Bayrou-Sarkozy-300x205À l'heure où les militants UMP agressent bêtement les journalistes qui font leur boulot de transmetteurs d'information, on vient d'avoir dans l'épisode Bayrou et surtout dans la réponse UMP un cas de dialogue de sourds flagrant.

Ça fonctionne en plusieurs temps : 1.l'annonce de Bayrou, 2.le refus UMP de comprendre l'annonce, 3.le déplacement du sujet par l'UMP pour exhiber une soi-disant incohérence de l'annonce.

  1. Bayrou : "[...] Nicolas Sarkozy, après un bon score de premier tour, s’est livré à une course-poursuite à l’extrême droite dans laquelle nous ne retrouvons pas nos valeurs, dans laquelle ce que nous croyons de plus profond et de plus précieux est bousculé et nié dans son principe. L’obsession de l’immigration dans un pays comme la France, au point de présenter dans son clip de campagne un panneau "Douane" écrit en Français et en Arabe, qui ne voit à quels affrontements, à quels affrontements entre Français, cela mènera ? L’obsession des "frontières" à rétablir, comme si elles avaient totalement disparu et que nous y avions perdu notre âme, qui ne voit que cela conduit à la négation du projet européen auquel le centre et la droite, autant que la gauche modérée, ont donné des décennies d’action et de conviction ? Et quant à l’idée que l’école, ce devait être l’apprentissage des frontières, qui ne voit que c’est une déviation même de l’idée d’école, qui est faite au contraire pour que s’effacent les frontières entre les esprits, entre les consciences, entre les époques ?
    La ligne qu’a ainsi choisie Nicolas Sarkozy entre les deux tours est violente, elle entre en contradiction avec les valeurs qui sont les nôtres, pas seulement les miennes, pas seulement celles du courant politique que je représente, mais aussi les valeurs du gaullisme, autant que celles de la droite républicaine et sociale.
    Comment en est-on arrivé là ? Ce sera l’histoire de cette élection, de cette rupture au sein du peuple français, rupture qui vient de loin, rupture économique, sociale et morale. Je ne veux pas voter blanc. Cela serait de l’indécision. Dans ces circonstances, l’indécision est impossible.
    Reste le vote pour François Hollande. C’est le choix que je fais. Il s’est prononcé, de manière claire, sur la moralisation de la vie publique dans notre pays. Il aura fort à faire.
    J’ai dit ce que je pensais de son programme économique. Je ne partage pas ce programme
    [...]"
  2. L'UMP refuse d'entendre les motivations réelles et sérieuses de Bayrou. Ainsi Copé dit "Je regrette profondément la décision de François Bayrou, parce que je n'en comprends absolument pas les motivations". Bayrou est pourtant clair, non ? Alors, de deux choses l'une : soit Copé est un idiot - ce que je ne crois pas - soit il feint de ne pas entendre. Il n'est de pire sourd etc. Mieux, il relègue les possibles motivations de Bayrou dans les bas-fonds de sa conscience psychologique ["Je pense qu'elle est plus motivée par un dépit personnel que par des vraies raisons de fond"]. Copé n'est pas sourd, il entend des voix, ou bien il est psycho-analyste (Morin est sur le même registre)... En fait, il veut juste disqualifier un propos qui le dérange. La poussière sous le tapis...
  3. Alors que Bayrou met la priorité sur la question morale et relègue au second plan la question de politique économique. Il dit en substance : si je vote Hollande - dont je n'approuve pas le projet économique - et non Sarkozy, c'est parce que ce dernier enfreint les règles de la morale et se fait le vecteur des valeurs immorales. Du coup les champions de la droite aux affaires pour quelques heures encore déplacent le sujet : on ne motive pas le choix de Bayrou par la question morale (infamante pour le grand chef) mais uniquement par la question économique [cf. mon billet d'hier]. Ainsi Sarkozy : "Après avoir bien réfléchi, [François Bayrou] a dit qu'il allait voter François Hollande, et il a poursuivi : 'qui conduira le pays à la faillite en février'... C'est sa logique, on a du mal à y retrouver une certaine cohérence". Mensonge par troncature pour une rhétorique du déplacement thématique (trivialement : pour ne pas répondre à une question qui dérange, on change de sujet, pratique très courante en diplomatie). Ainsi Jupé, ainsi Fillon, ainsi Copé, ainsi tous les toutous du grand chef - qui visent la place de grand chef (mais c'est un autre sujet)...

Pour finir, trois remarques :

  • Dans le dialogue, il y a ce dont on parle (thème) et ce que l'on dit (thèses) et ce que l'on dit n'est compréhensible que si le thème est stabilisé ; en d'autres termes, il n'y a dialogue sincère et non faussé que si l'on est d'accord sur ce dont on parle et que si l'on maintient cet accord (si on ne change pas de sujet en douce). Conclusion pratique actuelle : l'UMP ne dialogue pas avec Bayrou. L'UMP s'enferme dans un monologue en toute surdité sélective... Une raison de plus pour ne pas voter Sarkozy ?
  • Le capitalisme ne saurait ignorer les règles morales, malgré Comte-Sponville (Le capitalisme est-il moral ?, 1997 puis 2004 ; voir ici) qui prétend dédouaner le capitalisme de toute obligation morale avec une fumeuse théorie des ordres (pauvre Blaise !). La position de Bayrou est à elle seule un démenti de la théorie de Comte-Sponville.
  • Bayrou, homme seul, comme clame la classe politique. Oui, un homme seul face à sa conscience morale. Bayrou doit voter Hollande à peu près comme j'ai dû voté Chirac il y a dix ans. Qui trouve à y redire ?

Je n'ai jamais voté Bayrou, mais je dis merci François !
Cette année, je vote comme lui ;-)