La spécificité de cet ouvrage, dans le cadre de cette note, est sûrement d’introduire dans l’analyse des processus de veille et d’IE la dimension sémantique (chapitres 8 et 9 notamment).

Il y a vingt ans, j’organisais pour l’ADBS Nord un stage sur la veille appliquée au secteur éducation. Nous disposions à l’époque de relativement peu de littérature et Internet n’était pas encore sur tous les bureaux. La valeur phare que nous diffusions était alors celle du partage et de la collaboration au sein de réseaux institutionnels et humains, celle de l’ouverture la plus large en input aussi bien qu’en output. On partait de la position du documentaliste dans son organisation et l’on raisonnait selon une logique d'acteurs dans et hors l’organisation : ouverture au sein de l’entreprise pour une meilleure circulation de l’information entre collègues et échange entre organisations envisagées comme autant de ressources informationnelles. Il est clair que nous n’étions pas du tout dans un climat de guerre. Nous ne nous sentions pas concernés par l’ouvrage de Christian Harbulot, La machine de guerre économique, paru un an plus tôt et où apparaissait pour la première fois l’expression « intelligence économique » – qui voulait traduire la competitive intelligencedes Anglo-Saxons et était accompagnée de son acolyte obligé, l’influence. Organisant et co-animant le stage de 1993, je n’étais pas dans cette dynamique de la concurrence. Vingt ans après, après avoir lu nombre d’ouvrages sur la veille et l’IE parus depuis, le veilleur que je suis finit par se dire que la distinction fondamentale entre la veille et l’intelligence économique est peut-être tout simplement là, dans ce hiatus de 1993. La veille n’est pas en soi une arme de guerre. Elle est juste une posture de recherche, de recueil, de traitement et de diffusion de l’information capable d’aider à l’élaboration d’une intelligence collective. L’IE, elle, est une posture guerrière qui oblige dans le même mouvement à maximiser et valoriser l’input informationnel (ouverture à l’environnement, capacité à chercher/trouver l’information dite stratégique, etc.) et à verrouiller l’output (fermeture sécuritaire notamment), double mouvement paradoxal dont l’objectif est d’accroître l’influence de l’organisation sur un secteur donné. Et quand la veille est comprise comme arme de guerre, c’est que l’IE s’en est emparé.

Note de lecture rédigée pour Documentaliste. Sciences de l'information


[1] Ce potentiel documentaliste est construit sur la fameuse « double compétence » – dont on ne parlera jamais assez. 

[2] Article reproduit par son auteur sur son site Outils froids : http://www.outilsfroids.net/news/la-veille-dans-un-environnement-numerique-mouvant.

[3] Le Manuel d’intelligence économique dont il a dirigé l’édition (PUF, 2012) s’ouvre sur la mondialisation et sa série de « guerres » pour se refermer par une dernière partie consacrée à l’influence.

[4] Pour cet auteur, voir la note de lecture de Loïc Lebigre parue dans une précédente livraison de DocSI (vol.49, n°3)

[5] Les deux premiers chapitres de cette première partie (« management des connaissances », « intégration de la veille et du KM dans un système d’information ») peuvent être compris comme un développement, une excroissance de l’introduction, cet ensemble voulant présenter les démarches IE et KM.

[6] « Intégration de la veille et du KM dans un système d'information », dit le chapitre deux et passim.

[8] Cette dimension est traitée par Philippe Clerc dans le Guide d’Archimag. L’auteur a mis sa contribution en ligne.


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jeudi 24 décembre

JOYEUX NOËL

Les gourous du Grand Noooooord vous offrent un super cadeau...

... confectionné par Eric Delcroix et ses copains.
À consommer sans modération ;-))


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lundi 14 janvier

Quand l'Action Collective de Formation de Sallaumines-Noyelles sous Lens fêtait ses 20 ans !

