À propos du mythe d'Er, 12
(épisode précédent)

Mais reprenons l'histoire à son début, à son début textuel.

mort 624On sait  que Platon aime bien rapprocher les noms propres à d'autres mots (cf. par exemple Apol. 25c1-4, Banq. 174b3-5 et 185c4, Rép.I, 328b8-c2, etc. ; voyez aussi J.D.Denniston, Greek Prose Style, p.136-138). C'est par un jeu de mots que s'ouvre le mythe d'Er, mettant en regard ἀλκίνου et ἀλκίμου (Rép.X, 614b2-3). Socrate indique par là que le mythe qu’il va raconter n’est pas une histoire prolixe et fastidieuse - sens que "récit à Alki­noos" avait fini par prendre, désignant l’ensemble des chants IX à XII de l’Odyssée (cf. Aristote, Rhét. 1417a13, Poét. 1455a2 ; Suidas, s.v. ἀπόλογος Ἁλκίνου, et scholie à Rép.X 614b). Mais Socrate semble aussi et surtout nous prévenir que ce qui va suivre - i.e. le mythe lui-même et son commentaire philosophique - n’a rien de commun avec l’eschatologie homérique, telle qu’elle apparaît au chant XI de l’Odyssée, où Ulysse, poursuivant le récit de ses aventures devant l’assemblée des Phéaciens réunis autour de leur roi Alkinoos, raconte son voyage au pays des morts.

Cette eschatologie-là fait de l’Hadès non seulement une réalité, mais une réalité terrifiante (Rép.III, 386b4-5). Après avoir relevé, au livre III de la République, ce tort fondamental de la pensée homérique de la mort, Platon cite, à titre d’exemples, sept passages, extraits des deux épopées homériques, où les morts sont un peuple éteint, consumé, un peuple de cendres froides ; où l’âme du mort n’est que fumée, vapeur, ombre sans consistance ni force, mais gardant le souvenir et surtout le regret de l’existence terrestre (lb. 386c3-387a8 = Od.XI, 489-491 ; Il.XX, 64-65 ; Il.XXIII, 103-104 ; Od.X, 495 ; Il.XVI, 856-857 ; Il.XXIII, 100-101 ; Od.XXIV, 6-9). La première de ces sept citations pose un rapport entre la plus misérable des vies et la plus royale des morts - rapport de préférence à l’avantage de la plus misérable des vies. Or cette citation se retrouve en un autre passage de la République, passage topique, où les termes ne sont pas les mêmes (Rép.VII, 516d4-7). Là le premier terme, c’est la vision du soleil et le second la vision des ombres ; le premier terme, c’est le « lieu intelligible » (lb. 517b5), le second le lieu sensible. La préférence, dans ce cas, n’est autre que le désir de παιδεία (cf. ib. 514a1-2. Sur ce terme, voyez M.HEIDEGGER, Platons Lehre von der Warheit, A. Francke, Bern 1947 ; traduit par A. Préau, « La doctrine de Platon sur la vérité », dans Questions II, Gallimard, Paris 1968).

Cette double citation de ce passage de l’Odyssée devait être notée parce qu’elle semble témoigner de la volonté platonicienne de renverser le rapport homérique. L’Achille d’Homère, tout comme l’évadé de Platon, veut fuir l’ombre pour la lumière. Mais la question est de savoir où est l’ombre et où est la lumière. C’est en répondant à cette question que Platon renverse le rapport : ce qu’Homère croit être le domaine de la lumière n’est que celui de l’ombre. Il faut donc que ce qu’il prend pour le domaine de l’ombre soit celui de la lumière et que, par conséquent, la mort ne soit pas terrifiante. C’est pourquoi l’eschatologie platonicienne sera fondamentalement différente de l’escha­tologie homérique. Avec Homère la mort est du côté de l’ombre, avec Platon elle sera du côté de la lumière. C’est ce renversement qu’indique Socrate en faisant le jeu de mots entre ἀλκίνου et ἀλκίμου.

