vendredi 27 mars

la majorité silencieuse puis ... les habitants de l'outre-tombe !

Pendant sa campagne électorale, notre bon roi d'Maubeuge se plaisait à nous asséner des références "hors champ", comme par provocation et dans sa stratégie de brouillage idéologique... Je ne savais comment prendre ça, sinon en haussant les épaules, par dépit.
La campagne électorale de Louis Aliot nous met aujourd'hui dans dans la bonne perspective herméneutique.

Un portrait de Jean Jaurès habite en effet les affiches de campagne de ce monsieur, candidat du parti d'extrême droite aux élections euro­péen­nes de juin, dans la bonne ville de Carmaux dans le Tarn, département où naquit le fondateur du journal L'Humanité, grand rassembleur de la famille socialiste française, défenseur des droits de l'homme (en tout cas de Deyfus contre l'administration militaire), grand pacifiste s'il en fut - ce dont il mourut d'ailleurs. Sur l'affiche, une citation de Jaurès : « A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien ! ». Et d'en conclure que Jaurès aurait voté pour le candidat en question.
De ce détournement manifeste, tout le monde comprend la mécanique.

Mais j'en ajoute tout de même une dose, en énonçant l'hypothèse, très plausible, que l'assassin de Jaurés aurait été, lui, à coup sûr, un militant très actif du parti d'extrême droite d'aujourd'hui dont le sigle rime avec 'haine'. Cet assassin, Raoul Villain (ça ne s'invente pas !) était un grand patriote et finit sa vie à la solde de Franco l'espagnol. Bref, Louis Aliot ne fait JauresACarmauxqu'inverser les valeurs, inversant l'ordre des faits : l'assassin même de Jaurès, l'anti-Jaurès en acte, a lui-même expliqué que Jaurès était "un ennemi de [son] pays", de sa patrie, de la France. Jaurès est mort tué par un patriote parce que ce dernier le considérait comme un antipatriote. D'ailleurs, il ne faut pas considérer que le meurtrier agit de sa seule initiative. Les partis "réactionnaires" comme on disait à l'époque, appelait à l'assas­sinat de Jaurés (cf. l'article de Maurice de Waleffre, dans l'Écho de Paris du 17 juillet 1914, par exemple) : on parlait alors de le "coller au mur" (avec les affiches de mobilisation)...

Nous serons bientôt le 6 avril 2009, soit 90 ans jour pour jour après la grande manifestation à laquelle Anatole France appelait à l'issue de procès qui libéra l'assassin patriote d'extrême droite. La justice avait alors pensé que tuer Jaurès n'avait pas été un crime...


Le coup de la majorité silencieuse, dont la droite libérale et ultralibérale est si friande, consiste à publier son propre avis en en attribuant la responsabilité politique aux autres, à la masse des autres, au peuple. Ça consiste, par exemple, à prétendre que ce que l'on dit explicitement, tout le monde le pense tout bas. Ça consiste, autre modalité générique, à tout simplement affirmer qu'on parle au nom de ceux qui, très nombreux (majoritaires), ne disent rien. On s'affiche comme Le prophète, c'est-à-dire comme celui qui parle au nom de quelqu'un d'autre que lui, ici du peuple, à la fois de sa majorité mais aussi de ceux qui, dans le peuple, ne prennent pas la parole (par exemple parce qu'ils travaillent... et ont donc autre chose à faire que de papoter - dernier ajout offert par notre roi d'Maubeuge récemment). Sur la plan des valeurs qui sous-tendent le coup de la majorité silencieuse, on aurait ainsi une justification politique (on porte le discours de la majorité) et une justification pratique (ceux qui travaillent n'ont pas le temps de parler). Nous baignons dans la démocratie représentative et promotrice des valeurs Travail. Magique !

J'ai toujours pensé que le coup de la majorité silencieuse avait un goût de mort.
Ne serait-ce parce que celui qui exprime la pensée de la majorité silencieuse tue la majorité silencieuse, rien qu'en en faisant, par sa propre voix, une majorité qui parle. Goût de mort aussi parce que l'invocation  de la majorité silencieuse (pour inviter à penser qu'on a raison) est un acte de la tyrannie ordinaire (mort de la parole libre).
Eh bien, le pas était donc simple à franchir : quand la majorité silencieuse ne suffit plus, on invoque les morts... qui ne peuvent se défendre d'avoir penser ce qu'on leur prête. Les historiens ont décidément une mission citoyenne forte. À eux de prendre la parole maintenant pour dénoncer tous les abus idéologiques de la droite française, par un travail de rappel des faits et d'interprétation de ces faits.
Sachant que la même affiche va être déclinée sur l'ensemble du territoire électoral d'une part, et que le parti de la Haine n'est pas le seul à abuser ainsi la population, les historiens militants (militants de l'Histoire comme science) ont du pain sur la planche !

J'aimerais vivre le même optimisme qu'Ana Oomjola, à propos de cette affiche de la haine. Je ne me résous pas à abandonner le triste confort intellectuel de ma maussade prudence...