À propos du mythe d'Er, 16
(épisode précédent)

Le "voyage" d'Er comprend quatre étapes :

  1. le lieu du jugement des âmes
  2. le lieu "pan-oramique" (panorama cosmique)
  3. le lieu du choix des vies
  4. le lieu de la palingénésie

Que se passe-t-il à la seconde de ces étapes, dans le lieu "pan-oramique" (panorama cosmique : Rép.X, 616b1-617d1). La tradition du commentaire fait de ce passage un texte à portée cosmologique.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ananka_i_Mojre.JPGAu centre de la scène, se dresse le fuseau de Nécessité dont on connaît d’abord la tige et le crochet qui sont en pur adamas (ib.616c5-6), et ensuite le peson multiple qui est un alliage d’adamas avec d’autres métaux (ib.616c6-7). La tige, c’est l’axe du monde ; le peson, le monde. "La signification (cosmologique) de ce mythe est, d’ailleurs, en tout point, transparente ; comme le fait remarquer Théon de Smyrne [Expositio…, éd. J.Dupuis, pp.232-5], "les gaines [c’est ainsi que P.Duhem traduit ce qui est d’habitude rendu par ‘pesons’ : σφονδύλοι] creuses, emboîtées les unes dans les autres, qui entourent l’axe du fuseau sont les sphères des astres, savoir, à l’intérieur, les sept sphères des astres errants, et, à l’extérieur, la première sphère, celle des étoiles fixes"" (P.Duhem Le système du monde, Hermann, Paris 1913, tome I, p.62). C’est pourquoi le lieu où sont les âmes, lorsqu’elles voient le fuseau, peut ts bien être appelé "pan-oramique". Les âmes voient le Tout symbolisé dans un fuseau (Cf. A.Rivaud Histoire de la philosophie, P.U.F., Paris 1948, tome I, p.184 et surtout "Le système astronomique de Platon" in Revue d’Histoire de la Philosophie, janv.-mars 1928, pp.1-26, où l’auteur montre que le fuseau est une sorte de "mécanisme propre à figurer les mouvements célestes". "Seulement, et c’est ce qui fait tout le mystère du texte, Platon passe constam­ment de sa machine planétaire au ciel véritable".). Quelle que soit l’importance cosmologique de ce passage, nous ne pouvons pas l’isoler de son contexte eschatologique, c’est-à-dire mythique. De nombreux commentateurs vont pourtant se limiter à l’interprétation strictement cosmologique de ce passage. Ainsi, par exemple, P.Duhem (op.cit. pp.59-64), et, avant lui, P.Tannery ("Le mythe d’Er le pamphylien" Revue Philosophique, t.XI (1881), p.283sqq. ; repris in Mémoires Scientifiques, 1925, t.VII, p.45sqq.) ; de même que L.Robin (Platon, pp.148sqq.) ; etc.

 

Le seul point de vue cosmologique laisse penser que le mythe d’Er suffit pour connaître le déroulement du deuxième moment de la seconde eschatologie (cf. l'épisode 4). En fait il n’en est rien. Deux textes doivent être sollicités pour une pleine compréhension de ce qu’est la contemplation du fuseau de Nécessité. Que voient les âmes lorsqu’elles passent devant le fuseau ? Elles voient une structure harmonieuse, un emboîte­ment (cf. Rép.X, 616d4 et tout le passage). Quel est donc l’intérêt pour les âmes de contempler cette structure harmonieuse ? Est-il légitime de séparer ce passage du reste du mythe sous prétexte qu’il faut distinguer entre astronomie et eschatologie, tout en constatant que, dans le mythe d’Er, "la destinée des âmes apparaît liée à l’ordre cosmique universel" (L.Robin Platon, p.134 ; p.148, l’auteur fait le même constat, mais aussi, hélas!, la même séparation) ? En fait le "passage cosmologique" du mythe d’Er se justifie du point de vue eschatologique de deux façons.

