dimanche 27 mars

Une parole adolescente superbement restituée

Grandir connectés. Les adolescents et la recherche d'information / Anne Cordier. - Caen : C&F Éditions, 2015. - 303 p. - (Les enfants du numérique). - ISBN 978-2-915825-49-7

Grandir connectésImaginaires, représentations, pratiques formelles et non formelles de la recherche d’information sur Internet : Le cas d’élèves de 6ème et de professeurs documentalistes. Tel est le titre de la thèse en Sciences de l’information et de la communication qu’Anne Cordier a soutenue à l’université de Lille3 en 2011[1]. L’ouvrage publié en 2015 et que nous lisons aujourd’hui en est un prolongement attendu. Il est intitulé Grandir connectés : Les adolescents et la recherche d’information. Le champ d’investigation s’est élargi : on passe des collégiens de 6ème aux adolescents qu’ils soient collégiens ou lycéens. L’écriture ne vise plus le même lecteur : on passe des membres du jury de thèse au public composite des parents, enseignants, professionnels de l’information et de la documentation et autres médiateurs. Le propos aussi a changé : il s’est à la fois allégé et élargi. On est passé de l’établissement d’un réseau d’hypothèses à consolider puis à éprouver à la relation quasi narrative d’une réflexion personnelle sur les pratiques sociales et éducatives. On est passé du ‘nous’ académique au ‘je’ personnel.

Le grand intérêt de cet ouvrage - en même temps que le grand plaisir de le lire - réside à coup sûr dans la restitution des paroles adolescentes. On entend les adolescents parler, on les voit dialoguer, on devine le non verbal qui accompagne les paroles. La lecture nous incite quasiment au désir de dialogue avec eux. De là à ce que l’auteure devienne le porte-voix des adolescents, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit, au risque de la confusion des rôles. La “cause des adolescents”[2] est ici portée par une adulte qui s’est investie très personnellement d’une mission tout à la fois sociale, scientifique et pédagogique. On est alors témoin d’une sorte d’exhibitionnisme obligé du “chercheur impliqué”. On a l’impression de se trouver devant le carnet de bord d’une recherche ethnographique “engagée”, d’une exploration immersive où la chercheuse-actrice-formatrice devient vecteur voire instrument de formalisation de pratiques (formelles, informelles), où la pensée praticienne se donne des allures d’écriture scientifique et la pensée scientifique des airs d’écriture praticienne.

Bref, l’ouvrage d’Anne Cordier place son lecteur dans l’inconfort d’un tiraillement entre parole adolescente superbement restituée et structuration imposée par le regard de l’acteur qui restitue. Ce tiraillement, pour inconfortable qu’il soit, est vivifiant et fait germer dans l’imagination intellectuelle du lecteur comme des lueurs de compréhension des scènes adolescentes.

Au premier acte, les personnages principaux se présentent : la chercheuse et les adolescents avec leurs pratiques informationnelles sur le Net. Vient ensuite l’heure des “vérités et contre-vérités” sur ces pratiques - qui, troisième acte, sont contextualisées dans l’environnement informationnel et social des adolescents en question - dont, quatrième acte, les imaginaires et les pratiques d’information sur internet sont exhibés. Le tableau final nous propose de passer de l’analyse à l’action. Certes aux actes précédents, des pistes d’action (notamment pédagogiques) étaient esquissées voire dessinées comme en sous-texte. La trentaine de pages conclusives énoncent des pistes d’action tout en relativisant l’analyse qui y a conduit. Cela n’est pas sans réactiver la question du statut de l’ouvrage : recherche scientifique, narration réflexive, carnet de bord ethnologique, rapport d’exploration, bout de recherche-action… Reste que, malgré l’inconfort vivifiant mentionné plus haut et bien qu’on reste sur sa faim quant à la profondeur attendue de l’analyse (par exemple sur les tensions entre comportements “spontanés“ et comportements prescrits ou sur ce que les imaginaires adolescents font du “document” et de l’“information”), la lecture de l’ouvrage d’Anne Cordier est agréable et enrichissante, serait-ce uniquement pour le contact qu’il offre de la gent adolescente.

Note de lecture rédigée pour l'ADBS



[2] Clin d’oeil manifeste à Françoise Dolto.

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lundi 07 décembre

Chercher n'est pas trouver

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Chercher n'est pas trouver : outils, méthodes et stratégies à l'usage de ceux pour qui l'information compte / Pierre-Yves Debliquy. - Edi.pro, 2015. - 323p.