Une problématique homérique

Nous ne nous sommes attachés, jusqu’à présent, qu’à l’un des termes du jeu de mots, le premier qui, nous l’avons vu, renvoie à l’eschatologie homérique qu’il s’agit de remplacer par une eschatologie où la mort ne soit plus à craindre. Il semble donc que le second terme du jeu de mots fasse référence à cette eschatologie nouvelle. Dans ce cas, ἂλκιμος signifiera θανάτου ἀδεής (Rép.III, 386b5), "qui ne craint pas la mort". Il reste que ce terme est aussi un mot homérique :

  • comme adjectif, il qualifie l’homme qui fait preuve d’ἀλκή, le guerrier vaillant, vigoureux, le soldat qui n’est pas effrayé et ne fuit pas (cf., par exemple, Il.VI, 437 et XI, 483) ;
  • comme nom propre, ce mot désigne un compagnon et fidèle serviteur d’Achille (cf., par exemple, ib. XXIV, 473-475 et 573-575) qui est qualifié d’ὂζος Ἂρηος – expression fréquente dans le texte homérique pour parler d’un guerrier de valeur (sur cette expression, cf. F.VIAN, « La fonction guerrière dans la mythologie grecque », dans J.P.VERNANT (dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Mouton, Paris/La Haye 1968, p.56). Et lorsque l’on sait que cet Alkimos est, avec Automédon, celui qu’Achille aime le plus après la mort de Patrocle (Il.XXIV, 573-575), on peut fonder cette affection – connaissant la psychologie d’Achille – sur la vaillance de ce guerrier au combat.

Or être vaillant au combat, c’est braver la mort, ne pas craindre de mourir pour défendre son camp, ne pas fuir devant l’ennemi donc devant la mort (cf. ib. VI, 74). On voit bien que le second terme du jeu de mots n’est pas seulement une allusion anticipée à ce que nous avons appelé plus haut l’eschatologie nou­velle ; il fait d’abord référence à une conduite qui, dans la société homérique – société guerrière –, constitue une valeur importante. Par conséquent l’allusion explicite à Homère, manifestée par le jeu de mots, ne signifie pas purement et simplement un rejet platonicien de l’eschatologie homéri­que, mais signifie que Platon entend, par cette allusion, situer le mythe d’Er à l’intérieur de la problématique homérique.

En fait, on peut penser qu’il s’agit moins de la problématique homérique elle-même que du débat engagé par les sophistes, et peut-être avant eux (cf. Héraclite, fgt 42 et 56), autour des textes homériques officialisés dans leur forme depuis le VIème siècle. Une des manifestations les plus claires de ce débat est sans doute l’Hippias mineur où l’on voit qu’à l’époque de Platon, on opposait, pour en comparer la valeur morale, l’lliade et l’Odyssée, en même temps qu’Achille et Ulysse (Hip.Min. 363b).

Les deux termes du jeu de mots font donc tous les deux référence à Homère, et s’opposent l’un à l’autre comme l’eschatologie larmoyante et sombre de l’Odyssée (chant XI) à la morale guerrière de l’Iliade (Il faut tout de même noter que l’on retrouve dans l’Iliade des traces éparses de cette eschatologie, et dans l’Odyssée cette morale guerrière). Il serait en effet simpliste de croire que le jeu de mots oppose les valeurs homériques et les valeurs platoniciennes, qu’il y a d’un côté Homère et de l’autre Platon qui le rejette en bloc. Il est plus juste de dire que ce jeu de mots oppose deux attitudes qui ont toutes deux leur expression chez Homère, et que Platon veut instituer une attitude face à la mort qui fasse d’Achille non plus un personnage contradictoire (vaillant devant l’ennemi et la mort, lâche dans la mort), mais un homme harmonieux dans les divers moments de sa personnalité.

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