Ressortie (retrouvée ! je l'avais quasiment oubliée !) de mes cartons, une bibliographie produite pour les vingt de l'ACF de Sallaumines-Noyelles sous Lens. Elle s'intitule 1971/1991 - Vingt ans d'action collective de formation à Sallaumines, Noyelles-sous-Lens, Méricourt et Loison-sous-Lens : repères bibliographiques. Présentée sous deux format (signalétique et analytique), elle faisait partie du dossier distribué aux participants à la petite fête organisée en 1991. La version signalétique fut intégrée dans un article de mon ami André Tarby (Globalisation des moyens et mise en synergie des dispositifs de formation, Actualité de la formation permanente, 112, mai-juin 1991, p.6-25 ; la bibliographie est aux pp.18-19)...

Voici le texte introductif de ces repères bibliographiques
1971/1991
L'Action Collective de Formation de Sallaumines, Noyelles sous Lens, Méricourt et Loison sous Lens fête ses vingt printemps...
Ce qui peut-être distingue cette action collective des autres, c'est son statut de terrain de recherche-sujet d'écriture. En vingt ans, pas une année sans qu'un acteur ou un chercheur n'écrive.
L'action collective est comme un texte giganstesque, tissé jour après jour, entrelaçant discours et paroles, raison et récit...
Bien sûr, dans ce vaste tissu, tout n'a pas la même valeur, la même place. Certains textes en constituent la trame, ce que l'on pourrait appeler « l'épine scientifique dorsale » (les fameux « rapports » collectifs de 1976, 1978, 1979 puis 1984). D'autres en sont comme des développements, des approfondissements partiels (les travaux universitaires de Claude Dubar, Michel Feutrie, Jacques Hédoux, Bruno Richardot, etc.). D'autres encore s'attachent à (re-)présenter des recherches ou des écrits existants. D'autres enfin, aux formes variées, apportent des éclairages partiels, individuels ou collectifs, historiques ou scientifiques, sur l'action collective et son environnement.
Ces
Repères bibliographiques n'ont pas la prétention de l'exhaustivité. D'une part, toute une littérature souterraine, aussi abondante qu'éclairante, n'a pas été prise en compte. D'autre part, des textes des deux dernières catégories n'ont pas été mentionnés, parce qu'ils sont non disponibles ou redondants.
Ces
Repères bibliographiques n'ont pas davantage la prétention d'être une œuvre. Le travail reste à accomplir qui mettra en perspective tous ces textes, laissant voir leurs articulations mutuelles, comme s'il s'agissait là d'un organisme vivant. Puisse ce document inciter à une telle entreprise !

Dix-sept ans plus tard, je maintiens que la bibliographie est un organisme vivant. L'herméneutique documentaire ne dit pas autre chose...


mercredi 03 novembre

Du magasinier à l'herméneute : quelques figures du documentaliste en éducation

Que fais-je donc à un congrès de la fadben-cdi ?[1]

Je ne suis pas documentaliste en cdi, mais documentaliste responsable d'une unité documentaire en milieu universitaire qui assure deux fonctions distinctes : fonction service documentation d'une institution de formation continue (mes « clients » sont mes collègues, c'est-à-dire le personnel de l'institution) et fonction centre  de ressources documentaires pour chercheurs et étudiants (en sciences de l'éducation) dans une composante de l'Université de Lille1.

Cela fait une sacrée différence de ne pas s'adresser à des élèves de lycées et collèges, mais à des adultes, qu'ils soient enseignants, ingénieurs, techniciens, chercheurs, administratifs ou étudiants. Cela peut pas mal changer la donne pour plusieurs des problèmes qui agitent les cdi de France et de Navarre. Reste que je suis convaincu que ceci n'invalide pas a priori ce dont je souhaite vous entretenir - et qui relève bien des pratiques documentalistes - d'autant plus que je ne focalise pas mon propos sur la relation documentaliste-élève, mais bien sur un type d'activité qui engage l'ensemble du complexe relationnel où travaille le documentaliste.
Mon propos se déroulera en trois temps. Premier temps, nous nous poserons la question l'impact des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication sur le travail documentaliste[2], nous plaçant sur le registre général de la communication, puis sur le registre particulier d'une des activités documentaires, la bibliographie. Nous questionnerons enfin cette tentative de façon plus globale... Dans un deuxième  temps, nous nous attacherons à la notion de référence, la suivant dans son développement de son niveau gestionnaire à son niveau herméneutique... Enfin, troisième temps, nous essayerons de saisir quel est l'impact de l'herméneutique sur le travail documentaliste, non sans avoir situé celle-ci dans un cadre plus général, celui de la sémiologie.