 

Pierre-yves Debliquy se pose la question de la recherche d'information sur le Web depuis que l'accès à ce dernier n'est plus confidentiel. Voilà vingt ans en effet qu'il arpente les fils de la toile pour exercer son activité de veilleur puis, depuis une dizaine d'années, d'accompagnateur de petites et moyennes entreprises dans leurs pratiques d'« intelligence stratégique ». En fait d'intelligence, il s'agit bien d'intelligence économique comme il se dit plus souvent. L'auteur emploie son expression par belgicisme peut-être, par esprit corporate pourquoi pas (il est « conseiller en intelligence stratégique » de  l'agence liégeoise de développement économique), de toutes façons pour marquer la justification en même temps que la finalité de toute recherche d'information pour les entreprises qu'il côtoie : l’intelligence économique est par nature stratégique.

Reste qu'une telle finalisation n'a pas permis à l'auteur de distribuer son propos le long d'un fil conducteur. Il a pris le parti de « favoriser une lecture fractionnée » de son ouvrage. Les séquences sont courtes, comme autant de post-it répondant à chaque fois à une question précise parfois ténue, à charge pour le lecteur de reconstituer le puzzle dont il a besoin pour engager sa recherche d'information stratégiquement utile. L'auteur compare la connaissance que le décideur doit posséder de l'environnement de son entreprise à un puzzle que la recherche d'information permettra d’assembler (p. 319). Il en va ainsi de cet ouvrage.

Ce dernier comporte sept chapitres. Après avoir calé l'orientation globale de son propos dans la problématique de « l'intelligence stratégique au profit de la PME » (chap. 1), l'auteur nous invite à « bien comprendre le Web » (chap. 2). Puis on entre dans le vif du sujet, à savoir la recherche d'information : questions stratégies et méthodes d'abord (chap. 3), outils et méthodes « pour bien utiliser les moteurs de recherche » ensuite (chap. 4). Les chapitres suivants nous emmènent du côté de l'outillage propice à la recherche d'information et à son traitement, promouvant l'usage des « cartes mentales au service de l'intelligence économique » (chap. 5), proposant une panoplie d'« outils de management modernes » (chap. 6), présentant pour finir d' « autres outils utiles de la boîte à outils de l'intelligence économique » (chap. 7).

L'ouvrage est copieux (323p.) et la lecture sinueuse, fractionnée comme dit l'auteur, sans linéarité thématique ni progression didactique. Les « sujets » traités sont ainsi éparpillés au gré des post-it. Aussi regrettera-t-on l'absence d'un index rerum qui eût permis au lecteur d'entrer rapidement dans le vif du propos utile, de trouver habilement ce qu'il cherche parce qu'il en a besoin.

L'ouvrage n'entend pas cibler un lecteur particulier. L'auteur le veut « accessible à tous ceux qui veulent progresser dans le domaine de la recherche d'information, aux entrepreneurs, chercheurs, étudiants... quels que soient leur profil ou leurs niveaux techniques ». Soit. Mais il est clair que chacun n'y trouvera pas le même intérêt. L'entrepreneur y piochera les pièces de sa boîte à outils et leurs modes d'emploi. Le documentaliste y lira, lui, de quoi comprendre, pour l'endosser, la posture qu'il doit adopter s'il souhaite accompagner l'économie en marche, de quoi revêtir le costume du « cost killer » dont parlait l'ADBS il y a maintenant plus de dix ans.

Parce que « chercher n'est pas trouver », cet ouvrage mérite d'être lu, qui propose « outils, méthodes et stratégies à l'usage de ceux pour qui l'information compte ». Restera ensuite à trouver ceux pour qui l'information ne compte pas...

 

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Note publiée initialement sur le site de l'ADBS - qui en propose une version pdf.


 

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mardi 23 septembre

Vos recherches sur Google avec Bruno-Bernard Simon

À l’heure où la pieuvre de Montain View étend sur le monde contemporain ses tentacules toujours plus nombreuses, toujours à la fois plus massives et plus affinées, il est bien vu de revenir au cœur d’activité de Google, la recherche d’information. C’est ce que propose Bruno-Bernard Simon avec cet ouvrage appelé à connaître un grand succès. Sans que son propos ne se dilue de quelque façon que ce soit, l’auteur s’adresse dans le même mouvement aux internautes, aux professionnels de l’information, de la documentation et des bibliothèques, mais aussi aux formateurs.

