À propos du mythe d'Er, 15
(épisode précédent)

Épisodes 12 à 14

 

récapAinsi le détour, que d’aucuns jugeront prolixe et sans intérêt, mais que nous avons effectué dans le but de chercher le sens des mots qu’emploie Platon pour nous présenter le personnage d’Er, ce détour nous a permis de mieux cerner ce personnage que les critiques ont, dans l’ensemble, laissé dans l’ombre d’un hasard postulé. À l’inverse, nous avons posé comme principe de lecture que chaque mot a une véritable charge sémantique et apporte au texte sa part de déterminations. Ainsi l’analyse du jeu de mots qui ouvre le mythe nous a laissé entrevoir l’intention de Platon, l’optique où il se place en écrivant le mythe d’Er, et, en même temps, la complexion générale de la personnalité d’Er. Puis, nous attachant à la détermination d’Er comme ἀνήρ, nous avons vu ce qu’Er a de commun avec l’"évadé de la caverne". Dans un troisième temps, nous avons pu noter comment la détermination d’Er comme (bon) guerrier lui octroie la qualité de (bon) citoyen. Ensuite, nous avons découvert que son nom désigne et atteste sa fonction. Enfin, une courte analyse de son origine nous a conduit à l’affirmation, renouvelée, de la virilité comme qualité essentielle de notre personnage. Si jamais notre principe de lecture ne suffisait pas à justifier notre enquête préparatoire sur le personnage d’Er, les résultats de cette enquête pourraient à eux seuls manifester a posteriori la raison d’être et, disons-le, la nécessité d’une telle recherche.

Épisodes 4 à 9

Quant au mythe lui-même, c’est-à-dire au récit de ce qu’Er a fait, vu et entendu "là-bas", nous l'avons contextualisé dans la globalité de la problématique eschatologique platonicienne, pour enfin en dévoiler la structure. Il s'est avéré, lors de l'épisode 5, que celle-ci est "poréïologique" : le récit que fait Er est celui d'un voyage.

Ceci dit, il est impropre de parler directement de mythe : c’est seulement après que le récit d’Er est terminé que Socrate parle de mythe (Rép.X, 621b8 sqq.). Avant qu’Er ait pris la parole (en fait, c’est Socrate qui dit ce qu’Er a dit : il s’agit d’un discours indirect), Socrate parle d’un récit (ἀπόλογος) : "dès qu’il fut revenu à la vie", dit Socrate, "[Er] dit [ἔλεγεν] ce qu’il avait vu là-bas" (Rép.X, 614b7-8). Pour que l’on sache bien que c’est, en fait, Er l’auteur du récit, Socrate parsème le rapport qu’il en fait de verbes tels que λέγειν (ib. 614b7 donc, mais aussi 615c2 et 616d2 : ἔλεγεν), φάναι (ib. 614b8, 615a6, 615c5, 615d2 et 619b7 : ἔφη), διηγεῖσθαι (ib. 615c4 : διηγεῖτο. Sur la διήγησις, cf. Rép.III, 392c6-398b9 où Platon distingue la διήγησις en général [ce que dit le poète et le "mythologue", en tant que forme du discours, λέξις] et la ἁπλῆ διήγησις [sorte de λέξις, elle s’oppose à la μίμησις, parce que le poète y parle en son nom propre]. Cf. aussi G.Genette, "Frontières du récit", dans Communications, Seuil, Paris 1966, 8, p.152 et suivantes. D’autre part, il faut remarquer que, dans notre texte, διηγεῖσθαι est aussi employé pour désigner l’activité des âmes lorsqu’elles se font entre elles le récit de leur voyage de mille ans [614e6 et 615a4]. Ce récit est dû au souvenir d’un "vécu" récent [cf. 615a1 : ἀναμιμνῃσκομένας]. Enfin une dernière occurrence de ce verbe semble signifier que la διήγησις implique la longueur du récit détaillé, alors que la φάσις [de φάναι] désignerait un récit qui ne livre que l’essentiel [615a4-6]) et enfin ἀγγέλειν (Rép.X, 619b2 : ἤγγελλε. Ce passage est un rappel de 614d1-3), verbes dont le sujet grammatical est toujours Er.

Ainsi le récit d’Er se situe entre la partie qui le prépare et celle où il est appelé "mythe" par Socrate. Il semble donc que ce soit ce récit qui permette le passage d’ἀπόλογος à μῦθος (Pour L.Robin [qui contrevient ici à sa règle de traduction énoncée op.cit. p.XVII] et L.Saint-Michel, il semble qu’il n’y a pas de passage, puisqu’ils traduisent ces deux termes par un même mot [L.Robin donne "récit", et L.Saint-Michel "histoire"] - ce qui est tout à fait injustifié). Mais ici il faut distinguer, dans ce qui sépare les deux parties (préparatoire et concluante), ce qui relève du récit d’Er et ce qui en constitue le commentaire par Socrate. En effet, le récit d’Er est coupé à deux reprises par des paroles que Socrate prononce non plus exclusivement en tant que rapporteur du récit, mais en tant que sage qui réfléchit sur la signification philosophique de ce récit (Rép.X, 618b6-619b1 et 619d7-e5 ; nous verrons dans un prochain épisode le statut d'exégète de Socrate). Cette structure n’est pas sans rappeler celle du mythe eschatologique du Gorgias (523a1-527e7) dont le plan se laisse déterminer par l’alternance du mythe et du commentaire. Mais, si dans ce mythe l’alternance ne laisse subsister aucun ambiguïté, dans notre texte de la République, il est un passage où le récit et le commentaire semblent s’entrelacer, se mélanger (Rép.X, 619b7-d7). D’autre part, alors que dans le Gorgias l’alternance est constitutive de la structure, dans la République elle n’est ni assez nettement marquée, ni suffisamment répétée pour cela. C’est donc à un autre type de critère que nous devrons recourir pour dégager la structure de notre texte. Tout ce que nous savons, c’est qu’il y a deux hors-récit (ib. 614b2-8 et 621b8sqq.) et que le récit est coupé par le commentaire de façon plus ou moins marquée.

Il s'est avéré que la structure du mythe d'Er est "poréïologique" (néologisme construit sur le terme πορεία, voyage), avons-nous dit : le récit que fait Er est bien celui d'un voyage. Et c'est grâce à une analyse des verbes de mouvement, que nous avons pu restituer la structure du mythe, lors de l'épisode 9.

Épisodes 10 et 11

Il y a dans le récit que fait Er un moment très particulier qui conduit à un paroxysme puissant, le moment où l'on évoque le sort d'Ardiée, tyran absolu. Nous avons vu comment ce moment peut être considéré comme l'une des clés de voûte du mythe d'Er. Il y aura d'autres clés de voûte !

Épisode 3

Relisant un vieux document (soutenu en 1894 et publié en 1896), nous avons inauguré une série de relectures ou tout simplement de lectures centrées sur notre mythe...

Les prochains épisodes seront consacrés à :

  • ce que voit toutes les âmes, dans le lieu "pan-oramique" (Rép.X, 616b1 sqq.) ;
  • la distribution des rôles entre les acteurs de ce qui s'y joue, sachant que nous avons commencé ce travail en présentant le narrateur (épisodes 12 à 14) ;
  • les trois grandes fonctions de notre mythe : guerrière, religieuse et politique ;
  • enfin, comme en annexe disséminée, quelques lectures et relectures qui donnent plusieurs point de vue sur le mythe d'Er.

(épisode suivant)