À propos du mythe d'Er, 10
(épisode précédent)

Telle est donc la configuration générale de l’itinéraire que parcourent toutes les âmes sans exception, configuration que nous avions pu repérer grâce à une analyse des verbes de mouvement qui laissait voir la récurrence du couple verbal "se mettre en route/arriver" (πορεύεσθαι/ἀφικέσθαι), dans la première et la troisième classe des verbes de mouvement. Ce couple se retrouve une fois dans la deuxième classe, c'est-à-dire celle qui concerne la totalité des âmes mais celle d’Er exclue (Rép.X, 614c5 et e1). Quel est ce voyage qu’effectuent toutes les âmes mais non pas celle d’Er, et qui est désignée par le même couple de verbes que les trois premiers voyages effectués non seulement par toutes les âmes mais aussi par celle d’Er ?

Il est effectué sur ordre des juges (ib. 614c3sqq.) et peut s’effectuer de deux façons : celle des justes et celle des injustes (ib. 614c4-5 et 7). Le point de départ et le point d’arrivée sont situés au même endroit (cf. ib. 614d3-c2) : le lieu du jugement, encore appelé "prairie" (cf. ib. 614e2-3 et 616b2). Le point de départ de ce voyage coïncide avec le point d’arrivée de ce que nous avons appelé la phase A dans notre schéma de l'épisode précédent, et son point d’arrivée avec le point de départ de la phase B. Autrement dit, ce voyage s’inscrit dans le schéma mais ne le perturbe pas. Er voit les âmes partir pour ce voyage, il voit d’autres âmes en revenir, mais ne le connaît que par ce que ces âmes en disent. C’est pour l’avoir entendu qu’il sait que ce voyage dure mille années (Rép.X, 615a2-3, repris dans le commentaire à 621d2) ; que, pour les justes, il a lieu au ciel, procure jouissance, etc. et que, pour les injustes, il a lieu dans la terre, procure souffrance, etc. Le voyage réservé aux âmes justes n’est pas décrit avec force détails : nous savons seulement que les âmes qui en reviennent sont pures (ib. 614d7-e1), qu’elles y ont éprouvé de la jouissance et y ont été témoins de spectacles inconcevables quant à leur beauté (ib. 615a3-4) et qu’elles y ont reçu la récompense – au décuple – de la vie juste et pieuse qu’elles ont menée durant leur association à un corps (ib. 615b6-c1). Mais nous en savons beaucoup plus sur le voyage réservé aux âmes injustes que sur celui des justes. Non seulement Er ne parle de ce dernier que pour l’opposer au premier (nous en reparlons dans le prochain épisode), mais il y a un passage du récit relatif au voyage des injustes qui n’a pas de pendant qui concernerait celui des justes : il s’agit de ce que l’on pourrait appeler l’épisode d’Ardiée (ib. , 615c5-616a7)

Quelle est donc la fonction de cet épisode ? Pour répondre à cette question, il y aura deux points à considérer. Tout d’abord le personnage d’Ardiée ; ensuite, et seulement ensuite, l’économie stricte de la relation juste/injuste telle qu’elle se manifeste à propos de ce voyage que l’âme d’Er n’effectue pas (ce sera donc dans le prochain épisode). Mais avant de considérer ces deux points, notons que, lorsque les détails de ce voyage vont nous être exposés, nous sommes prévenus que nous n’aurons pas tous les détails de ce qu’Er a entendu – ce qui demanderait beaucoup de temps, car les détails sont nombreux –, mais seulement ce qu’Er juge en être le κεφάλαιον (ib. 615a4-6). Ce mot signifie ici non pas juste le réumé [trad. de R.Baccou], ni uniquement l’essentiel ou le principal [É.Chambry et L.Saint-Michel traduisent par "essentiel", L.Robin par "principal"], mais à la fois le résumé accompagné de quelques rapides exemples (615a6-c4, 616a8-b1) et aussi les détails les plus importants (615c5-616a7) qui, précisément, constituent ce que nous appelons l’épisode d’Ardiée. L’importance de ces détails tient dans la suggestivité que leur donne la violence de la scène décrite – violence qui est à la mesure du personnage d’Ardiée.
"Ardiée avait été, mille ans déjà avant ce temps-là, tyran dans une cité de Pamphylie" dit notre texte (ib., 615c6 sqq.). Proclus, dans son Commentaire sur la République (trad. Festugière, Vrin, Paris 1970, tome III, pp.55-56 et 125) tire de ce passage un argument pour justifier l’origine pamphylienne d’Er. À notre avis, cette origine n’a pas à être ainsi justifiée : elle est une détermination du personnage d’Er pour lui-même (nous reviendrons dans un prochain épisode sur ce personnage). En fait, il faut inverser l’idée de Proclus et penser que, si Ardiée est pamphylien, c’est parce qu’Er a déjà été déterminé comme pamphylien. C’est pourquoi Er a entendu parler, de son vivant, de la tyrannie et des forfaits d’Ardiée. Notre texte poursuit : "il avait tué son vieux père et son frère aîné, et commis, disait-on, de nombreuses autres impiétés". Ardiée est un tyran ; mieux il est le type du tyran. En effet, si nous n’avions qu’un mot pour définir le tyran en général, nous dirions qu’il est parricide (cf. par exemple Rép.VIII,569b6, à rapprocher de Rép.X, 615c8).