Après une contextualisation rapide (chapitre 1 : « de la rareté du document papier à la surabondance de l'information électronique »), l’auteur commence par expliquer le fonctionnement du moteur de recherche après avoir campé le décor historique (« une brève histoire des moteurs »). Dans le même mouvement, la stratégie de la Firme Google est exposée tant sa compréhension est capitale : « Google, sans être directement opposé aux professionnels de l’information, ne les aide pas pour autant. Le constat est sans appel et il faut le garder à l’esprit. Cette assertion ne reflète pas un réflexe anti-Google basé sur de mauvaises raisons émotionnelles : Google est un outil puissant et pertinent mais il n’est pas neutre. Il est donc aussi important d’en connaître le fonctionnement technique que la stratégie pour mieux l’utiliser. » (p. 54).

Le chapitre suivant (pp. 61-120) consiste en un passage en revue systématique de tous les gestes qui permettront au lecteur de « maîtriser » l’outil, c’est-à-dire de profiter à plein régime de la puissance de ce moteur hors norme. Cela va de l’agencement des mots dans la requête à l’analyse statistique des requêtes (Google Trends), en passant par la syntaxe propre à Google, l’utilisation du Googles, le décryptage de la page de résultats (la fameuse SERP), etc. Ensuite les différents « services » proposés par Google sont rapidement présentés (Livres, Actualités, Alertes et Scholar).1

Fort de l’idée qu’il est inconcevable d’enseigner la recherche d’information sans en passer par Google, l’auteur, formateur lui-même, propose quelques éléments de réflexions pédagogiques ainsi que quelques « pistes de formation ». Que l’auteur soit formateur, on le devine à la lecture ! Pas moins 77 figures illustrent un propos tout didactique. Reste que la force pédagogique de la démarche de l’auteur réside peut-être surtout dans le fonctionnement de l’attelage maîtrise technique/vigilance stratégique évoqué plus haut : précision technique sans perception stratégique (la sienne propre mais aussi celle de l’outil) n’est que ruine ...

Écrit d’une plume trempée dans la même encre que l’ouvrage de Véronique Mesguich et Armelle Thomas, l’ouvrage de Bruno-Bernard Simon est un très utile et tout à fait indispensable complément à Net recherche 2013 – bien évidemment présent dans la bibliographie ramassée (34 réf.) qui clôt l’ouvrage.

Vos recherches avec Google / Bruno-Bernard Simon. -
Paris : Éditions Klog, 2014. - 162 p. -
ISBN 979-10-92272-01-7

Cette note de lecture a été rédigée pour l'ADBS - qui en propose un fichier pdf.
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 1. Pour plus de détail, voyez le sommaire que l'auteur a mis en ligne.

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mardi 16 septembre

Note sur l'histoire des classifications

À propos de :
Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques / Claude-Michel Viry. - Paris : L'Harmattan, 2013. - 256 p.
[Une version courte de cette note est disponible sur le site de l'ADBS]
[L'auteur me signale par ailleurs un erratum : p. 101, § 3, il faut lire bien sûr Pierre Bayle et non Antoine Furetière]

 

Aborder l'histoire des classifications est chose fort délicate et peut se pratiquer de différentes façons tant cette histoire est complexe et la problématique qu'elle véhicule protéiforme.

Homo ordonator

On peut commencer par s’assurer des fondements humains trop humains de cette activité classificatoire, sur autant de registres qu'on veut ; et, pour y parvenir, scruter les fins fonds de l’homme et de l’humanité grâce à quelques témoignages indiscutables.

En appui sur un vieux texte mythologique de l'humanité, la Genèse, on peut en effet imaginer comment, dès l'origine, l'homme a dû distinguer entre tout ce qu'il trouvait autour de lui, nommant les espèces animales notamment, élaborant la prime nomenclature du vivant animal. Marcel Conche voyait dans ce texte biblique, si mes souvenirs d'étudiant sont fiables, l’indication de la nature nécessaire du langage. J'y décèle de surcroît aujourd'hui l'affirmation de la fonction discriminante, c'est-à-dire de la force classificatoire du langage[1]. Sur un autre registre, on peut lire le fameux « catalogue des vaisseaux » de la Grèce homérique[2] pour comprendre comment la classification est liée, dès l'aube de l'histoire, à la comparaison et au catalogage (inventaire structuré). S'appuyer, autre registre à nouveau, sur les travaux de Jean Piaget[3] permettra de voir comment l'activité classificatoire vient à l'enfant, comme pour résoudre les problèmes que lui pose son environnement immédiat. S’appuyant enfin sur une étude ancienne et fondatrice d’Émile Durkheim et Marcel Mauss, on peut décrire comment, chez un peuple dit premier, la classification des choses est déterminée par l’organisation sociale[4]. Quatre registres différents (et il y en a bien d'autres) sur lesquels se contextualise ostensiblement cette sorte d’obsession humaine qu’est la classification. On peut en effet prétendre, avec Claude-Michel Viry, que l'homme est immédiatement homo ordonator.