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[1] Cet article reprend la communication que  l'auteur a présentée lors du 4ème Congrès des documentalistes des  lycées et collèges organisé par la fadben,  à Rouen, du 16 au 18 mai 1996. Ce texte a fait l'objet d'une première  publication sous un titre différent : « Le documentaliste, le bibliographe et  l'Internet », dans la revue INTER CDI, n°145, début 1997.

[2] La communication était présentée dans  l'atelier « ntic et évolution  du métier », animé par Marie-Paule Saj et Dominique Dufils.


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jeudi 05 août

THÉSAURUS ACCUEIL & INSERTION JEUNES. Pour une gestion fonctionnelle de la documentation professionnelle en Mission Locale

       

Le travail présenté dans les deux articles qui suivent [Missions Locales Centre : THÉSAURUS ACCUEIL & INSERTION JEUNES et Missions Locales Centre (fin) : utiliser le thésaurus] fait suite à une intervention effectuée dans le cadre du plan de formation des agents des PAIO et Missions Locales de la région Centre, courant juin 1996. Ce qui ressort de cette intervention, c'est que la gestion documentaire constitue actuellement une surcharge pour cause de sous-effectif et de sous-équipement dans les structures d'accueil... Mais la reconnaissance de l'utilité de la documentation, pour comprendre et pour agir, est unanime. D'où un objectif fondamental - et quasi obsessionnel - pour les agents : savoir/pouvoir gérer mais sans la surcharge, ou du moins en minimisant cette surcharge au maximum.
D'où un projet de thésaurus, dont l'élaboration repose sur trois parti-pris :

  1. n'utiliser que des descripteurs " parlants " (directement issus du langage dit naturel des professionnels de l'accueil/insertion des jeunes) ;
  2. être court, construit sur la base d'un lexique de descripteurs en nombre limité (cent mots ou expressions ont ainsi été sélectionnés) ;
  3. présenter une architecture visible (les cent descripteurs s'organisent entre eux en dix champs de dix rubriques).

centre1Ce thésaurus permet plusieurs niveaux d'utilisation, du simple classement des documents à la recherche bibliographique dans les fonds documentaires du réseau, en passant par l'indexation des documents.

Thésaurus accueil & insertion jeunes : Un outil pour une gestion fonctionnelle de la documentation professionnelle des agents des permanences d'accueil-information-orientation et des missions locales. Région Centre. Document de travail / Bruno Richardot. - Lille : CUEEP-USTL, juin 1997. - 60 p.

Version pre-print : Thesaurus_ML_PAIO_Centre.pdf


AJOUT DU 10 OCTOBRE 2006

Suite à ce travail, un site documentaire a été construit sur l'ossature que fournissait le thésaurus. Il a vu le jour pendant l'année 2001-2002 (hébergé par la Région Centre). Une concertation avait été mise en place pour uniformiser la saisie au niveau de l'ensemble des structures... Mais cet élan a été rattrapé par le handicap congénital de la fonction documentaire : l'organisation de la documentation n'est pas une priorité pour les décideurs ! Début 2005, ces derniers ont mis fin à l'hébergement du site - qui n'est donc plus accessible. Beaucoup d'énergie pour rien, donc !

Reste un thésaurus, langage orphelin, ou plutôt langue morte...


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mardi 13 juillet

Sens et références en documentation. Des pratiques bibliogaphiques à l'herméneutique documentaire

29Ce texte est extrait de « FORMATIONS OUVERTES MULTIRESSOURCES ». Éléments bibliographiques pour l'Université d'été de Lille, 6-12 juillet 1994 (Les Cahiers d'études du CUEEP, 29, avril 1995). Il en constitue l'introduction. Une version (allégée) a été publiée par l'ADBS, dans la revue Documentaliste-Sciences de l'information, vol.33, n°1, janvier 1996, p.9 à 15.

