Hier, déballant des cartons de livres fermés depuis bientôt vingt ans, dépoussiérant mes livres du temps passé, j'ai retrouvé mon Corbière, mon Tristan Corbière et ses Amours jaunes.

Les_Amours_jaunes_dans_un_cartonC'est un petit livre (10,5 x 17) édité par le Nouvel office d'édition (4 rue Guisarde, Paris 6ème) en 1963, qui, en 190 pages, donnait l'intégralité de ce que Corbière avait publié en 1873 sous le titre Les Amours jaunes. À sa sortie, l'ouvrage ne fut vendu qu'à 50.000 exemplaires, alors qu'il s'agit d'un des recueils poétiques les plus forts de la seconde moitié du XIXème siècle, du moins pour ce que j'en ai lu (de la production poétique de la seconde moitié du XIXème siècle).

Aujourd'hui, Les Amours jaunes sont en ligne, ici ou , ici ou ailleurs. Mais qu'aurais-je fait de ces pages html ? Comment me serais-je approprié cette verve sombre et colorée ? Mon exemplaire date de 1963. J'ai dû l'acquérir dans cette boutique du haut de la rue de Belleville (Paris 19ème) où l'on pouvait échanger ou acheter pour quelques dizaines de centimes, voire quelques francs des livres "d'occasion". Ce devait être vers 1970... Ce livre, je l'ai annoté, gribouillé ! Sur la page de garde, là où j'ai porté mon nom, ma main d'adolescent a inscrit l'un des quatrains de Pièce à carreaux :

- Donc - à qui rompra : votre oreille
Ou bien mes vers !
Ma corde-à-boyau sans pareilles
Ou bien vos nerfs ?

Après les pages titre, vient une présentation de l'auteur par Jean-Pierre Rosnay (né en 1926, ce poète ami des poètes fonda le Club des poètes en 1961), dont on retrouve aujourd'hui un autre texte sur la toile concernant Corbière. Puis ce sont les vers du poète breton qui vécut pas même trente ans (1845-1875) et passa sa vie chétive à se moquer de lui-même. "On m'a manqué ma vie !... une vie à peu près" écrivit-il à propos de l'un de ses autoportraits en couleur (1868). J'ai déjà donné l'épitaphe qu'il s'était composée et qui en dit long sur l'autodérision dont il était capable. Il était maladif et laid ; perclus de rhumatisme. Mais quelle plume ! Les mots dansent sous elle ; les phrases s'y entrechoquent. Sa poésie se théâtralise d'elle-même, à peine écrite, dès que lue. Raymon Queneau disait que "la poésie est avant tout faite pour être dite". Celle de Tristan Corbière est déjà dite, presqu'avant même que d'être lue...

Je ne résiste pas au plaisir de redonner ici "Le Crapaud" :

Un chant dans une nuit sans air...
   La lune plaque en métal clair
   Les découpures du vert sombre.

... Un chant ; comme un écho, tout vif
   Enterré, là, sous le massif...
   - Ça se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre...

- Un crapaud ! - Pourquoi cette peur,
   Près de moi, ton soldat fidèle !
   Vois-le, poète tondu, sans aile,
  Rossignol de la boue... - Horreur ! -

... Il chante. - Horreur !! - Horreur pourquoi ?
   Vois-tu pas son œil de lumière...
   Non : il s'en va, froid, sous sa pierre.
   ..............................................................
   Bonsoir - ce crapaud-là c'est moi.

Les Amours jaunes m'habitent depuis le cœur de mon adolescence.
Chanteur en ensemble vocal depuis fort fort longtemps, je n'ai pas résisté à l'envie de mettre ce poème-là (Le Crapaud) en musique : peu avant la quarantaine, j'en ai fait une chanson pour quatre voix mixtes ; passée la cinquantaine, ce fut une « sérénade tragicomique » pour voix de femmes et baryton soliste, où le texte du Crapaud était accompagné d'autres bribes poétiques de Corbière...