 ARISTOTE

À un tel inventaire des registres, on pourra préférer la recherche du moment originel où se nouent les fils majeurs de la problématique de la classification, c’est-à-dire, en l’occurrence, revenir une fois encore à ce bon vieil Aristote. Parvenir à la connaissance de ce qui est, sous le triple prisme de la définition, de la description et de la classification, telle est l’ambition aristotélicienne. Platon, certes - et sûrement d'autres savants/philosophes avant lui - avait déjà proposé une classification de ce qui est, classification des choses, classification des êtres. Mais avec Aristote, la problématique de la classification prend pour ainsi dire corps. Elle ne consiste plus en une sériation graduée en fonction d’un octroi de valeur ou de la plus ou moins grande proximité à un élément considéré comme premier dans le fonctionnement de l’univers. Avec Aristote, la pratique classificatoire devient plus dense, plus diversifiée, et surtout plus systématique. L’activité du Lycée devait être bien nombreuse et bien complexe pour que l’activité classificatoire prenne ses allures-là.

Aristote animait en effet tout un réseau de collaborateurs qui consignaient et rapportaient des observations, des descriptions pour enrichir la réflexion collective de l’école athénienne. Cette pratique aboutit pour une part à la confection de classifications des choses selon des critères conformes à la scientificité de l'époque. Nous avons là les premières classifications scientifiques - dont certaines seront utilisées jusqu'au XVIIIème siècle.

Mais, au Lycée, on ne s'est pas contenté de classer les animaux et autres objets empiriquement observables. Le Lycée était un vaste et tentaculaire laboratoire de recherche, en même temps qu’une école où s'enseignait la plupart des pratiques scientifiques. On peut imaginer que ce laboratoire-école disposait d’une bibliothèque fournie, où les chercheurs allaient notamment chercher les « opinions » (δόξαι, doxaï) des savants de naguère et d’autrefois. Les premières productions scientifiques internes au Lycée – notes de cours plus ou moins élaborées formellement dont des copies de copies nous sont parvenues et que la tradition attribue à Aristote lui-même le plus souvent - fourmillent de ces doxaï. Du coup, les hypothèses et les doctrines de la science pré-aristotélicienne sont consignées non plus seulement par auteurs mais aussi par « sujets », en fonction des thématiques travaillées. La première « doxographie » est thématique, l’organisation de l’ensemble des thématiques se calant sur une classification des sujets, sujets de préoccupation pour la recherche aussi bien que pour l’enseignement. Indissolublement, les savoirs en reprise (doxographie) et en construction (écriture scientifique originale) sont des savoirs enseignés.

Enfin, à côté de la classification des savoirs enseignés, va se mettre en place une classification des sciences selon des critères d’une autre nature. Aristote articule entre elles les différentes sciences en fonction de ce qu’elles mobilisent chez le savant : connaissance (sciences théorétiques diront les scholastiques : métaphysique, physique et mathématique), création (sciences poïétiques : rhétorique, poétique et dialectique) et action (sciences pratiques : morale, économie et politique).

Bref, avec Aristote et autour de lui, s’élaborent dans le même mouvement trois sortes de classifications : classification scientifique, classification des sciences et classification des savoirs enseignés. Et, à bien observer la suite des événements, ces trois sortes de classifications vont prendre des chemins distincts certes, mais non sans se croiser à plusieurs reprises, non sans se mêler parfois, par exemple lorsque le principe de la classification des sciences relèvera, comme chez Ampère, d’une analyse des faits et objets étudiés. De ce type d’entremêlements, naîtront pas mal d’ambiguïtés, notamment sur le statut des classifications bibliographiques (CDD, CDU) : ces classifications pointent-elles des objets scientifiquement élaborés (classification scientifique) ou bien articulent-elles des thèmes d’enseignement (classification des savoirs enseignés) ou encore déplient-elles les divisions des sciences constituées (classification des sciences) ? La question n’est ni simple ni factice.

L'attitude catégorielle

On pourra, troisième approche, étudier scientifiquement la classification « comme activité et pratique humaine – pas seulement humaine d’ailleurs : tout être vivant exerce une activité classificatoire, et l’« attitude catégorielle » lui est indispensable pour orienter son action dans son environnement »[5]. Nous entrerions alors dans les voies parfois difficilement praticables de la taxinomie ou taxonomie, ou systématique ou encore classologie (Joseph-Pierre Durand, 1899) voire taxilogie (Éric de Grolier, 1988 – terme repris par Claude-Michel Viry). Les pratiques électroniques de classement et de lecture socialisant et banalisant en quelque sorte l’« attitude catégorielle », cette approche prend aujourd’hui des dimensions nouvelles, par exemple avec l’apparition de classifications ouvertes (folksonomies), les classifications dont nous avons jusqu’à présent parlé étant caractérisées notamment par leur clôture. On trouvera dans une récente livraison de la revue Hermès des indications intéressantes sur ce point[6].

