La formation sert-elle à donner du sens à l’employabilité ? demande Marion, experte en formation RH chez Demos, qui poursuit : Ilin existe deux philosophies selon lesquelles la formation aurait pour objectif de développer l’employabilité. Cette dernière, qui est l’un des objectifs de la formation, a-t-elle plus de chances d’aboutir si un modèle de formation utilitariste est proposé aux apprenants ? Ou au contraire, l’employabilité passe-t-elle davantage par une vision humaniste de la formation ? Ce débat reste plus que jamais ouvert... Alors ouvrons le débat.

Pour ma part, quand je lis ou entends le mot 'employabilité', je fronce les sourcils !

Ce terme est apparu massivement si je me souviens bien fin des années 80 / début des années 90 au sujet des jeunes demandeurs d'emploi trop loin de l'emploi, juste après qu'on a développé l'idée des "compétences de 3ème dimension" (cf. Simone Aubrun, Roselyne Orofiamma en 1990 notamment), idée qui émergea quelques années après que l'équipe animée par Lucie Tanguy ne publie un état des recherches en France sur les relations entre formation et emploi (1986), résultat d'un séminaire scientifique sur la problématique des relations complexes entre système éducatif et système productif, problématique qu'avait quelque peu redessinée la mise en place du "dispositif jeune" mis en place par le gouvernement PS/PC à partir du fameux rapport Schwartz (1981). Voilà pour la contextualisation historienne - encore le rapport Schwartz n'est-il pas parti de rien. Reste qu'une telle contextualisation permet de mesurer les contours d'un questionnement social voire sociétal fort.

Pour faire bref : on est en effet parti du constat de la sur-représentativité des jeunes dans la population des demandeurs d'emploi. Bertrand Schwartz défendait l'idée que, si l'emploi est d'une importance majeure dans la construction de l'identité des jeunes, il n'est pas le seul élément. Il prônait une prise en compte de la globalité de la personne, avec toutes ses dimensions (santé, logement, etc.). D'où les Missions Locales.

Sauf que, de la même façon que le législateur avait quasiment réduit vingt ans auparavant l'éducation permanente à un outil d'ajustement à l'emploi (dès la loi de 1971), le traitement du chômage des jeunes a trop vite été isolé de la problématique de la globalité de la personne pour devenir une problématique en soi, mettant face à face l'employeur (on préfère dire l'entreprise, mais ce n'est pas la même chose) et le jeune sans emploi. Ce jeune était mal formé, n'avait pas reçu la bonne formation professionnelle, certes ; mais avant tout il n'était pas à même d'entrer dans le monde du travail. Il lui manquait de toutes façons un savoir-être du type : être capable de se lever tôt pour aller travailler (ou simplement chercher du travail), dire bonjour au monsieur qui embauche sans mâchouiller on ne sait quoi, tenir 8 heures par jour au boulot quand il en a, ne pas râler dès qu'un truc le dérange, etc. Je suis conscient que je présente la fameuse 3ème dimension de façon légèrement caricaturale, mais ce fut vécu comme ça par de nombreux "jeunes". L'un des résultats de cette histoire fut l'avénement de l'EMPLOYABILITÉ.

Cette dernière se définit comme "capacité à être employé". Son agent est grammaticalement le non-employé, le chômeur - qui est un "incapable". L'employabilité est l'affaire du jeune qui ne trouve pas de boulot. Du coup on peut ériger en maxime l'idée que, si quelqu'un ne trouve pas d'emploi, c'est de sa faute. Je renvoie à une bonne partie des travaux de l'économiste Laurent Cordonnier (Lille1). Bref : culpabilisation du chômeur comme stéréotype imposé par le système productif.

D'un autre côté, soyons clair : le patronat a intérêt, selon la fameuse loi du marché (offre/demande), à ce qu'il y ait le plus de chômeurs possible (la fameuse "armée de réserve") et ce pour deux principales raisons. Première raison : il faut pouvoir ajuster l'embauche aux variations de la production ; un classique encore présent dans le discours patronal. Deuxième raison : le rapport de force entre le chômeur et l'employeur n'est pas équilibré, mais à l'avantage exclusif de l'employeur ; et là on touche à un problématique qui relève en fait des Droits de l'Homme mais que le patronat veut réduire à la sphère économique. C'est la fameuse question de la moralité du capitalisme, à quoi le soi-disant philosophe nous fait le coup des ordres inconciliables et répond qu'on ne saurait évaluer des activités techniques (l'économie est une technique) avec des concetps qui relève d'un autre monde, le monde de la morale...

Mais à bien réfléchir, et en s'attardant sur le problème des "emplois vacants" souvent mis en avant par les libéraux et le patronat pour vilipender les chômeurs qui refuseraient de bosser, il est clair qu'à côté de l'employabilité il faut parler de l'EMPLOYEURABILITÉ, à savoir la capacité de l'employeur à recruter... Je ne développe pas et vous renvoie à l'excellent article d'Anne FRETEL, chercheur en économiste à Lille1, publié dans Les nouvelles d'Archimède (n°65, p.20sq.) : "Emplois vacants : la faute aux chômeurs ?".

Donc je reformule la question de Marion : la formation peut-elle donner du sens à l'employeurabilité ?