Le nom même d'Ardiée, Ἀρδιαῖος, n'est pas sans pouvoir être rapproché du terme qui signifie "tache", ἄρδα. Ce rapprochement peut paraître suspect dans la mesure où ἄρδα n’apparait pas dans le corpus platonicien conservé. C’est un vieux mot, employé par Phérécrate (fragment 53 Kock = Eustathius Ad Od.707, 36), qui fait partie d’une famille de vocables attestés chez les comiques attiques et Hippocrate (cf. P.Chantraine Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, Paris 1968, s.v. ἄρδα).
On comprendra mieux le rapprochement entre ἄρδα et Ἀρδιαῖος, lorsqu’on saura qu’Érotianus (p.28 Nachmanson) glose ἄρδαλος par ἄνθρωπος ὁ μὴ καθαρῶς ζῶν, "homme qui ne vit pas purement". Hésichius donne pour ἄρδα le synonyme μολυσμός, alors qu'on trouve chez Platon (Rép.VII, 535e5) le verbe μολύνειν, synonyme de μιαίνειν (Cf. É.Des Places, Lexique de la langue philosophique et religieuse de Platon, Les Belles Lettres, Paris 1964, p.351). Mais on comprendra encore mieux le rapprochement, si l’on pense que l’idée de souillure est très importante dans l’idée fort complexe que Platon se fait du tyran ; cf. par exemple Rép.VIII, 565e3-566a4 (en 565e6 : μιαιφονῇ) où la souillure, le "miasma", est un élément nécessaire du processus qui transforme le président de la démocratie en un tyran (cf. C.Mossé, La tyrannie dans la Grèce antique, P.U.F., Paris 1969, p.134sq.) - transformation qui peut s’appeler aussi lycanthropie : le tyran est un loup (cf.J.P.Clébert, Dictionnaire du symbolisme animal, Albin Michel, Paris 1979, s.v. "loup" et "Mormôlycée" ; cf. aussi Phdn 82a3-5).

Mais ce n’est pas là la seule souillure, la seule tache (ἄρδα) qu’Ardiée porte en son âme : il a aussi tué son frère aîné. Ce dernier crime se tient dans le même sillage que le parricide. Il y a continuité entre les deux crimes et l’action criminelle dans son ensemble a pour cause initiale le désir de spoliation (cf. Rép.IX, 574a3sq.). Ce double crime est le sommet d’une vie qui n’est faite que d’impiétés. La "vertu" (ἀρετή) d’Ardiée, si l’on peut parler ainsi, c’est l’impiété : il y excelle. Mieux, son ἔργον, sa fonction, c’est l’acte impie. Cette affirmation – qui peut paraître exagérée – se justifie pleinement si l’on comprend le εἰργασμένος de Rép.X, 615d2 dans la perspective du travail de Socrate sur la notion d’ἔργον en Rép.I, 352d8 sqq. On voit ainsi la dimension du personnage : le tyran dans sa plénitude. Car Ardiée n’est pas n’importe quel tyran que le parricide suffirait à définir ; il n’a pas seulement commis l’acte "le plus complètement impie"(Lois IX,872d7) ; le parricide n’est pas seulement pour Ardiée le moment de sa vie où il accède au titre de tyran. Non, le parricide n’est qu’une manifestation – la plus importante certes, mais il y en a eu de "nombreuses autres" (Rép.X, 615d1) – de l’impiété qui constitue l’épaisseur de l’âme d’Ardiée. Celle-ci n’est donc qu’une immense tache, et mille années d’expiation ne sauraient suffire à la purifier.

purgatoire-678x381Ainsi Ardiée représente l’impur (cf. J.P.VERNANT "Le pur et l’impur" in Mythe et société en Grèce ancienne, Maspero, Paris 1974, pp.121-140), l'impur maximum, personnage extrême qui se tient à la limite du pensable, personnage quasi-impossible. Au caractère exceptionnel du personnage répondent la force et la violence des détails de la scène qui suit (Rép.X, 615d3-616a7). Par exemple, le mugissement de la bouche (615e2) est assimilable au tonnerre (cf. Aristophane Nuées, 292 où le tonnerre "mugit", et Aristote Anal.Post.II, 94b32 où il menace les habitants du Tartare) ; or le bruit du tonnerre est un bruit excessif, extraordinaire (ὑπερβαλλῶν, cf. Eschyle Prom.Enchaîné, 923 et Aristote Du Ciel II, 9, 290b34-35). La force et la violence des détails de la scène sont trop manifestes pour qu’il soit nécessaire de les faire ressortir. Ce qu’il serait utile de mettre en relief, par contre, c’est le parallèle entre les spectacles et les terreurs (Rép.X, 615d4 et 616a5-6). Car ce ne sont pas les spectacles terrifiants qui manquent dans la terre, ni les terreurs : celles-ci sont "multiples et de toutes sortes" (616a5). Cependant il est une terreur qui surpasse toutes les autres et un spectacle plus terrifiant que tout autre, spectacle le plus terrifiant parce qu’il accroît, porte à son maximum d’intensité cette terreur qui d’elle-même déjà surpasse toutes les autres. Violence de la crainte de ne pouvoir sortir du fond de la terre, violence du spectacle d’âmes qui ne peuvent en sortir. En d’autres termes, violence du personnage d’Ardiée, violence de ce qui arrive à Ardiée et ses pareils, et enfin violence de la terreur des âmes qui sont sur le point de sortir : trois violences qui se répondent, chacune portant l’autre à son maximum d’intensité ; trois éléments qui constituent l’épisode d’Ardiée – texte où le paroxysme de la violence est appelé par le paroxysme de l’impur.

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