Chronologie des classifications (du savoir)

On peut, enfin, simplement passer en revue les différentes formes de classification élaborées tout au long de l’histoire de la pensée selon l'ordre chronologique. C’est ce que propose Claude-Michel Viry dans son Guide historique des classifications de savoirs.

viryQuel voyage ! Que d’escales ! Certes les escales sont plutôt courtes, rapides, mais elles sont toutes contextualisées au fil de la traversée sinueuse quoique globalement rectiligne, passant l’un après l’autre les quatre temps que l’auteur prend soin de délimiter. Une classification, rappelle l’auteur après Viviane Couzinet[7], révèle toujours la Weltanschauung de son concepteur, c’est-à-dire sa vision du monde, son idéologie. D’où l’extrême importance de la contextualisation, même en termes généraux. Les quatre périodes que délimite l’auteur sont classiquement[8] celle d’un monde clos cadencé par un temps cyclique (chapitre I : jusqu’à l’antiquité gréco-latine), celle d’un monde toujours clos mais rythmé par un temps linéaire et messianique (chapitre II : Vème-XVIème siècles), celle d’un monde infini rythmé par un temps linéaire ouvert (chapitre IV : XVIIème-XIXème siècles) puis celle d’un monde infini rythmé en accélération par un temps linéaire asservi par la technique (chapitre V : depuis le XIXème siècle). Le chapitre III propose une incursion dans les « civilisations extra-occidentales », balayant la période qui va du IXème jusqu’au XVIIIème siècle (Byzance, monde arabo-persan, monde juif, mais aussi Chine, Inde et Japon). Bref, tout le monde est convoqué, pour une analyse ou juste une présentation voire une simple mention[9].

L’ordre chronologique est en lui-même contextualisateur. Reste qu’il faut quelquefois pratiquer des raccourcis historiques pour la bonne compréhension du sujet. Aussi l’auteur n’hésite-t-il pas à enjamber les siècles, comme lorsqu’il marque la reprise – inversée – de Bacon par Dewey. L’auteur ne se contente pas de présenter dans l’ordre les classifications qui ont marqué l’histoire de la pensée. Une riche réflexion de fond sur les nombreux problèmes que pose la classification en général et des classifications particulières s’active sous la revue historique. L’auteur engage ainsi plusieurs discussions : le caractère éminemment historique des classifications (et, partant, des langages documentaires en général) ; le postulat de la globalité culturelle (le geste classificatoire n’est pas isolé, mais participe d’une cohérence culturel où œuvre d’art et « inventaire de l’univers » se côtoient) ; la classification des savoirs comme témoin d’un état stabilisé du savoir ; la question de la classe 0 des classifications décimales ; etc.

La seconde partie de l’ouvrage (Livre deuxième : tableaux et documents) constitue une grande annexe, exposant cinquante-cinq classifications, du plan d’études propédeutiques de Thierry de Chartres (XIIème) à la liste des sections du Conseil national des universités (1995). Nous saurons gré à l’auteur d’avoir rassemblé et de mettre ainsi à disposition des étudiants et des professionnels de tels documents. Suivent une bibliographie, l’index des noms de personnes puis celui des titres d’œuvres[10].

L’ouvrage de Claude-Michel Viry, avec ces deux parties, constitue sans conteste un excellent outil de travail pour qui veut s’attacher à la problématique de la classification et fouiller l’histoire des classifications des savoirs, du point de vue de l’organisation de l’enseignement aussi bien que de celui de la bibliothéconomie.


[1] Genèse, 2, 19 sq.

[2] L'Iliade, II, 484sqq.

[3] La psychologie de l'intelligence (1947), par exemple.

[4] De quelques formes de classification - contribution à l'étude des représentations collectives. Année sociologique, 6, (1901-1902), pp. 1 à 72.

[5] Éric de Grolier, Taxilogie et classification. Un essai de mise au point et quelques notes de prospective, Bulletin des Bibliothécaires de France, 33, 6 (1988), p. 468-489.

[6] Vincent Liquète & Susan Kovacs (coord.), Classer, penser, contrôler, Hermès, 66, août 2013.

