Je reprends ici une lettre adressée ce matin à une de mes étudiantes qui me demandais de ne pas faire cours cet après-midi.


Lille, le 9 nov.2007

[Étudiante],

Je crois que tu es dans la confusion. Et, par les temps qui courent, mieux vaut éviter de se faire prendre en état de "confusionnisme avancé" ! Peut-être l'as-tu déjà remarqué : le libéralisme joue sur la confusion pour faire avaler des couleuvres à ceux qui sont destinés à le servir comme des esclaves, leur faisant miroiter monts et merveilles, mais à condition qu'ils restent esclaves. Sarkozy est un champion de ce point de vue, du 240% pur libéral, comme pour son salaire!

1.
Le mouvement est celui des étudiants et je dois respecter cela, d'autant plus que j'appelais de mes vœux une telle mobilisation (qui aurait dû à mon sens s'enclencher bien plus tôt). En clair, ça veut dire que, quand je suis payé pour venir en cours, je le fais, même si je suis physiquement malade, même si je suis légitimement fatigué, même si les étudiants contestent en toute légitimité. Je ne suis pas un étudiant, mais un professionnel de la documentation qui intervient pédagogiquement etc. C'est mon "rôle social" dans cette affaire.

C'est pour cela que je serai à l'heure (13h30) cet après-midi pour faire passer le contrôle, comme je l'ai dit à [étudiant], comme je l'ai fait savoir à l'administration de l'UFR. Et comme il n'y aura personne, je repartirai tranquillement rejoindre mes pénates.

2.
Mais cela ne m'empêche pas de dire ce que je pense. Les lecteurs de mon blog connaissent mes idées - que je n'ai pas à cacher au nom de je ne sais quel devoir de réserve. Je suis peut-être fonctionnaire d'État. Je suis d'abord citoyen, "animal politique" comme disait ce bon vieil Aristote.

D'abord, la contestation étudiante est tout à fait légitime. Pécresse en est, malgré elle, convaincue - qui se plaint du caractère "politique" de la contestation. Comme si les étudiants ne devaient pas se soucier de la marche de la société ! Quelle bécasse ! Elle va bientôt nous dire que tous les Français sont libres et égaux, et qu'il n'y a pas de classes sociales. Pécresse prend les étudiants et l'ensemble des Français pour des cons. Les étudiants doivent donc faire reconnaître leur droit à contestation.
Ensuite, cette loi LRU est un cadeau empoisonné : beaucoup d'argent de l'État débloqué (et encore faudrait compter au plus près) pour au final privatiser. Il faut expliquer cela, cette "mécanique-piège", dans votre contestation. Pas seulement crier au loup libéral. Expliquer par exemple que les étudiants refusent d'être les otages passifs d'un capitalisme qui exacerbe toujours plus la concurrence, c'est-à-dire l'exploitation de la masse par les rentiers. Expliquer cela et surtout montrer comment fonctionne cette implacable mécanique ultralibérale. Y-a du boulot !
Enfin, bloquer les facs n'est pas forcément le meilleur moyen de se faire entendre politiquement. En tout cas, ça donne à la soi-disant majorité silencieuse l'occasion d'être sortie du silence (par la droite qui prône l'apolitisme!), comme un chiffon rouge au nez de la société ronflante des rentiers et des retraités qui ont voté Sarkozy, et ne vont pas manquer de se montrer en "otages" des méchants étudiants politiques... Bref, je crois davantage en une démonstration de force intellectuelle, à force d'arguments et de dialogue, qu'à un blocage qui ferme un peu tout et assèche les chances de dialogue politique. D'autant plus que la presse vous suit et, je crois, serait prête à diffuser votre message argumenté [Je ne parle évidemment pas du journal Le Figaro - qui n'est qu'un organe "politique" comme dirait Pécresse!]. D'autant plus qu'aujourd'hui les moyens de diffusion des idées se sont nettement améliorer, techniquement mais aussi politiquement ! De ce point de vue-là, nous ne sommes plus en 1968. Pour le reste...

Amitiés

Bruno Richardot