Je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire.

Etienne de La Boétie, De la servitude volontaire ou le Contr'un
(écrit vers 154?, publié en français en 1576, ici éd. Bonnefon, 1922)

 

 

Le Mal est dans la chose même et le remède est violent. Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer ; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de notre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable. Les gens qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être n'approuveront pas sans doute ce remède, mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter ; il s'agit de dédommager tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.

Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage
(1774, ici éd. 10/18 1992)

 

La question qui traverse l'œuvre [de Luc Boltanski] remonte au moins jusqu'à Étienne de La Boétie et se formule ainsi : "pourquoi les acteurs acceptent-ils l'existence factuelle d'inégalités alors que [...] il est très difficile de les justifier, même du point de vue d'une logique méritocratique ?".  (p.73) Ou pour le dire autrement :  " comment un petit nombre d'acteurs peut-il établir un pouvoir durable sur un grand nombre d'acteurs ? " (p.75). La réponse offerte par la sociologie pragmatique de la critique passe par le concept de domination.

Illán Hevia Gago Eikasia. Revista de Filosofía, no 87,‎ 2019, p. 387-393
à propos de l'édition espagnole de Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, 2009 [De la crítica. Compendio de sociología de la emancipación, 2014]