[7] Organisation de la connaissance : dimensions idéologiques des classifications (2006, école d’été GDR Tic et société).

[8] Cf. les travaux d’Alexandre Koyré, notamment son Du monde clos à l’univers infini (From the closed world to the infinite universe, 1957 ; 1962 pour la trad. française) qui travaille le tournant que constitue le XVIème siècle (plus exactement du milieu du XVème au début du XVIIème).

[9] L’index des noms permet d’évaluer le nombre d’auteurs présentés (environ 500) et surtout complète utilement, avec l’index des titres d’œuvres citées, l’ordre chronologique qui préside au déroulement de ce Guide. On regrettera seulement que cet index des noms ne pointe que l’entrée principale concernant chaque auteur. On sait en effet que les accès secondaires et les chemins de traverses sont souvent semés d’indications significatives…

[10] Plus de quatre-cent œuvres sont citées.

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mercredi 23 juillet

Le 'sourcing' d'autrefois

Au milieu des années 90, c'est-à-dire avant la généralisation de l'Internet, la question des sources se posait d'une étrange façon : on raisonnait institutions et groupes sociaux, en tant que sources, et les "mots-clés" ne venaient qu'après (voyez, comme exemple, cette introduction pédagogique à la question des sources documentaires datant de 1994). Aujourd'hui, c'est l'inverse, on googlise avec des mots-clés et on évalue seulement ensuite la qualité des sources... Curieux renversement, non ?


 

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vendredi 20 juin

La veille, métier ou compétences ?

veille_formation_competencesLongtemps méconnue et réservée aux professionnels,
la veille bénéficie aujourd’hui de nombreuses actions de sensibilisation,
en plus d’une large offre d’outils,
de plus en plus accessibles...

 

 

[la suite]

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jeudi 19 juin

Une réflexion globale sur la recherche d'information en ligne

Note de lecture de Net recherche 2013. Surveiller le web et trouver l'information utile / V. Mesguich, A. Thomas. - Editeur : De Boeck (Collection : Information & Stratégie)
publiée par l'ADBS.

 

couvNous l’attendions tous avec fébrilité : l’édition 2013 de Net recherche est enfin parue au tout début 2014. Nous tenons là la cinquième édition d’un ouvrage qui vit le jour en 2006 et connut des éditions mises à jour en 2007, 2009 et 2010. Il y a huit ans déjà, les qualités rédactionnelle, technique et pédagogique de l’ouvrage faisaient l’objet de toutes les louanges[1]. Les éditions suivantes, dont la nôtre, n’ont rien démenti. Bien au contraire !

Je ne décline pas le menu détail des chapitres. La table des matières de l’ouvrage est disponible en ligne sur le site de l’éditeur De Boeck[2]. À noter cependant que l’on en arrive aux bonnes méthodes avec les bons outils par plusieurs biais : tout au long du déroulement de la problématique de la recherche d’information (de la question des besoins jusqu’à l’automatisation de la recherche - les cinq premiers chapitres qui  l’ouvrage), mais aussi grâce à des exemples commentés de recherche (chapitre 6), enfin dans les réponses apportées à une vingtaine de questions, de l’évaluation de la qualité de l’information à l’analyse automatique de l’information (chapitre 7). En guise de conclusion, les auteures livrent une analyse prospective concluant au caractère ouvert de l’avenir de la recherche d’information. Un glossaire, une biblio-/webographie et un index ferment la marche.

De cet ouvrage, on peut donc retenir les méthodes et outils, les conseils et autres « trucs et astuces ». Mais son intérêt premier, à mes yeux du moins, est que, dispensant ces conseils pratiques, il amorce quasiment toutes les réflexions et discussions au sujet de la recherche sur le Net, ancrant la présentation des méthodes et outils dans une vision large mais claire du Web tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il est en effet des ouvrages méthodologiques et techniques dont les mises à jour se contentent d’ajouter des post-it censés mettre en valeur les nouveautés. Avec notre guide pour « surveiller le web et trouver l'information utile », il en va tout autrement. Dans un monde qui n’a que trop tendance à survaloriser le nouveau (fût-ce le nouvel habillage d’une réalité ancienne), on leur saura gré de maintenir le cap : offrir aux professionnels de l’information, en herbe ou confirmés, mais aussi aux enseignants et formateurs, une somme sur la surveillance du web et la recherche d’information sur Internet de façon plus générale, une somme cohérente et pédagogiquement ordonnée, en appui sur une réflexion puissante concernant cet univers toujours plus vaste et toujours plus varié, là où tant d’autres ouvrages se borneraient à énumérer des outils. Certes c’est bien un « panorama des outils et méthodes existant à ce jour » qu’offrent les auteures, mais un panorama construit par le regard de l’intelligence praticienne pour l’intelligence praticienne des lectrices et des lecteurs qui sauront mettre à leur main les très nombreuses indications de méthode qui jalonnent ce panorama. Et de fait, « l'intelligence et la capacité d'analyse, de raisonnement et de distanciation propres à la personne humaine continueront de jouer un rôle clé pour des recherches fructueuses. »



[1] Relisez ce qu’écrivait Yves Desrichard dans le BBF n°4 de 2006, p.118 [http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2006-04-0118-007].