Ces éléments bibliographiques ont été réalisés à la demande de l'un des organisateurs de l'Université d'été 1994 Formations ouvertes multiressources, le CUEEP. Il s'agissait de produire un document qui accompagne les travaux de l'Université d'été, conçue comme un réseau d'échanges et d'informations sur des expériences ou des projets de formation ouverte, comme un lieu et un temps où ces expériences et projets pourraient être théorisés sur fond de problématique. Je ne développe pas : les actes de cette Université d'été font l'objet du précédent Cahier d'études.


Des documentalistes et des acteurs

Avant de présenter le présent cahier - qui vient comme complément du précédent -, je voudrais mettre en avant le rôle de la fonction documentaire dans une entreprise locale de construction collective de savoirs spécifiques - ce que peut être une Université d'été. Il est en effet courant que les documentalistes soient mobilisés à l'occasion de colloques, séminaires et autres manifestations où les acteurs de la formation continue entreprennent un effort de discours théorisant.

Ainsi

  • en 1991, lorsque l'Action Collective de Sallaumines fêta ses vingt ans [Bruno Richardot, 1971/1991. Vingt ans d'Action Collective de Formation à Sallaumines, Noyelles-sous-Lens, Méricourt et Loison-sous-Lens, Lille : CUEEP, avril 1991, 16 p.; bibliographie analytique dont la version signalétique se trouve dans Actualité de la formation permanente, n° 112, mai-juin 1991, p. 18-19],

  • puis en 1993, lorsque la DAFCO de Lille célébra elle aussi un vingtième anniversaire, celui des GRETA [Bruno Richardot (dir.), Évolution des métiers de la formation des années 70 à l'an 2000, Lille : Collectif Documentaire pour l'Emploi et la Formation-DAFCO, septembre 1993, 87 p. A noter qu'il s'agissait d'une bibliographie signalétique. Ce travail collectif doit être situé dans le prolongement de la bibliographie, signalétique là aussi, qui m'avait été commandée à l'occasion du colloque formation de formateurs de 1989, dont les actes ont été publiés : Actes du colloque : " les formateurs d'adultes et leurs qualifications : réponses des universités ", les Cahiers d'études du CUEEP, numéro spécial, juin 1990, 359 p., annexes (les "repères bibliographiques" se trouvent aux pages 29-51 des annexes)],

  • ou encore, plus récemment, lorsque le Centre Inffo organisait deux journées d'études sur les métiers de la formation [Stéphane Héroult, Laurence Le Bars, Les métiers de la formation, Paris-La Défense : Centre Inffo, janvier 1995, 71 p., en deux cahiers]...

C'est que les documentalistes sont de plein droit des acteurs de la formation continue. "Piétons du savoir" [Pour reprendre le titre d'un article de Serge Cacaly paru dans Documentaliste. Sciences de l'information, vol. 22, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 208-215], les documentalistes jouent un rôle de premier ordre dans la pensée et dans l'action. Leur rôle est "de donner à penser, de donner à agir" [Ib., p.215] ?

Les documentalistes sont au cœur de l'action, quand cette action serait celle des acteurs réellement engagés dans la "production" de formation. Mais pour n'être pas engagés dans l'action directe, les documentalistes n'y sont pas moins réellement impliqués, aménageant les "ponts" entre l'écrit (écrits d'acteurs, écrits de chercheurs, écrits...) et l'action, entre les écrivants et les acteurs - ponts dont le franchissement par ces derniers est in fine propice à l'amélioration de la qualité de la production de formation. La documentation comme documentaction...   

Les documentalistes seraient, par métaphore, des ingénieurs des Ponts et Chaussées chargés d'aménager le territoire de la formation continue de façon à ce que les provinces de l'écrire et de l'agir ne soient jamais coupées l'une de l'autre, que des voies de communication soient praticables dans les deux sens.

Mais tous les ponts ne sont pas identiques. Le présent cahier en montre une certaine diversité, de la bibliographie analytique thématique à l'exégétique, en passant par l'analytique d'auteur.

