Ardoise, le nouveau logiciel policier, fait parler de lui. Tant mieux ! Je n'y reviens pas, puisque tout le monde en parle.

Je voudrais juste émettre une toute petite remarque de rien du tout : le contrôle du citoyen par l'État se muscle et s'outille dans notre bonne démocratie, alors même que l'un des éléments fondamentaux de la définition de la démocratie consiste dans le contrôle de l'État par les citoyens.

Je pose donc la question bête qui suit l'énoncé du principe basique : où en sommes-nous du contrôle de l'État par les citoyens ?

Je crois bien me souvenir que lorsque la grande pétition collective "Pour une vigilance républicaine" a été lancée par Marianne, l'État, par la voie de son "exécutif" avait crié au scandale antidémocratique ! Pourtant tous ces gens, de gauche, du centre, de droite, personnages politiques ou simples citoyens, signifiait "leur attachement au principe républicain et, en conséquence, leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective".

Le Premier ministre François Fillon avait alors immédiatement et très vivement réagi à cet appel, déplorant "une attitude profondément anti-démocratique", dénonçant une "chasse au président de la République" par la gauche [sic], qui concentrerait sur Nicolas Sarkozy des attaques d'une "violence inouïe". "Ces critiques qui n'ont rien à voir avec la vie politique ne sont destinées qu'à atteindre un seul objectif : essayer de nous freiner dans notre effort de réforme".

Le comble, non ? Si je comprends bien, le seul fait de rappeler les principes républicains constitue en lui-même une "violence" "antidémocratique" d'une force "inouïe" ? Dieu du ciel, comme dirait le chanoine de Latran ! Que cela eût-il été si les gauchistes [re-sic] signataires de la pétition avaient mis en avant leur attachement aux principes de la démocratie, avec par exemple la mise en valeur de la nécessité vitale du contrôle de l'État par les citoyens ! Notre sarthois se fût étranglé en grignotant un petit sablé de Sablé !

Et nous y voilà ! D'un côté, un principe incontournable de laa démocratie, de l'autre un exécutif qui imagine avoir obtenu un blanc-seing en mai 2007 et estime, dans son arrogance fascisante, n'avoir de compte à rendre à personne, et surtout pas au peuple ! Et quand le peuple passe un message (élections, manifestations, par exemple), l'exécutif est soudainement sourd et/ou n'entend que ce qu'il a envie d'entendre...


L'histoire du logiciel Ardoise arrive à pique pour nous donner l'occasion de nous remettre dans le droit fil de l'idéologie démocratique. Nous assistons en effet à une fâcheuse inversion ! Alors que le "progrès politique" consisterait à toujours mieux pratiquer les valeurs spécifiques de la démocratie, à toujours mieux les asseoir dans les pratiques quotidiennes, nous subissons en ce début de XXI° siècle Viedesautresle renforcement de valeurs qui, autrefois - et peut-être encore aujourd'hui, souhaitons-le ! -, servaient à caractériser des régimes politiques répondant aux doux noms de tyrannie, de despotisme, etc. avec des exemples récents et incontestables du point de vue de leur nocivité humaine (Hitler, Mussolini, Staline, etc.). Regardez le récent film de Florian Henckel von Donnersmarck (2007), Das Leben der Anderen  (La vie des autres), et vous comprendrez ce dont je parle.

La question n'est pas nouvelle : c'est le dilemme entre liberté et sécurité qui se pose là. Et la vraie démocratie consistera à tenter de tenir les deux bouts, sachant que l'un des termes opposés doit in fine (c'est-à-dire en dernier ressort cas de conflit) avoir l'ascendant sur l'autre. Mais lequel ? Liberté ou sécurité ?

C'est ici que, libéralisme oblige, deux mondes s'opposent : le monde de la citoyenneté et le monde de l'entreprise économique.
Dans ce dernier, la liberté serait liberté d'entreprendre, liberté de "négocier", liberté de "faire du fric". Du coup, le curseur de sécurité doit être à un niveau très bas pour que cette liberté puisse se déployer à l'aise. C'est ainsi que l'exécutif libéral veut dépénaliser le "droit des affaires"... L'avoir est le refuge de la valeur. Le propriétaire est roi. C'est pourquoi il faut "sécuriser", assurer que la propriété n'est pas bafouée, n'est pas bafouable. Propriété rime avec protection. Et ceux qui ne sont pas propriétaires sont fatalement suspectés d'en vouloir à la propriété etc. d'où un sécuritarisme forcené pour protéger les possédants. Classique !
Dans le monde de la citoyenneté, la liberté est liberté d'agir, de penser et de dire ; la liberté aussi de faire avec l'autre, de partager, de dialoguer. Alors que la liberté du monde économique est une liberté en concurrence, en compétition (la fameuse émulation, etc.), la liberté du monde citoyen est une liberté de solidarité : nos libertés sont solidaires, parce que la privation de liberté de l'autre est un attentat à la mienne. Du coup la sécurité, ou plutôt le besoin de sécurité, est un phénomène collectif, global. En tant que citoyen, je suis libre non pas contre l'autre, mais avec lui. Et le respect des droits de l'homme, dans leur acception la plus large (droits économiques, sociaux et culturels aussi), suffirait à garantir la liberté du monde citoyen.

Bref, la question n'est pas nouvelle du dilemme entre liberté et sécurité.
Mais pourquoi devrions-nous faire un dilemme de ce binôme notionnel ? Pourquoi nous laisserions-nous enfermer dans une alternative entre le libertaire et le sécuritaire, entre le "tout est libre" et "tout est contrôlé", entre le manque de repères légaux et la prison à ciel ouvert ? La question conduit à un tel dilemme parce qu'elle est incomplètement posée. On ne peut en effet en rester à un tel niveau d'abstraction. Le complément à la question, c'est d'autres questions du style :

  • liberté de qui ?
  • liberté pour quoi faire ?
  • liberté encadrée par quel appareil juridique  ?
  • sécurité de qui ?
  • sécurité pour se protéger de qui ?
  • sécurité pour quoi faire ?
  • etc.

La problématique reste à construire...


En parlant d'ardoise, je connais quelqu'un qui a une sacrée ardoise en France ! Toutes les promesses du candidat Sarkozy de début 2007 sont autant de dettes qu'il a contractées envers les Français. Non ?

Et si on parlait aussi de cette ardoise-là !