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L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique, Nathalie Bordeau (dir.)

Note de lecture de L’Intelligence économique à l’épreuve de l’éthique / sous la dir. de Nathalie Bordeau - Paris : L’Harmattan, 2013. – 251 p. – (Diplomatie et stratégies). – ISBN 978-2-336-00558-4
dont une version allégée est publiée par l'ADBS.

IEMais quelle est donc cette épreuve que l’éthique imposerait à l’intelligence économique ? Explicitement destiné à la formation des diplomates, fonctionnaires internationaux, attachés de défense et dirigeants (coédition L’Harmattan / Centre d’études diplomatiques et stratégiques), l’ouvrage coordonné par Nathalie Bordeau ne cherche à vrai dire pas LA réponse à la question que suscite son titre. Son intérêt principal tient sûrement dans la polyphonie pédagogiquement dosée qui s’y déploie : pas moins de dix-sept voix s’y font entendre. Encore ces voix ont-elles des timbres variés. Nous pouvons entendre aussi bien des militaires que des universitaires, aussi bien des lobbyistes que des médecins, aussi bien des cadres dirigeants (RH notamment) que des membres de cabinets ministériels. Bref, des professionnels chevronnés et des chercheurs attentifs s’adressent à de futurs hauts dirigeants.

Plutôt que de répondre directement à notre question, ce chœur hétéroclite fait entendre la musique de l’organisation et de l’action sur divers terrains et territoires, de l’entreprise internationale ou de la commune jusqu’aux sphères politiques les plus hautes. Mais ce faisant, des éléments de réponse affleurent ici et là, donnant au passage des colorations variées à l’idée même d’éthique. Celle-ci apparaît tantôt comme la réaffirmation de l’impératif catégorique kantien – où il est question que ce qui règle mon action puisse devenir une loi universelle (…meine Maxime solle ein allgemeines Gesetz werden[1]) – jusque dans son inversion pragmatique (par exemple : N’inflige pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il t’inflige), tantôt comme le principe régulateur universel (et non écrit) au-delà du droit (toujours local), au-delà de la morale (toujours particulière) et de la déontologie (toujours sectorielle), tantôt également comme le principe de responsabilité de l’entreprise, voire comme la nouvelle culture entrepreneuriale, comme l’obligation d’une explicite clarté de la politique d’intelligence économique de l’entreprise, comme ce qui donne à la politique d’intelligence économique son plein rendement aussi bien à l’intérieur de l’entreprise que dans son engagement sur le marché, ou encore comme la caution, le garde-fou de l’entreprise dans sa démarche d’influence sur les institutions productrices de normes, dans ses tentatives de modifier les règles du jeu, tantôt enfin – et on tient là la tonalité la plus structurante du discours général – comme ce qui peut entrer en conflit avec la quête d’« efficience », d’« efficacité » économique et/ou politique, voire ce qui ne peut que se dissoudre, par la force des choses (encore le pragmatisme), dans le trop fameux principe de réalité[2]. L’éthique présente ici une figure bien bigarrée !