Tout d’abord, à l’intérieur de la République, Socrate ne dit-il pas que "peut-être il y a dans le ciel un paradigme [de la cité idéale] pour qui veut le voir et, le voyant, poser les fondements de sa propre existence ; il est indifférent que cette cité existe ou doive exister quelque part, car il réglera son action sur les [lois] de cette cité seulement, et sur celles d’aucune autre" (Rép.IX, 592b2-5 ; sur le début de ce passage, voir V.Goldschmidt "Le paradigme dans l’action" in Questions platoniciennes, Vrin, Paris 1970, pp.82sq. et n.25 à 27) ? N’est-ce pas en contemplant avec un regard qui sait voir le fuseau de Nécessité que l’âme pourra "poser les fondements de sa propre existence", de l’existence qu’elle va choisir juste après avoir contemplé le fuseau ? Il est clair que ce passage du livre IX annonce le mythe d’Er, et plus précisément son passage "cosmologique". Proclus (op.cit. p.41) avait déjà fait le rapprochement. D’autre part, en envisageant la République dans son ensemble, on doit remarquer que les premiers mots du dialogue qui concernent la justice, c’est Céphale qui les prononce en parlant de ces "mythes que l’on raconte concernant le royaume d’Hadès" (I, 330d7-8) ; aussitôt après, Socrate pose le problème de la définition de la justice. C’est donc une référence aux mythes eschatologiques traditionnels (tel, à peu près, celui du Gorgias) qui inaugure le thème qui soustend le dialogue dans son entier. Celui-ci s’achève par un mythe eschatologique qui rejoint le niveau de la tradition mythique d’où part le dialogue, mais une fois effectué le détour fondamental de la philosophie, amorcé au livre II, qui lui confère une portée que n’avaient pas les premiers. Le passage "cosmologique" du mythe d’Er est un des éléments essentiels par lesquels la philosophie enrichit la mythologie.

Bien sûr, "la Cité 'idéale' ne se confond pas avec son 'Modèle dressé dans le ciel'" (V.Goldschmidt, La religion de Platon, Paris ; P.U.F., 1949 ; repris in Platonisme et pensée contemporaine, Aubier, Paris 1970, p.104), et le fuseau n’est pas la cité idéale. Le fuseau est plutôt un modèle de justice, en ce sens que ses différentes parties (les pesons emboîtés et la tige) fonctionnent avec une harmonie parfaite (cf. P.Lachièze-Rey Les idées morales, sociales et politiques de Platon, Vrin, Paris 1951, p.36 sq.). Modèle de la cité juste où chacun accomplit sa tâche (cf. C.Tsatsos La philosophie sociale des grecs anciens, Nagel, Paris 1971, p.139 ; et L.Robin "Platon et la science sociale" in La pensée hellénique…, P.U.F., Paris 1942, p.210) ; modèle de l’âme juste dont chaque élément accomplit son œuvre propre (cf. L.Robin La morale antique, P.U.F., Paris 1963, p.141). Ainsi le passage "cosmologique" se situe bien entre le jugement et l’exécution de la sentence, d’une part, et, d’autre part, le choix de la nouvelle vie. Car si "le paradigme apparaît comme un principe d’inspiration plutôt que comme un modèle qu’on puisse, trait pour trait, reproduire dans une 'copie conforme'" (V.Goldschmidt Questions platoniciennes, p.85 ; cf. Rép.V, 472b7-e2), le fuseau de Nécessité est là pour que les âmes s’inspirent de la justice qu’il concrétise, au moment où elles devront choisir une nouvelle vie.

La deuxième façon de justifier eschatologiquement le passage "cosmologique" du mythe d’Er consiste à considérer que le fuseau a pour fonction de figurer pour les âmes quelque chose qui leur rappelle leur vie préhumaine, avant leur première chute sur la terre, telle que le Phèdre la décrit (Phdr 246a3-248c2). De même que leur première existence est déterminée par le degré de leur contemplation de la réalité supracéleste, de même chaque nouvelle existence (c’est-à-dire le choix que chaque âme va opérer) est déterminée par la plus ou moins bonne qualité de la vision que les âmes ont du fuseau. Cette vision sera de bonne qualité si elle s’accompagne du souvenir de ce que l’âme a vu avant sa première chute. Et si le fuseau peut être l’occasion de ce souvenir, c’est parce qu’il est ce modèle dont nous avons parlé, modèle qui se substitue à cette "Justice en elle-même" que contemplent les âmes divines et que certaines âmes non divines ont pu, avec peine, contempler (Phdr 247d5-6, et cf. 249c). Il faut remarquer que le même verbe καθορᾶν est employé dans ce passage du Phèdre et dans le mythe d’Er, lorsque les âmes voient, de loin, la lumière où se trouve le fuseau (616b4 ; cf. aussi ἰδεῖν...κατά... 616b7). Ailleurs ce verbe a pour complément d’objet τήν τοῦ ἀγαθοῦ ἰδέαν (Rép.VII, 526e1, et cf. 516b6). En règle générale, on peut dire que ce verbe, qui s’emploie chez Homère (par exemple Il.VII, 21) lorsque le spectateur est sur une hauteur et regarde vers le bas, a perdu chez Platon ce sens primitif et désigne une vision de qualité. Outre les textes de la République et du Phèdre déjà cités, on peut mentionner un passage des Lois (IV, 715d4-6) où ὁρᾶν désigne la vision d’une ruine, et καθορᾶν celle d’un salut.

Il est donc clair que le passage "cosmologique" du mythe d’Er n’est pas un texte où Platon a seulement voulu glisser les résultats de ses recherches astronomiques. Ce passage est partie intégrante de l’eschatologie platonicienne.

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