Une bibliographie analytique thématique

L'intitulé de l'Université d'été, "multi-thèmes" presque par définition, imposait un éclatement de la thématique. De fait, chaque journée de l'Université d'été était thématiquement "lancée" par la conférence-débat du matin. Philippe Carré inaugura la formule en dressant un état des lieux sur l'autoformation et en en dessinant les perspectives. Le deuxième jour fut consacré à la place des formateurs et des animateurs dans les dispositifs d'individualisation. Georges Lerbet prononça une conférence, le jour suivant, intitulée "Autonomie, construction, appropriation des savoirs". Le quatrième jour proposa un éclairage économico-stratégique de la formation ouverte. Enfin, Serge Pouts-Lajus esquissa une méthodologie d'évaluation des dispositifs de formation ouverte.

Si le documentaliste voulait que son labeur produisît un outil qui suive le programme des participants à l'Université d'été, il ne lui restait qu'à confectionner une bibliographie en cinq étapes, en cinq thèmes [On a coutume de dire que le partage de la thématique relève de l'arbitraire du documentaliste. Mais, c'est moins le partage de la thématique elle-même que la répartition des documents sous tel ou tel thème qui, ici, relève de l'arbitraire du documentaliste. C'est la règle du genre, dont les effets malicieux devraient être atténués par la lecture des notices qui accompagnent les références. Autre arbitraire : cette bibliographie se limite à la période 1985-1994.]. Ce qui donne immédiatement les chapitres de la première partie de ce cahier :

  1. formations ouvertes multiressources (expériences et généralités)
  2. formations ouvertes multiressources et métiers de la formation
  3. formations ouvertes multiressources et construction des savoirs
  4. formations ouvertes multiressources et marché de la formation
  5. formations ouvertes multiressources et évaluation

Mais comme un documentaliste ne travaille jamais ex nihilo, il convenait, dans un sixième chapitre, de signaler les bibliographies déjà publiées sur ces thèmes, qu'elles soient signalétiques ou analytiques.

à suivre



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samedi 26 juin

Autodocumentation et autoformation

      

Autodocumentation :
autoformation, langage & vérité

 

Bruno Richardot, USTL-CUEEP
Colloque GRAF98
4ème colloque Européen sur l'Autoformation
Dijon 10 au 12 décembre 1998
ENESAD-GRAF

 

Documenter peut être transitif ou pronominal. Dans le premier cas, le professionnel de l'information documente son client, un collègue enseignant par exemple : il lui livre des documents, ou plus simplement des renseignements. Dans le second cas, c'est le collègue en question qui recherche documents et renseignements. Se documenter peut alors consister à s'enquérir auprès du professionnel de l'information. Ce peut être aussi se livrer à l'autodocumentation. Et, à observer le prodigieux développement du discours sur l'autoformation depuis plus d'une décennie, on imagine que le thème de l'autodocumentation suit le mouvement et occupe de plus en plus les esprits.
À lire attentivement un récent ouvrage (Carré 1997), on constate pourtant que l'autodocumentation n'y occupe qu'une modeste place : le mot n'y connaît que six occurrences - dont cinq correspondent à des tentatives de (com)prendre l'autodocumentation dans les courants qui structurent l'univers de l'autoformation. La sixième occurrence voit dans l'autodocumentation une « compétence métacognitive » , voire une « métacompétence d'apprentissage » , nécessaire à l'« autogestion de ses propres processus cognitifs » , en limitant son application à l'identification et la localisation des ressources pédagogiques humaines et matérielles disponibles.
Reprenons da capo. Dans l'expression s'autodocumenter, le préfixe auto- semble redondant : la pronominalité suffirait à marquer la réflexivité. Il faut donc qu'il marque une insistance : documenter soi-même (= s'-) par soi-même (= auto-). Cette remarque vaut pour s'autoformer : souvenez- vous de l'« art de s'instruire par soi-même »  de Condorcet. Mais que peut bien signifier auto dans le cas de l'activité documentaire?