L’affaire est entendue : nous sommes dans un état de concurrence exacerbée, c’est-à-dire en guerre économique permanente. La lutte généralisée pour le développement c’est-à-dire pour la survie impose de tuer l’autre (métaphore pour : détourner sa clientèle, le devancer, lui imposer son rythme, etc.) si l’on ne veut pas mourir. Un combat à mort entre gladiateurs, sauf qu’on ne connaît pas le César pour qui l’on organise ces jeux – sûrement la fameuse main invisible[3]. Reste que le déroulement des jeux est régulé par un arsenal juridique que les concurrents doivent respecter. La loi pose des interdits qu’on ne peut transgresser sans risquer la condamnation et la sanction. Le système judiciaire est là pour détecter et enregistrer l’infraction, instruire la cause puis juger du degré de culpabilité des fautifs. Il faut donc l’infraction, l’infraction caractérisée. Certes, la loi n’est pas une immuable fatalité et l’un des piliers de l’intelligence économique, l’influence, s’attache à peser sur les instances législatives ou normatives afin d’orienter leurs décisions et pré-dessiner leurs productions. Mais la loi en vigueur est la loi, si dure et contraignante soit-elle. Quand on passe au niveau de l’éthique, l’acte illégal est paradoxalement à la fois insuffisant et superflu. C’est l’intention qui compte, comme on dit[4]. La loi caractérise l’acte comme transgression de l’interdit puis la qualification de l’intention vient en second. L’éthique, elle, n’a quasiment que faire du passage à l’acte. Elle s’intéresse à l’intention, c’est-à-dire à l’acteur. Et force est de constater que notre ouvrage s’intéresse peu à l’intention ; à peine en effleure-t-il la problématique. En fait, pour se placer résolument au niveau de l’éthique, la question aurait peut-être due être celle-ci : quelle(s) épreuve(s) l’intelligence économique impose-telle à l’éthique ? Et pour y apporter des éléments de réponse, il faudrait au préalable s’entendre sur ce que c’est que l’éthique et peut-être surtout se demander et décider ce qu’elle viendrait faire dans cette galère.

Reste que grâce à la polyphonie des acteurs qui y contribuent et grâce même à la bigarrure de l’éthique qui s’y exhibe, cet ouvrage offre au lecteur un très vaste panorama français de l’intelligence économique et peut-être surtout les très nombreux ingrédients d’une réflexion qu’il ne manquera pas de susciter. Les thèmes satellites de l’intelligence économique traités ici sont nombreux qui pourront aménager de multiples biais à cette réflexion. En voici quelques-uns parmi les plus topiques, donnés ici en ordre alphabétique : collectivité territoriale, concurrence, développement international, efficacité économique, élu, entreprise multinationale, finances publiques, gestion des ressources humaines, gouvernance, guerre économique, influence normative, intelligence collective, mondialisation, politique publique, protection, prévention situationnelle[5], recherche de la performance, risque, risque numérique, stratégie informationnelle, sécurisation de l'espace public, sécurisation des données et des informations, sécurisation des systèmes d'information, travail parlementaire, valorisation territoriale, veille stratégique.



[1]  Immanuel Kant (1724-1804), Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, I, Vorrede [http://gutenberg.spiegel.de/buch/3510/1].

[2]  Ici encore, le pragmatisme produit une singulière inversion : à l’origine (Sigmund Freud, Formulierungen über die zwei Prinzipien des psychischen Geschehens, 1911), le respect du principe de réalité est ce qui fait taire (plus ou moins provisoirement) la « satisfaction pulsionnelle ». Et la recherche de l’efficacité économique (profit) ou politique (pouvoir) semble bel et bien du côté de la pulsion, la prise en compte de l’impératif kantien fonctionnant comme une sorte de rappel à la loi humaine (l’humain comme universel). Or, dans le discours des acteurs de l’intelligence économique, dans le discours des « affaires », c’est la pré­occupation éthique qu’on range du côté de la pulsion (utopie humaniste), la recherche d’efficacité étant seule de l’ordre du réel (si je ne développe pas mon affaire, si je ne suis pas meilleur que l’autre, je meurs – principe de survie plus que principe de réalité).

[3]  Adam Smith (1723-1790), à qui l’on prête une vaste théorie libérale imagée par cette « main invisible », pensait que chacun ne cherche que son propre intérêt – ce qui fait la « richesse des nations ».

[4] Encore Kant, qui, formalisant la morale en cours au XVIIIème siècle dans l’Europe protestante, pose le postulat selon lequel la valeur morale d’une action gît dans l’intention et surtout pas dans les résultats de cette action (Ibid.).

[5]  La présence du chapitre sur ce sujet (pp.107-156) est loin d’aller de soi, quand bien même l’exposé est intéressant. Quel rapport y a-t-il entre l’intelligence économique et la criminologie dans l’espace public local ? Qu’il y ait quelque chose à comprendre entre éthique et vidéosurveillance, soit – sauf que ce point de friction n’est qu’effleuré. Nous sommes de toute façon trop loin de l’intelligence économique.


 

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jeudi 17 avril

Alain Juillet et Charles Huot discutent

Alain Juillet et Charles Huot discutent... C'était à Documation/MIS 2014.


 

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lundi 17 mars

Vous avez dit "ouvert" ?

Données ouvertes, gouvernement ouvert et savoir libre : une conférence de Diane Mercier lors de Wikicité, un événement sur la participation citoyenne à l’ère numérique organisé par l’OCPM qui s’est tenu au Centre des sciences de Montréal, les 27 et 28 février 2014.

Tout est .


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