Sur une chaise bleue assis face à la grande bleue je songe je rêve je pense ; je réfléchis. Il est quinze heures, le soleil de décembre commence de descendre dans l'horizon toujours bleu. Quelques personnes honorent les galets de leur derrière peu douillet. De petits et fins rouleaux mélant le blanc de l'écume au bleu de l'eau viennent échouer auprès de leurs pieds. Personne ne bouge. Tout est sage, tout est calme. Le peuple des galets semble faire la sieste, collectivement immobile. Plage peuplée de statues vivantes mais inertes. Le seul mouvement est celui des petits et fins rouleaux qui s'épuisent puis se retirent en eux-mêmes en un balancement chronométré.

Tout est sage, tout est calme. Sauf l'enfant qui lance des galets le plus loin qu'il peut dans la mer, par-delà les fins rouleaux bleus et blancs. Il n'a pas l'air satisfait de ses tirs ; il recommence sans cesse ; à moins qu'il n'affectionne particulièrement la répétition du geste. Son corps se courbant, sa main se saisait d'un galet, descend le long de son corps redressé puis dessine un arc de cercle en se levant par l'arrière jusqu'à passer au-dessus de sa tête. Elle accélère vivement dans cette chorégraphie puis les doigts libèrent le galet au moment où la main est au zénith. Alors l'enfant place rapidement sa main en visière à la hauteur des sourcils pour voir où le galet entre dans l'eau bleue. Un temps immobile, il recommence son geste.

Puis, au dessus du peuple des galets, il y a les gabians et les pigeons qui se donnent des airs de compétiteurs, se tirant la bourre à tire-d'aile sans jamais croiser leur vol qui finit par se perdre à l'autre bout de la plage de galets, vers l'ouest, là où le soleil tend à s'incliner à pas comptés. Les gabians, goélands leucophées, donnent de longs coups d'ailes, filant l'air, traçant son trait fin et puissant. À côté, les pigeons de la plage agitent leurs courtes ailes, comme pris d'une frénésie de vélocité bien que sans effort. La compétition des volatiles bat son plein par intermittence, sans raison apparente, sans rien qui pourrait en justifier le départ et la répétition. Gabians et pigeons se tirent la bourre à tire-d'aile. C'est tout. C'est comme ça.

Une femme âgée vêtue d'une veste d'acrylique bleu pâle se tient immobile face à la mer sur les galets aux reflets bleutés, un peu plus en retrait. Peut-être lit-elle. Je ne sais. Je suis trop loin pour savoir ce qu'elle tient dans ses mains ni même comment elle tient ses mains. Peut-être lit-elle "Le conte bleu" de Marguerite Yourcenar. Va savoir ! Son immobilité est parfaite. À peine, par moment, son coude esquisse-t-il un mouvement futile et léger, avant de se recaler dans la position qui était la sienne avant le mouvement. Sous le soleil d'hiver, sa veste envoie des reflets bleutés comme des yeux bleus que l'âge aurait cernés légèrement. Ces yeux scrutent alentour, tristement, avec lassitude...

Tout ce bleu m'éblouit avec douceur. Les chaises, la mer, le ciel, la femme sur la plage. Pourquoi tant de bleu, alors que notre monde regorge de couleurs variées ? Pourquoi ce bleu se reflète-t-il sur toutes les surfaces qui s'opposent à lui, galets, pierres, vêtements. Même l'air n'est plus transparent mais bleu !

...

Le soleil descendit vers l'ouest tant et si bien que tout le bleu devint progressivement noir. Si j'étais resté là, assis sur la chaise bleu-noir,  mes yeux auraient sûrement fait amitié avec les ténèbres qui se seraient avancé à pas le loup. Je me suis levé, quittant ma chaise encore bleue. J'ai remonté les rues vers la ville.