Prenons la recherche documentaire. Dans le discours, la philosophie grecque antique distinguait trois niveaux : le pragma (c'est-à-dire ce dont on parle), la lexis (c'est-à-dire la façon dont on parle) et le rhêma (ou encore la thésis, c'est-à-dire ce qui est dit). Le regard documentaire sur le document est d'abord repérage de ce dont ça parle, avant même que de chercher à comprendre ce que ça dit. Et, parce que la documentation est un fait social, les pragmata doivent être répertoriés (thésaurus). Les mots-pragma peuvent alors y être ces mots magiques qui en même temps décrivent (descripteurs) le monde si dense des documents et permettent d'y pénétrer (mots-clés). Je définirais volontiers un thésaurus comme un langage dont le système référentiel est partagé par une communauté définie, comme un langage utile au dialogue documentaire entre les membres d'une communauté. Et des conflits sont possibles entre ce langage et le langage communautaire, plus riche, plus diversifié, plus mobile, plus versatile aussi. Par ailleurs, au sein d'une communauté d'acteurs, la stabilité sémantique (voire lexicale) n'est pas telle que les méprises y soient impossibles : langage communautaire et langage privé se mécomprennent quelquefois...
Car, si la recherche documentaire est un acte social utilisant codes écrits et conventions d'usage, elle est d'abord recherche pour soi, quête d'information préalablement formulée à part soi, dans l'intimité du langage privé, c'est-à-dire de façon inaudible et incompréhensible par autrui. La dimension privative est ici prise en compte pour être dépassée parce qu'improductive pour l'heuristique documentaire. En fait, tout se passe comme s'il y avait trois jeux de langage différents (privatif, communautaire et documentaire) où celui qui entreprend une recherche documentaire pour et par lui-même devra tremper sa question. À chaque étape, la question adapte son habillage langagier pour être productive à cette étape-là. Plus que de traduction, il vaut peut-être mieux parler de transformation : ce qui est en jeu ici n'est pas la relation langage/pensée, ni la relation langueA/langueB : un jeu de langage n'est pas une langue. Ce qui est en jeu, ce n'est pas l'énonciation mais la productivité sémantique de la question dans des mondes différents. S'originant dans le soi à part soi, le questionnement autodocumentaire n'est possible qu'au prix d'une double transformation, d'un double travail.

Mais l'autodocumentation ne se réduit pas à la recherche documentaire. La lecture est une activité essentielle de l'autodocumentation. Elle en constitue même parfois l'activité principale dans certains mouvements d'éducation populaire.
Au moment même où je m'engage dans la lecture d'un document, je me fais nécessairement une idée de ce que dit le document. Cette idée fonctionne comme un préjugé - pas un préjugé au sens négatif du terme (sens attribué par les Lumières), mais au sens d'une attente de vérité du document - une telle attente étant déterminée par ce que l'on pourrait appeler la position « historique » du lecteur (culture, inscription dans la tradition, mais aussi projet, etc.). La lecture va alors fonctionner comme un dialogue entre cette attente de vérité et le texte du document. C'est en explicitant mes préjugés que je recevrai ce que dit le document dans toute son altérité. Pour dialoguer, il faut satisfaire à trois conditions sine qua non : j'attends qu'une vérité sorte du dialogue ; j'ai mon idée sur la question mise en débat ; j'admets, par principe, que l'autre pourra avoir raison contre moi. Lire un document, c'est dialoguer avec le texte. Plus le lecteur avance dans sa lecture, plus le document lui parle, plus le texte s'impose dans une vérité différente de la sienne.
La part de soi mise dans la lecture est capitale. Il n'y a pas de lecture objective. L'expression lecture objective n'a aucun sens. La lecture est mise en avant de soi dans l'attente de la manifestation de l'autre. La lecture est formation de soi par soi dans le dialogue avec l'autre. La lecture comme autoformation expérientielle...


PS. Ce texte faisait partie des propositions de communications retenues par le comité scientifique réuni le 16 juillet 1998 pour préparer le colloque cité plus haut. Il ne figure pas dans les actes dudit colloque, pour la simple raison que je ne suis pas allé à Dijon ce mois d'octobre-là, l'argent disponible pour ce type d'activité étant réservé aux enseignants-chercheurs et aux thésards - et je ne suis qu'ingénieur documentaliste. Ce texte est néanmoins disponible (format PDF) sur le site d'EDUCAGRI. Vous pouvez aussi le récupérer tel quel en cliquant là => richardot.pdf.
 

 


   

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